04/05/2012

Gustave Le Rouge et la planète Mars

Le rouge.jpgJ'ai évoqué les écrivains européens humanistes qui faisaient de Mars une planète habitée par des êtres à la fois fabuleux et bienveillants; mais j'ai oublié le Normand de Paris Gustave Le Rouge, qui écrivit un récit d'exploration intersidérale appelé Le Prisonnier de la planète Mars, et qui fit de la planète rouge un refuge d'êtres affreux. Le héros, un Terrien, y découvre progressivement, selon un chemin initiatique, les êtres vivants de Mars, des plus humbles aux plus grandioses: mais tous sont animés par la cruauté et la méchanceté. Mars appartient plus aux cercles de l'Enfer qu'à ceux du Ciel...

Il y a quatre rangs d'êtres: d'abord des plantes étouffantes, ensuite des gnomes sanguinaires, puis des sortes d'anges, ayant des ailes et volant, et parfaitement invisibles, mais qui sont en réalité des vampires au visage hideux; enfin, au sommet, il y a le dieu local: Mars même - car la planète est vivante et a une volonté propre. Mais alors que l'âme de Mars chez C. S. Lewis est un ange bienveillant et pur, chez Le Rouge, il s'agit d'une divinité abominable, qui demande continuellement des sacrifices à ses anges, les vampires munis d'ailes dont j'ai parlé: s'ils ne lui livrent pas constamment de la chair fraîche, eux-mêmes seront dévorés. A croire que l'esprit de l'univers tout entier est pervers!

Le héros de ce roman singulier espère toujours découvrir une forme de vie habitée par le bien au-delà de celle qu'il vient de rencontrer avant de revenir de son illusion et de constater que le mal domine!

Les Français seraient-ils moins humanistes que les Belges et les Anglais? Ce n'est pas impossible. La réaction révolutionnaire face à la religion catholique a tendu à en prendre le contre-pied jusque sur le plan philosophique. D'ailleurs, combien étrange est cette évocation que Le Rouge fait de Mars, quand on songe que son grand ami Blaise Cendrars a écrit un des premiers récits d'exploration intersidérale, l'Eubage: en vaisseau spatial, les Terriens découvrent des créatures fabuleuses, des mondes de couleurs, des papillons géants, avant de retomber dans le néant de la Terre. Mais Blaise Cendrars était suisse: et il rejetait le conformisme républicain qui tendait à instaurer le dogme d'une nouveauté reposant systématiquement sursigne_de_l'infini.jpg le rejet des philosophies traditionnelles. Ce qui lui semblait réellement nouveau était la création de figures fabuleuses jusque-là inconnues: la science-fiction le permettait, et il aimait chez Le Rouge la capacité à créer de telles figures, même si elles étaient toujours du côté du mal. André Breton avoua qu'il en était ainsi: il lui semblait qu'au-delà du rejet des religions traditionnelles, il fallait donner à voir les Grands Transparents, et il avait beaucoup de respect pour la science-fiction et ses champs d'imagination propres. Le Rouge même fut salué par les surréalistes comme étant l'un des leurs. Mais seuls quelques écrivains ont appliqué les principes gnostiques de Breton; la plupart se sont contentés d'illustrer des idées émanant de l'agnosticisme traditionnel. Or, ce point de vue, en se fiant aux apparences - auxquelles seule la raison a accès, pensent-ils -, regarde la Terre comme le seul objet qui contienne une vie morale. Quant aux autres planètes, même si elles peuvent avoir en elles de la vie, il n'y a aucune raison de penser qu'elles abritent les valeurs éthiques propres à l'humanité - malgré que celles-ci s'orientent justement vers l'idée que la vie est un bien en soi, ce qui est logique! L'espace intersidéral n'est donc pas plein de lumière divine, comme l'affirmait l'anglican Lewis, mais vide. Il n'est pas la source de la vie morale!

L'œuvre de Le Rouge reflète cette philosophie dominante au sein de la France de son temps.

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