10/06/2012

Jean-Jacques Rousseau et les Khmers Rouges

Jules_Breton_-_Le_rappel_des_glaneuses.jpgOn le sait peu, mais les Khmers Rouges étaient fous de Jean-Jacques Rousseau. Ils étaient globalement nourris de culture française, ayant fait l'essentiel de leurs études à Paris, mais ils avaient pour le philosophe genevois une affection particulière - comme d'ailleurs les communistes chinois, dont ils étaient proches.

Dans quelles idées de Rousseau les Khmers Rouges ont pu trouver l'expression de leurs sentiments profonds, c'est la question qu'on peut se poser. Or, en lisant La Nouvelle Héloïse, il m'a semblé saisir un début de réponse. Car Rousseau parle du domaine de Clarens, tenu par Julie et son mari, comme d'un paradis terrestre. Et il se trouve que parmi d'autres principes, il assure que la beauté y est créée justement parce qu'on n'y a que le souci de l'utile! Alors que dans les palais des princes pleins d'argent on cherche la beauté pour montrer sa richesse et sa puissance, chez les Wolmar, on crée la beauté indirectement parce qu'on cherche ce qui est utile et que le beau vient ensuite de lui-même!

Cette idée vient du culte que Rousseau vouait à l'ancienne Rome, ville pragmatique et orientée vers l'utile, et qu'on regarde également comme belle. Il aimait également Sparte, réputée pour son sens pratique. Personnellement, je dois dire que quand j'étudie l'Antiquité, il m'apparaît qu'Athènes était beaucoup plus belle, bien qu'elle fût moins puissante - moins opulente, même - que Rome.

Je crois que Rousseau pouvait dire des choses profondément ineptes. Le beau ne surgit pas mécaniquement: c'est faux. Il n'a rien de forcément naturel. Il n'apparaît que si on le cherche. Rousseau a raison de dire que l'utiliser pour montrer sa richesse est indigne; mais ce n'est pas cela qui le crée: ce qui le crée est une recherche sincère.

1_Yongzheng et son epouse en paysan.jpgL'utile pour moi se rapporte au terrestre, le beau au céleste: les deux peuvent aller ensemble, mais l'un n'a jamais produit l'autre; c'est une erreur grossière. On reconnaît toutefois, ici, l'illusion de Marx et de son matérialisme dialectique.

Mais les communistes cambodgiens aimaient Rousseau aussi parce qu'il disait que le vrai travail était celui de la nature, de la campagne: on saisit par là ce qui les différenciait des Russes et les rapprochait des Chinois. L'utile dans la nature créait la beauté sur Terre, prétendait le philosophe genevois; et les Khmers Rouges pensaient la même chose. Comme lui, ils croyaient que la campagne et les paysans étaient purs, tandis que les citadins étaient corrompus: la beauté morale nécessitait donc qu'on déplace les gens dans la campagne, qu'on les mette au travail dans les rizières! On sait que beaucoup de Cambodgiens sont morts d'avoir été ainsi arrachés à leur milieu bourgeois d'origine et placés dans les champs. La nature de l'homme n'est pas toujours de vivre à la campagne.

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