20/07/2012

Jean-Jacques Rousseau face à Martine Aubry

martine_aubry_reference.jpgRousseau était radicalement hostile au système représentatif, dont l'Angleterre offrait de son temps le modèle. Alors que Voltaire faisait du régime anglais un exemple à suivre, l'auteur du Contrat social affirmait que du jour où on élisait un représentant, on devenait son esclave: on n'était libre qu'au moment de voter. Un élu ne devait être que le commissionnaire de ses électeurs. L'idéal étant que ceux-ci aillent eux-mêmes en ville pour délibérer des décisions à prendre. Il dit souhaiter, à cet égard, que les États se soumettent aux nécessités pratiques: puisqu'un citoyen ne peut pas se rendre dans une capitale lointaine, il est préférable qu'un État ne soit constitué que de la ville la plus proche et de son environnement immédiat. Il rejette les empires dirigés depuis des capitales lointaines.

J'ai repensé à ces idées hardies de Rousseau quand, lors des dernières élections législatives de France, la dirigeante du Parti socialiste, Martine Aubry, a déclaré qu'Olivier Falorni s'était fait élire, contre Ségolène Royal, avec des voix de droite. Cela m'a donné l'impression que, pour elle, les voix étaient les propriétés des partis. Les choix des électeurs, connus grâce à la catégorisation socioprofessionnelle, n'étaient que le moyen de porter une dame de haut rang à la députation puis à la présidence de l'Assemblée.

En France, le système consiste à choisir le gouvernement au sein d'une aristocratie préexistante: c'est ce dont cet épisode m'a donné l'impression. Il est aberrant, de mon point de vue, que cette situation ait donné743264_1-xl6-6316_460x306.jpg lieu à des déclarations publiques alors qu'il ne s'agissait que d'un problème interne au Parti socialiste. Pour les électeurs, cela revenait strictement au même, puisqu'Olivier Falorni avait annoncé qu'il soutiendrait François Hollande, s'il était élu. Appeler voix de droite celles qui permettent à un député de voter conformément aux choix du Parti socialiste me paraît assez grotesque. Cela ne participe pas, à mon sens, d'un esprit républicain au sens où Rousseau l'eût entendu. Comment après on peut être crédible lorsqu'on dit qu'on ne débat pas sur les personnes, mais sur les idées, je ne sais pas.

Il est quand même clair que le pouvoir est rapidement confisqué, dès que les élections sont passées. Le côté étrange de la chose est toujours de voir les politiques ne pas comprendre d'où vient la désaffection du peuple. La réponse se trouve pourtant chez Rousseau: il suffit de le lire. Mais, en France, on peut avoir fait de hautes études et, sans doute, n'en être pas très capable.

09:37 Publié dans Jean-Jacques Rousseau | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook

Commentaires

Bonjour,

" Il est quand même clair que le pouvoir est rapidement confisqué, dès que les élections sont passées. "

Confiscation du pouvoir, oui c'est exactement cela !

Votre billet met aussi en évidence les tentatives de noyautage des élections avant même qu'elles aient lieu, ceci en procédant à des parachutages de candidats hors-sol. C'est ainsi qu'en l'espèce, le PS a tenté d'imposer Ségolène Royal au détriment du candidat du cru Olivier Falorni. L'opération ayant échoué, il est évidemment grotesque de venir ensuite se défausser sur des lampistes ou d'autres causes.

Les électeurs ne sont pas dupes, ils sont tout aussi éclairés que les "élites" censées les représenter. De tels procédés constituent autant de dénis de démocratie.

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 20/07/2012

Il faut reconnaître qu'on s'est exprimé et qu'on a agi, en cette occurrence, comme si ce n'était pas le peuple le Souverain, mais bien le politique. Les électeurs tendant à agir mécaniquement, il existe bien sûr une tendance à vouloir les contrôler pour perpétuer le régime monarchique sans en avoir l'air.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2012

Et bonjour à vous!

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2012

Monsieur Mogenet,

Pour compléter mon commentaire, et puisque votre billet fait référence aux thèses de J.-J. Rousseau, je ne saurais trop vous recommander la lecture d'un petit ouvrage remarquable - un essai politique intitulé :

"Défendre la démocratie directe - Sur quelques arguments antidémocratiques des élites suisses"

Ce livre publié en 2011 aux "Presses polytechniques et universitaires romandes" est signé Antoine Chollet.

J'ai tenté modestement de présenter cet ouvrage dans un billet publié sur mon blog en septembre dernier :

http://reveriesduncitoyenordinaire.blog.tdg.ch/archive/2011/09/05/democratie-directe-miroir-de-la-societe.html

Le lien entre Rousseau et l'ouvrage en question apparaît d'emblée. En préambule au premier chapitre, Chollet cite Rousseau :

« Si l’on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à ces deux objets principaux, la liberté et l’égalité. La liberté, parce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de l’Etat ; l’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle. »

Rousseau, Du contrat social (1761)

Le premier chapitre de l'essai d'Antoine Chollet est accessible à la lecture, ici en format PDF :

http://www.ppur.org/Resources/1271_1.pdf

Bonne lecture et excellente journée à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 20/07/2012

Merci, excellente journée à vous aussi. Mais je dois vous dire que la politique ne me passionne que de façon incertaine. J'ai récemment relu Rousseau, cela nourrit déjà assez mes réflexions pour le moment. D'ailleurs la République française ajoute la fraternité à ce qu'a dit Rousseau, et elle n'a pas tort. D'ailleurs, je trouve que Rousseau dans la fin de son livre contredit ce qu'il dit ici et qui est plutôt au début, car il entend bien limiter la liberté des religions dont il dit qu'elles ne vont pas dans le sens de l'Etat parce qu'elles font prévaloir l'individu sur le groupe. Il pense en particulier à celles qui développent trop à son goût la vie mystique: le catholicisme, le bouddhisme, le chiisme. Sa vision de la liberté était étriquée, il ne la voyait que dans le système politique et le pouvoir qu'on a au sein de l'Etat. Mais pour les rapports entre le peuple pris globalement et les politiques, on peut le suivre, il tombe souvent juste.

Écrit par : Rémi Mogenet | 20/07/2012

@Rémi Mogenet :

Merci d'être intervenu sur mon blog. J'y ai répondu.

Bon dimanche à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 21/07/2012

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