17/05/2012

Jean-Jacques Rousseau et les fées du Pays de Vaud

Edmund Dulac - Picture Book for the Red Cross - Cinderella.jpgDans La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, Saint-Preux, écrivant à Julie son amante, dit: Objet adoré, fille enchanteresse, source de délices et de volupté, comment, en te voyant, ne pas voir les houris faites pour les bienheureux?... On reconnaît l'influence, au dix-huitième siècle, des Mille et une Nuits et du Coran, qu'on découvrait. On se souvient que les houris sont les fées qui au ciel accueillent les justes avant de s'unir à eux: elles donnent vie à leurs bonnes actions. Dans le bouddhisme théravadin, les apsaras, célestes danseuses d'Indra, ont un rôle similaire. J'en ai déjà parlé.

Pour Saint-Preux, Julie est l'incarnation du bien et, à ce titre, elle doit être belle. Rousseau partage l'idée de Platon selon laquelle tout idéal doit être à la fois juste et beau. Le sentiment d'amour a pour objet ultime le beau moral, et Saint-Preux devra apprendre à aimer en Julie davantage sa vertu que son corps, dont la jouissance lui est interdite. Il s'initie en quelque sorte à l'art d'aimer les houris, qui sont des êtres purement spirituels - à la différence près que Julie reste une présence physique qu'il peut appréhender par la vue et l'ouïe. Car Rousseau rejetait l'imagination sous prétexte qu'elle mêlait la sensualité à l'idée pure, mais le corps de Julie, créé par la nature, n'agit pas différemment sur Saint-Preux. D'ailleurs, Julie est un personnage de fiction, et Rousseau lui-même déploie son imagination pour en faire à la fois une femme terrestre et une amie des anges: il fait exactement ce qu'il dit condamner chez les catholiques - la tendance à créer des figures de saintes mêlées aux astres, et à les représenter dans les églises. Il aspirait à la vision des houris, à de l'imagination libre, mais il restait intellectuellement bloqué par Calvin et son dogme.

Ses héritiers en seront au fond conscients: Lamartine créa une nouvelle Julie qui emplissait, après sa mort, l'espace de la vallée du lac du Bourget, et était devenue une forme lumineuse immense; or, la Julie de Rousseau apparaît elle aussi comme une fée du Pays de Vaud, une héritière rationalisée de la Galatée d'Honoré d'Urfé. Car on se souvient de cette dernière qu'elle était une nymphe, mère immortelle de tous les Gaulois, et qu'elle vivait dans ce lieu béni qu'est le Forez, au bord du Lignon. Or, Rousseau avait lu et goûté Honoré d'Urfé: il le connaissait bien. Sa Julie est appelée explicitement une fée, lorsqu'elle préside au rituel de la fabrication des vins de son domaine de Clarens. Ce vin est regardé comme l'essence même du pays, comme son nectar, et Rousseau s'adonne alors simplement au folklore traditionnel: le lien avec Calvin n'estvenus_adonis_xir192847_hi.jpg que de surface. Il montre une certaine incapacité du philosophe genevois à s'assumer pleinement lui-même. En privé, dans sa correspondance, il avouait pourtant que Julie était sa houri à lui. D'ailleurs, sur son lit de mort, elle annonce à Saint-Preux qu'ils mêleront de nouveau leurs pensées au ciel, qu'ils s'uniront alors pour l'éternité. Elle fait donc bien figure de fée divine aussi pour son bien-aimé, et cela, malgré que le pasteur lui affirmât que, au ciel, on est ébloui par la splendeur divine et on ne garde nul souvenir des gens qu'on a connus sur terre: Julie refuse d'y croire, et Rousseau divinise le lien social, ou familial. François de Sales le faisait aussi: il disait pareillement que les gens qui avaient été proches sur terre se mêlaient spirituellement au ciel. Rousseau a donc bien voulu conserver du catholicisme cet aspect familier, qui ne choquait pas son rejet de l'imagination, parce qu'il s'appuyait sur les images du souvenir.

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