25/08/2012

Amiel et le Guépard


guepard-1963-02-g.jpgDans son Journal intime, Amiel parle de la bonne société qui, par ses rites, crée un monde plus beau: Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. (…) Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte  de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l’imagination; elle est une forme de la poésie et c’est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hante l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l’harmonie des choses que la réalitécharles-albert.jpg quotidienne nous refuse et que l’art seul nous fait entrevoir.
 
La vie sociale est, pour l’écrivain genevois, un art.
 
Cela m’a rappelé Le Guépard - le film: le livre, je ne l’ai pas lu. Il chante l’art de vivre des princes anciens; la bourgeoisie qui la remplace ne l’a pas au même degré. Beaucoup de livres aristocratiques, à l’aube du vingtième siècle, évoquèrent cette évolution. Le Savoyard Charles-Albert Costa de Beauregard a raconté la carrière de Charles-Albert de Savoie, roi de Sardaigne, dans un beau livre qui rappelle Le Guépard aussi parce qu’il s’agit de l’Italie - quoique celle du nord, le Piémont. Le Roi est contraint d’accueillir la bourgeoisie libérale de Turin et de la placer à ses côtés, mais Costa de Beauregard dit qu’il le fait avec bonne grâce, même si cette bourgeoisie n’a aucun sens de l’étiquette. Saint-Simon a abondamment décrit cette étiquette: cela donne à ses mémoires une impression de romanesque, presque d'enchantement: on se croirait à la cour des fées...
 
Pour Genève, Guy de Pourtalès a aussi peint avec une certaine nostalgie l’ancienne aristocratie dans La Pêche miraculeuse: un beau livre. Pour Paris, c’est Proust, qui s’y est adonné.
 
A l’opposé de cette école, Victor Hugo tend à glorifier l’homme du peuple, Jean Valjean, qui a en lui un héroïsme caché, et son art de vivre consiste en réalité à conformer ses actions aux principes de l’Évangile, ainsi que l’a bien vu Amiel ailleurs. Je crois que Tolkien, dans Le Seigneur des anneaux, a essayé de concilier les deux: d’évoquer avec nostalgie les anciens héros, mais aussi de manifester dans la petite bourgeoisie, représentée par les Hobbits, un héroïsme caché, un lien avec les Elfes, les Immortels, qui est plus enfoui dans l’âme, moins visible, mais qui n’en est pas moins réel. Au demeurant, dans Quatrevingt-Treize, Hugo laissait à la noblesse ancienne son éclat, sa dignité, même s’il la mettait du côté du mal. Le temps présent tend à faire de la vie individuelle une œuvre d’art, plus que de la vie collective.

09:15 Publié dans Culture, Genève, Savoie, Société | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook

Commentaires

La snobinerie dans toute sa gloire séculaire ? Vraiment? Oui mais naïve, pure « une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique »

Pas les intrigues de la cour des Médicis, pas les Liaisons dangereuses, pas le collier de la reine et les ragots sur Marie-Antoinette, pas le meurtre d’une impératrice anarchiste au bord d’un lac, la fin d’un rêve. Voilà pourquoi je disais que l’aristocratie d’aujourd’hui ne fait plus rêver.


Oui Tolkien a su concilier les deux, Dumas a su nous montrer mieux que personne ses contrastes.

Beau billet Rémi, comme d’hab, à la Cour des fées, les actes héroïques sont à la portée de tous car tel est notre héritage ancestral.

Écrit par : Barbie Holy Spirit Von Sauer | 25/08/2012

La Cour des Fées vit dans les coeurs: on en réveille l'éclat plus ou moins enfoui, selon sa volonté. Sans le savoir, ou sans qu'il y paraisse, nous sommes tous des nobles. Mais il y a un creux, un moment dans lequel ce qui est caché n'apparaît pas, et ce qui été révélé, la noblesse de certaines lignées, a disparu. C'est vrai qu'on n'en rêve plus, même les élites intellectuelles sont passées de mode. On aime l'obscur étudiant qui par un coup de la Providence devient un super-héros: on aime Spider-Man!

Merci de ton compliment, Barbie. Pour le 29, tu as toujours prévu d'aller à la conférence? C'est bientôt.

Écrit par : Rémi Mogenet | 25/08/2012

Parfois c’est tellement enfoui ! Mais il y a des étincelles ça et là, inattendues… Comme par exemple devant un reportage TV sur l’adoption en Inde… ; ) Et on s’exclame : « Mince alors, ça me vient d’où ? ! » Et ben de la Cour des fées forcement ! ; )))


PS: Oui c'est ok pour moi, je te twitte la confirmation ou je t'envoi un mail pour les détails ; )

Écrit par : Barbie Holy Spirit Von Sauer | 25/08/2012

D'accord, j'attends impatiemment!

C'est vrai que le sentiment face aux choses ramène à la Cour des Fées, lorsqu'on essaye de représenter son sentiment face aux actions émouvantes, on le décrit comme une jolie femme qui vole dans les airs, ou marche sur l'eau! D'ailleurs n'est-ce pas ton cas, ô Barbie?

Écrit par : Rémi Mogenet | 25/08/2012

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