18/06/2012

Jean-Jacques Rousseau et la morale profane

Julie_Leprince.jpgLa Nouvelle Héloïse avait l'ambition de mettre à la portée de tous une morale vraiment sainte. Jusque-là, en effet, les valeurs morales défendues dans la littérature étaient inapplicables - notamment parce qu'elles émanaient de prêtres ayant fait vœu de chasteté. Par son roman, Rousseau veut faire descendre d'un cran dans la société la vie morale, en montrant de quelle façon il faut vivre dans son mariage - ou même dans son statut de seigneur local, de dame de la petite noblesse maîtresse d'un domaine viticole important, de mère de famille, d'ami intime, et ainsi de suite; il veut enfin placer la morale dans la vie réelle.

A cet égard, il poursuivait ce qui avait déjà été initié par François de Sales dans son Introduction à la vie dévote, qui présentait la dévotion comme accessible à tous, et non plus seulement aux religieux. Toutefois, Rousseau allait plus loin, en adoptant le genre du roman. François de Sales, certes, avait repris des figures de style de la poésie lyrique traditionnelle avant de les moraliser de l'intérieur; mais Rousseau devait créer une fiction entièrement profane, et y montrer la sainteté placée jusque dans la vie ordinaire.

Cependant, en descendant ainsi d'un cran dans l'ordre de l'univers, il tendait à rejeter toute figure trop éthérée, n'admettant, pour nourrir l'imagination, que le souvenir des gens qu'on avait connus au sein de la vie terrestre, et qu'on peut imaginer comme restant près de soi après leur mort. Il lui paraissait scandaleux d'imaginer des êtres célestes et de leur donner une figure distincte, comme, disait-il, le faisait sainte Thérèse d'Avila! Il fallait laisser ces figures dans leur abstraction pure, et se contenter de commémorer les grands personnages historiques dont on pouvait tirer un enseignement moral clair, dont on pouvait faire des exemples précis: il aimait en particulier les grands hommes de l'ancienne Rome. Mais il n'eût jamais eu l'idée d'en faire des saints du Ciel à même de parler à l'âme en secret, à la façon d'anges!BattleofIssus333BC-mosaic-detail1.jpg Seule l'intelligence devait parler.

Plutarque même, pourtant, raconte qu'Alexandre apparaissait à ses successeurs en rêve pour les guider sur le chemin de la victoire! Mais l'admiration qu'éprouvait Rousseau pour ce célèbre historien grec n'allait pas jusqu'à lui faire admettre les mêmes songes visionnaires comme susceptibles d'être fiables! Ils confinaient au culte: on vénérait Alexandre.

Rousseau était obsédé par la question du souvenir sensible, estimant que l'âme ne conservait durablement, comme images, que ce dont elle avait reçu matériellement l'empreinte. Le danger d'une telle position est, à mon sens, de laisser l'âme en dehors de l'intelligence, et de faire flotter la raison à la surface: on sait ce qu'il faut faire, mais le cœur ne s'en étant pas pénétré profondément, on n'a pas d'impulsion dans ce sens. L'imagination, de mon point de vue, permet justement d'enraciner les idées dans les profondeurs de l'âme: d'irriguer celle-ci jusque dans ses recoins les plus obscurs.

On sait à quel point Rousseau se caractérise par un décalage entre les ambitions morales qu'il affichait et ce qu'il faisait vraiment.

07:41 Publié dans Jean-Jacques Rousseau | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.