29/08/2012

L’industrie nucléaire et le grand mystère des choses

img-16.jpgAvant-hier, j’ai entendu (à la radio) le ministre français de l’Industrie, Arnaud Montebourg, dire que l’industrie nucléaire était une filière d’avenir. Cela me rappelle, incidemment, ce que j’ai lu un jour dans le magazine L’Express: il y aurait, en France, des loges maçonniques dévouées à l’industrie nucléaire, convaincues qu’elle est une source de progrès et même de salut pour l’humanité. J’ai déjà évoqué l’idée de Jacques Attali selon laquelle un jour cette industrie permettrait de suppléer à la mort du soleil! Il l’a énoncée dans Le Monde, il y a bien une vingtaine d’années. Il existe en France un noyau de pensée qui assimile l’industrie nucléaire au maniement du feu divin, et ceux qui œuvrent à son service aux enfants de Prométhée!
 
Mais naturellement, on a aussi des arguments des plus sérieux: l’emploi, l’exportation de l’électricité, la grandeur de la France, les performances de ses entreprises: car Arnaud Montebourg a pris soin de rappeler que les entreprises françaises étaient parmi les premières au monde, dans le secteur. Comme on se sent flatté dans son amour-propre, à cette idée! Comme on se sent ému dans les profondeurs de sa fibre patriotique!
 
Sans compter ce dont j’ai également parlé, que les super-héros, de nos jours, ne sont plus forcément les fils de Zeus, mais des mutants: des gens qui ayant subi des irradiations ont été transformés et ont ainsi franchi un palier dans l’Évolution! Ils disposent à présent de pouvoirs surhumains et paranormaux... De Gaulle, lui-même à la tête et à la source de l’arme nucléaire, n’est-il pas un demi-dieu, dans son style propre, et sans qu’on le dise? Car même si l’idée n’est pas clairement exprimée, on peut avoir un sentiment équivalent - qu’on refuse simplement de caractériser avec précision.
 
Ce qui tourne autour du nucléaire semble toujours en partie placé dans le non-dit. On lui attribue davantage qu’on ne veut bien l’avouer: on le pose comme plus magique qu’il ne paraît raisonnable de le dire. Le peuple a toujours l’impression qu’on lui cache quelque chose, à son sujet: que l’enjeu ne peut pas être soumis à sa décision. Qu’il dépasse son entendement. Le nucléaire a quelque chose qui ressortit à l’élitisme.

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27/08/2012

Le roman de la Planète des singes

9782266138604FS.gifOn sait que la célèbre série de films sur la Planète des singes est inspirée d’un roman français de Pierre Boulle, dont le ton est beaucoup plus drôle; mais il est également chargé d’amertume, et le personnage principal n’est pas plus sympathique que l’arrogant Taylor du film de Schaffner: Ulysse Mérou est gonflé de fatuité, et constamment essaie de montrer sa supériorité d’homme civilisé, mais sans réellement y parvenir: il est toujours rattrapé par ses instincts les plus primitifs.
 
La satire est très présente, dans le livre, car les singes de la planète lointaine atteinte par Ulysse Mérou ne font que répéter à l’infini les discours et les concepts créés jadis par les hommes, qui les ont précédés: ils se contentent de combiner d’une façon faussement nouvelle de vieilles lunes. Or, avec beaucoup d’ironie, Boulle fait dire à son héros qu’au fond, les hommes ne sont pas réellement différents, qu’eux aussi passent tout leur temps à s’imiter les uns les autres, comme des singes!
 
La différence essentielle avec le film est que les cosmonautes se rendent réellement sur une planète du système de Bételgeuse. Même si le temps a passé plus vite sur Terre que pour eux, il s’agit d’une planète distincte. Cependant, l’ironie suprême est qu’en retournant sur Terre après des siècles d’absence, à cause du décalage temporel, Ulysse Mérou peut constater que même si la Tour Eiffel est toujours intacte, la Terre a suivi la même évolution que l’autre planète: des singes habillés en militaires l’accueillent.
 
Pierre Boulle se gausse de la prétention à la nouveauté que les Occidentaux et en particulier les Français manifestaient continuellement de son temps. Comme disait Gérard Klein (l’auteur de science-fiction), l’avant-garde est une ruse de la classe bourgeoise pour faire croire à son renouvellement: en vérité elle se répète, parce qu’elle entend perpétuer sa domination. Mais il faut avouer que la science-fiction aura été un genre réellement nouveau, repartant des figures créées par la science moderne pour les réinvestir de charge symbolique, et créer des mythes. Cependant, elle appartient plutôt aux genres populaires.
 
On doit ajouter à ce tableau que sur la planète lointaine, les hommes sont nus, et d’une beauté sidérante, est dans ce cas en particulier Nova, l’amie d’Ulysse Mérou, qui a le même nom que l’amie de Taylor dans le film: à l’écran, cette nudité n’a pas pu être conservée, non plus.

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25/08/2012

Amiel et le Guépard


guepard-1963-02-g.jpgDans son Journal intime, Amiel parle de la bonne société qui, par ses rites, crée un monde plus beau: Dans le monde, il faut avoir l’air de vivre d’ambroisie et de ne connaître que les préoccupations nobles. Le souci, le besoin, la passion n’existent pas. Tout réalisme est supprimé, comme brutal. En un mot, ce qu’on appelle le grand monde se paie momentanément une illusion flatteuse, celle d’être dans l’état éthéré et de respirer la vie mythologique. (…) Les réunions choisies travaillent sans le savoir à une sorte  de concert des yeux et des oreilles, à une œuvre d’art improvisée. Cette collaboration instinctive est une fête du goût et transporte les acteurs dans la sphère de l’imagination; elle est une forme de la poésie et c’est ainsi que la société cultivée recompose avec réflexion l’idylle disparue et le monde d’Astrée englouti. Paradoxe ou non, je crois que ces essais fugitifs de reconstruction d'un rêve qui ne poursuit que la seule beauté, sont de confus ressouvenirs de l’âge d’or qui hante l’âme humaine, ou plutôt des aspirations à l’harmonie des choses que la réalitécharles-albert.jpg quotidienne nous refuse et que l’art seul nous fait entrevoir.
 
La vie sociale est, pour l’écrivain genevois, un art.
 
Cela m’a rappelé Le Guépard - le film: le livre, je ne l’ai pas lu. Il chante l’art de vivre des princes anciens; la bourgeoisie qui la remplace ne l’a pas au même degré. Beaucoup de livres aristocratiques, à l’aube du vingtième siècle, évoquèrent cette évolution. Le Savoyard Charles-Albert Costa de Beauregard a raconté la carrière de Charles-Albert de Savoie, roi de Sardaigne, dans un beau livre qui rappelle Le Guépard aussi parce qu’il s’agit de l’Italie - quoique celle du nord, le Piémont. Le Roi est contraint d’accueillir la bourgeoisie libérale de Turin et de la placer à ses côtés, mais Costa de Beauregard dit qu’il le fait avec bonne grâce, même si cette bourgeoisie n’a aucun sens de l’étiquette. Saint-Simon a abondamment décrit cette étiquette: cela donne à ses mémoires une impression de romanesque, presque d'enchantement: on se croirait à la cour des fées...
 
Pour Genève, Guy de Pourtalès a aussi peint avec une certaine nostalgie l’ancienne aristocratie dans La Pêche miraculeuse: un beau livre. Pour Paris, c’est Proust, qui s’y est adonné.
 
A l’opposé de cette école, Victor Hugo tend à glorifier l’homme du peuple, Jean Valjean, qui a en lui un héroïsme caché, et son art de vivre consiste en réalité à conformer ses actions aux principes de l’Évangile, ainsi que l’a bien vu Amiel ailleurs. Je crois que Tolkien, dans Le Seigneur des anneaux, a essayé de concilier les deux: d’évoquer avec nostalgie les anciens héros, mais aussi de manifester dans la petite bourgeoisie, représentée par les Hobbits, un héroïsme caché, un lien avec les Elfes, les Immortels, qui est plus enfoui dans l’âme, moins visible, mais qui n’en est pas moins réel. Au demeurant, dans Quatrevingt-Treize, Hugo laissait à la noblesse ancienne son éclat, sa dignité, même s’il la mettait du côté du mal. Le temps présent tend à faire de la vie individuelle une œuvre d’art, plus que de la vie collective.

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21/08/2012

Joseph de Maistre et les Jeux olympiques

624715266.gifPeu après 1789, la France eut l'idée de ressusciter les Jeux olympiques, ainsi que je l'ai découvert en lisant Joseph de Maistre: car il en contestait formellement l'utilité et le sens. Il rappelait que, dans l'Antiquité, ces Jeux émanaient du culte de Zeus, qui n'existait plus. Le premier arrivé à la course était regardé comme le béni du dieu dont Olympie célébrait en particulier le culte. On se souvient que le temple de Zeus y abritait une statue du dieu sculptée par Phidias, et qu'elle était tellement belle, disait-on, que l'artiste avait dû être invité dans l'Olympe, et pu le voir de ses propres yeux: il l'avait ensuite reproduit à l'identique!

La petite montagne surplombant le sanctuaire avait été, selon les dépositaires des mystères, le théâtre de la lutte entre Zeus et Kronos son père: là le roi de l'Olympe avait châtré le Titan. Le monde en était donc issu: Zeus était la force par laquelle les lois s'imposaient à la nature. Et le vainqueur aux Jeux, tiré par sa virilité, volant sur la piste, était à l'image de Zeus: son esprit l'habitait. Sa victoire reflétait celle du dieu. Elle était toujours regardée comme un prodige: la fleur de la nature touchait au divin.

Pour Joseph de Maistre, l'idée que les dieux pussent intervenir dans une course était dépassée: l'Église avait proscrit à ce titre le duel judiciaire parce que Dieu ne pouvait, selon elle, être contraint de participer à un combat; la victoire n'avait donc aucune espèce de signification. Maistre était persuadé, du coup, que les hommes se désintéresseraient de ces Jeux olympiques restaurés.

Ce ne fut pas le cas: on a continué à attribuer à la victoire sportive un sens moral, quoiqu'il soit plus vague que dans l'Antiquité. Pour réveiller l'intérêt, toutefois, on a inséré à la manifestation un aspect qui à l'origine n'était pas prévu: la concurrence entre les nations. Il sert d'aiguillon: sans elle, on n'y serait pasCaligula_bust.jpg aussi sensible qu'on l'était dans les temps antiques: Joseph de Maistre n'avait pas tort. On s'identifie aux athlètes de sa nation, et la passion s'installe. C'est lié à l'essor des nationalités, dans le contexte mondialisé de la fin du dix-neuvième siècle.

Il faut rappeler que les Jeux olympiques de l'Antiquité ont perdu de leur prestige à l'époque romaine: le seul vrai dieu devant au fond être l'Empereur, il n'était pas question qu'un autre que celui-ci gagnât, et Caligula, un jour, organisa une course dans laquelle il devait être déclaré le seul vainqueur: nul n'avait le droit de le dépasser! Il était forcément l'élu de Zeus... Les Jeux olympiques ne s'en remirent jamais. Leur lien avec les vieux mystères s'était rompu.

Sans le concours des États et leur volonté de nourrir le sentiment national, la manifestation n'aurait pas lieu, ou n'intéresserait guère, je crois.

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19/08/2012

Albert Steffen et le visage de la Terre

albert_steffen.jpgAlbert Steffen fut disciple de Rudolf Steiner, et, à sa suite, il composa des drames-mystères destinés à être représentés au Gœtheanum, à Dornach, près de Bâle. Il était suisse allemand d'origine. Parmi ces drames-mystères, il s'en trouve un qui contient un voyage dans l'espace au moyen d'un vaisseau: La Chute de l'Antéchrist.

Le personnage du Régent, en effet, demande à un Technicien de construire un tel vaisseau, afin de se rendre maître des astres, et de remplacer les dieux dans le Ciel, sur leur trône. Il promet, naturellement, aux hommes de partager avec eux cette puissance! On est proche des pensées que J. R. R. Tolkien pouvait avoir sur les machines; d'ailleurs, il admirait l'œuvre d'Owen Barfield, qui était lui aussi disciple de Steiner.

Mais en rien, Steffen ne tombait dans l'imprécation stérile. Car le Technicien, après avoir bâti sa machine volante, s'élance dans l'espace intersidéral, et ensuite, revient raconter ce qu'il a vu à l'humanité réunie sous le trône du Régent, devenu empereur du monde. Il dit qu'une fois dans l'espace, il a vu se lever un soleil nouveau, qu'il a eu une vision: au bout de l'horizon, le Christ lui est apparu, et son visage s'est dessiné sous ses yeux sur la Terre -darth-vader-star-wars-palpatine.jpg son visage souffrant, mais son visage glorieux, aussi! Ainsi, le projet du Régent est déjoué: la machine ne conquiert pas réellement le monde divin, qui reste au-delà, et n'empêche pas la vie spirituelle libre. Furieux, et disposant de pouvoirs incroyables, il fait jeter à ses mains des éclairs qui foudroient le Technicien impie. Il a osé mettre à bas ses projets! Il a osé trouver une rédemption au-delà de ses vues!

Cela rappelle C. S. Lewis, qui montrait qu'au-delà des machines, et du voyage physique qu'elles permettaient, les cosmonautes découvraient le visage des anges, sur les autres planètes. Lewis était un ami proche de Barfield et de Tolkien, comme on sait. Le drame de Steffen date de 1928. Même l'empereur Palpatine, le Sith de la Guerre des étoiles, se trouve préfiguré par lui, avec les éclairs qu'il jette du bout de ses doigts! D'ailleurs, sa lune mécanique a un rapport direct avec le Mal. Il cherche par elle à faire des mondes stellaires une gigantesque machine, dont seront chassés les anges. La Force - la nappe psychique universelle - serait ainsi enserrée dans ses pinces. Et lui-même deviendrait un Régent cosmique!

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17/08/2012

Batman et la spiritualité de Gotham

bane-dans-the-dark-knight-rises.jpgDans The Dark Knight Rises, dont j'ai déjà parlé, certains éléments m'ont laissé sceptique. Les discours qui accompagnent l'action des personnages montrent notamment une conception assez réductrice de l'initiation et des mystères de l'âme. Bane - le méchant - dit qu'il est un initié et que par conséquent il ne peut pas être effrayé par les tours de prestidigitation de Batman, et on peut comprendre que cela fait référence à la réputation qu'ont les mages orientaux de pouvoir créer des figures illusoires, mais l'initiation ne s'arrête pas à ces tours de magie: je ne pense pas. Joseph de Maistre disait que contrôler ses pulsions érotiques était en fait un miracle plus grand! D'ailleurs, même la magie des sages orientaux n'est pas censée se fonder sur des effets de sons et lumière créés avec de petits gadgets.

Cependant, ce qui m'a le moins convaincu est le réalisme de la prison de Batman. Au début, l'image du puits profond qu'on voit d'en bas m'a plu,At+first+look+it+reminded+me+of+that+jail+in+_103140c44b5e8b1a73dcb1029d5e4395.jpg mais son réalisme m'a rapidement semblé dérisoire. J'aurais, en ce qui me concerne, imaginé un espace psychique, un gouffre situé sous Gotham, et dans lequel Batman eût été jeté comme une enveloppe désormais creuse - une loque. Au contact de l'esprit des chauves-souris, qui lui serait apparu comme un monstre et puis comme un ange, il aurait retrouvé ses forces surnaturelles. Le coup de la corde qui empêche qu'on ait peur de la mort et qu'on réussisse à monter la pente m'a paru facile. L'amour donne des ailes: la peur est seulement mauvaise conseillère. J'aurais plutôt conçu que Batman, en surmontant son angoisse, eût peu à peu distingué, à travers une ombre monstrueuse de chauve-souris, son bon ange - ou l'ange de Gotham même. Et alors, il eût reçu une grâce: sa force légendaire fût revenue miraculeusement, en un brillant éclair! Cela eût été plus court, et eût conservé l'unité de lieu - eût aussi simplifié l'action: il y a un moment où il faut savoir entrer réellement dans le symbole, pour éviter de se disperser dans une poussière d'événements dénués de sens, purement mécaniques, et ne trouvant leur force qu'à travers la violence des images, le grand nombre de morts, les machines qui vrombissent!

bastet.jpgLe fil moral du film était surtout assumé par l'habituel système de valeurs américain: le sens du sacrifice, du don de soi à la Cité, le respect de l'ordre établi et des lois, et le culte de la volonté - davantage même que de l'amour. On sent le poids de l'ancienne Rome sur cette tradition, mêlé de puritanisme chrétien et de figures folkloriques: car l'homme-chauve-souris en est une. C'est d'ailleurs la partie la plus originale, et ce par quoi le film a une part de poésie: l'assimilation du héros à son totem. La femme-chat fonctionne bien aussi, pour les mêmes raisons: avatar de la déesse Bastet, sans doute! D'ailleurs, c'est l'amour qui la pousse, pendant que Batman n'est occupé que de justice, de respect des lois et de la propriété publique. On se souvient que Bastet préside aux sentiments d'affection tendre...

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13/08/2012

Français & Allemands: le rêve grec

pont-patras-gate-8188.jpgQuand j'étais en Grèce, j'ai pu constater une étrange chose: toutes les grosses infrastructures commandées par l'État avaient été faites soit par des Allemands, soit par des Français. Or, j'ai entendu plus tard dire que les banques françaises et allemandes étaient en crise parce que les Grecs ne pouvaient plus rembourser les prêts pris auprès d'elles. Cela m'a donné l'impression que les Grecs avaient commandé des infrastructures à des industriels qui s'arrangeaient avec les banques de leur propre pays pour fournir l'argent. Les Grecs pouvaient avoir l'impression que cela ressortissait au fond au cadeau, parce que les experts mandatés par les gouvernements allemands et français étaient ceux qui avaient montré aux gouvernements grecs ce qu'ils pouvaient commander à leurs industriels et par conséquent emprunter à leurs banquiers.

Cela signifierait que la responsabilité de la faillite grecque incombe aussi aux gouvernements français et allemands: car c'est eux qui ont pensé que les Grecs pourraient rembourser. Est-ce que réellement les Grecs pouvaient en savoir plus long que leurs experts, à ce sujet? Ils pouvaient en douter, puisque ces experts faisaient probablement valoir leur expérience, leur connaissance de ce qui se faisait depuis longtemps en France et en Allemagne.

On se disait que tout le monde avait à y gagner. On prenait donc l'expérience acquise comme suffisamment probante pour l'avenir. On se faisait des illusions en Grèce, certes, mais aussi en France et en Allemagne. L'impression existe que loin d'avoir pris la mesure de leurs erreurs, les Français et les Allemands demeurent dans l'idée que la Grèce doit être mise sous tutelle parce qu'elle est la principale responsable deAgriculture traditionnelle.jpg la situation, les infrastructures que leurs experts ont proposées étant naturellement toujours des plus nécessaires! Comme ce pont que j'ai vu, à Patras, qui passe par-dessus une mer, et qui n'est emprunté que de ceux qui peuvent payer le passage... Les autres prennent le bac, qui est moins cher.

Mais l'économie grecque étant surtout agricole, elle est de faible valeur ajoutée, et les rêves qu'on peut faire sur l'industrialisation de l'univers ont toujours quelque chose de faussé: c'est comme les pouvoirs magiques qu'on attribue à la radioactivité! Les Français adorent croire, par exemple, que l'industrie nucléaire représente une étape majeure de l'Évolution. Ce n'est pas forcément le cas.

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11/08/2012

La tour de Pise comme un minaret

tour-de-pise.jpgJe suis allé cet été en Toscane, et j'ai visité Pise une nouvelle fois. Je m'y étais déjà rendu souvent; à dix-sept ans, notamment, mon père m'y avait emmené, et m'y avait acheté un livre plein de photographies de la noble cité. Il était destiné aux touristes, écrit par des Italiens et traduit de façon plutôt imparfaite, et je ne l'avais jamais vraiment lu; mais cet été, de retour de mon voyage, j'ai décidé de le rouvrir et de le lire en entier.

On sait que la fameuse tour penchée est le clocher de la Cathédrale - ou campanile du Dôme, pour parler comme les Italiens. Or, à son sujet, mon livre, datant de 1977, dit: La tour penchée est encore utilisée aujourd'hui comme campanile de la Cathédrale. L'origine des campaniles, considérés de typiques constructions nationales italiennes, peut dériver des minarets arabes. Fascinés par la voix des muezzins qui criaient, et crient encore aujourd'hui, du haut des minarets, la gloire de Dieu et l'appel à la prière, les chrétiens d'il y a plusieurs siècles ont probablement voulu répéter cette expérience en occident et, plus particulièrement, en Italie. Ils placèrent au sommet des tours byzantines de Ravenne, de Florence, de Rome, de Pise et de tant d'autres villes la voix retentissante des cloches. Si les muezzins appellent encore aujourd'hui les peuples de l'Islam à la prière et si cette invitation est entendue même dans les plus arides localités du désert plein de soleil et de solitude, la voix des cloches italiennes assume la même fonction pour retrouver le chemin vers ce Dieu qui est le même pour les Arabes et pour les Italiens, mais aussi pour tous les autres peuples.

Si ces lignes avaient été écrites récemment, on aurait certainement cru à une volonté de polémique. Mais il fut un temps où dire de telles choses apparaissait comme normal.

D'ailleurs, il m'a toujours semblé que la Divine Comédie, de Dante, devait beaucoup aux récits de voyage de Mahomet dans l'autre monde qui avaient été traduits en latin au treizième siècle enMuhammad_208.jpg Espagne. Ils étaient écrits sur le mode d'une visite systématique de l'au-delà, les Arabes ayant hérité de l'esprit d'Aristote mais le déployant à l'intérieur du monde spirituel, divin: trait qui fascina Henry Corbin. Jusque-là, soit la description était théologique, soit elle était intégrée à un récit légendaire ou héroïque qui ne faisait apparaître le Paradis et l'Enfer que par fragments; un récit de voyage comme celui de Marco Polo, mais dans l'autre monde, ne s'était pas vu.

Dante, cela dit, a ajouté le Purgatoire à l'Enfer et au Paradis que visite Mahomet; certains y ont vu une invention irlandaise.

Quoi qu'il en soit, Pise est une très belle ville, et son histoire est très riche. Je ne m'étais jamais rendu compte, avant de me rendre cet été en Toscane, à quel point le style byzantin y avait été important, comme si l'Italie avait été d'abord orientale, et grecque, avant d'être rattachée à l'Occident - notamment par Charlemagne. J'en reparlerai à l'occasion, si je puis.

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09/08/2012

Le sang de l’Araignée

Amazing Fantasy #15 (1962) - Stan Lee & Steve Ditko - Arkham Comics 7 rue Broca 75005 Paris.jpgDans le subconscient, on assimile volontiers l'énergie nucléaire à quelque chose de miraculeux: il s'agit, pour beaucoup, de libérer les forces constitutives de la matière, dont au fond on estime qu'elles sont divines - qu'on pense ou non croire en Dieu. Et dans les fables contemporaines, cela donne l'étrangeté du sang radioactif de Spider-Man, que créa Stan Lee. Celui-ci a d'ailleurs souvent utilisé le procédé consistant à raconter que la technologie avait permis, directement ou non, la création de surhommes - de véritables anges terrestres: Captain America est aussi dans ce cas, et puis Iron Man, et de nombreux autres. Faisant feu de tout bois, il les mêlait aux dieux de la mythologie, ou à des extraterrestres ayant reçu des grâces d'entités cosmiques mystérieuses.

Mais le sang radioactif de l'Homme-Araignée est célèbre et participe inconsciemment de la croyance que l'énergie des atomes est liée au divin, et peut par exemple fondre l'être humain et d'autres espèces, en donnant notamment au premier les qualités des animaux: son pouvoir s'étend de façon universelle; il franchit le seuil des formes extérieures - des apparences.

Le cinéaste David Cronenberg, de façon plus réaliste, commence son film La Mouche comme si effectivement de s'être mêlé physiologiquement à une mouche donnait des pouvoirs surnaturels, et puis finit par montrer que cela dissout la personnalité et la corporéité, rend l'homme mauvais et infâme.

Libérer la radioactivité revient au fond à chevaucher des dragons: les forces morales doivent forcément être décuplées, si on veut rendre crédible l'idée qu'on les contrôle parfaitement et qu'on ne les utilise que pour le bien de l'humanité. La nature humaine en rien ne semble propre à le faire d'emblée: seule, elle tend à exploiter ses pouvoirs dans le sens de l'égoïsme. Mais on est sans doute assez pressé de regarder comme miraculeuse la technologie moderne pour avoir envie de croire autre chose: il suffit, pense-t-on, de le décider en toute conscience pour qu'elle soit au service de tous! Comme si la tentation de l'utiliser au moins au service de l'État dont on dépend au détriment des autres n'était pas constante - comme si, même, on n'y cédait pas presque constamment, dans le monde!

Il y a là une profonde naïveté, propre à l'art populaire - et aux gouvernements, que, sans doute, ces illusions tendent à arranger.

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05/08/2012

Bouddha est né un mercredi

XA0990139.jpgAu Cambodge, le mercredi est le jour de Bouddha. C'est le sens qu'a le mot khmer, thgnay pôt, pour désigner ce jour de la semaine: thgnay veut dire jour, pôt est Bouddha. Il est donc le principal jour fêté: le bouddhisme y est religion officielle. Or, en Perse, on a établi un rapport entre Hermès et Bouddha: on y a déclaré, dans l'Antiquité, qu'il s'agissait du même être nommé différemment selon les lieux. Quant aux Romains, on le sait, ils assimilaient Hermès à Mercure.

On se souvient que selon Jules César, les Celtes vénéraient en particulier Mercure, qu'ils en faisaient leur principal dieu. On a certainement estimé que c'était aussi le cas des Germains, et Wotan, roi des Ases, a été assimilé par ceux-ci à Mercure. En français, mercredi est le jour de Mercure, en anglais, Wednesday est le jour de Wotan.

On peut en tirer qu'il n'est pas improbable que les Celtes et les Germains aient eu une religion proche du bouddhisme, dans les temps anciens. D'ailleurs, Wotan (Odin) était aussi regardé comme un homme qui avait incarné un dieu et avait instruit les Goths après être venuOdin.jpg d'Orient: de la Scythie et de la Perse, en particulier. Or, selon H. P. Blavatsky, on le méconnaît, mais, depuis le nord de l'Inde, des apôtres du bouddhisme avaient, avant Jésus-Christ, répandu le culte du Bouddha jusqu'en Occident, et au moins jusqu'en Perse.

Il n'est pas vrai, comme l'a dit Rousseau, que lorsqu'une divinité change de nom, elle change aussi de nature; mais il est vrai que les peuples n'adoraient pas les mêmes dieux. Le jour de la semaine chômé variait selon le dieu adoré en particulier. Le dimanche était le jour du Soleil - ou du Seigneur, en français. Le jeudi celui de Jupiter. Il est remarquable que le jour chômé en plus du dimanche par les écoliers soit passé du jeudi au mercredi, comme si on avait voulu abandonner les coutumes romaines pour adopter celles des Gaulois! Mais cela restait subordonné au dimanche.

A chacun son jour de prédilection! Le mercredi apparaît comme un lien entre l'avant et l'après, ou entre les hommes: Mercure était le dieu du commerce, ce qui peut apparaître comme étant la relation entre les gens, et pas seulement comme l'échange de produits par l'intermédiaire de l'argent. Bouddha crée aussi un lien fraternel entre les hommes, en principe: il fait s'écouler sa bénédiction dans les cités, unissant les cœurs.

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03/08/2012

Jean-Jacques Rousseau et la formation de la raison

Jean-Jacques_Rousseau_Émile_ou_De_léducation.jpgCertains se demandent parfois s'il ne faut pas enseigner aux enfants de cinq ans la philosophie. Ils postulent que la raison est un organe qu'il suffit de développer et qu'elle est présente d'emblée chez l'être humain. C'est pourtant un des grands apports de Jean-Jacques Rousseau en pédagogie que d'avoir montré qu'il n'en était rien: qu'il fallait laisser du temps à l'enfant, pour qu'il se développe, et qu'il était extrêmement dangereux et néfaste de s'appuyer sur son intellect, de lui apprendre la philosophie ou la grammaire dès ses plus jeunes années. Il en parle dans La Nouvelle Héloïse: La raison ne commence à se former qu'au bout de plusieurs années, et quand le corps a pris une certaine consistance. L'intention de la nature est donc que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Les enfants sont toujours donc en mouvement; le repos et la réflexion sont l'aversion de leur âge; une vie appliquée et sédentaire les empêche de croître et de profiter; leur esprit ni leur corps ne peuvent supporter la contrainte. Sans cesse enfermés dans une chambre avec des livres, ils perdent toute leur vigueur; ils deviennent délicats, faibles, malsains, plutôt hébétés que raisonnables; et l'âme se sent toute la vie du dépérissement du corps. On en arrive au paradoxe que plus tard l'âme ne parvient pas à mouvoir la pensée parce que le développement du corps ne s'est pas fait correctement...

Rudolf Steiner, qui à cet égard était totalement de l'avis de Rousseau, disait que les maladies de l'âge adulte pouvaient avoir pour origine cette forme d'éducation fondée sur la vie intellectuelle de l'enfant. Il recommandait,rudolf-steiner.jpg pour les jardins d'enfant, de faire faire le ménage, la cuisine, de faire laver le linge, aux enfants, afin qu'ils s'épanouissent corporellement tout en apprenant des gestes coordonnés, ceux-ci permettant plus tard à la pensée de l'être également: le rythme des bras et des jambes prépare la rigueur de la pensée, et c'est pourquoi il est également important d'apprendre la danse et la musique.

L'énorme différence entre Rousseau et Steiner, sur le plan pédagogique, est que, pour le premier, on bascule presque directement de l'état corporel à l'état intellectuel, tandis que, pour le second, une phase fondamentale pour l'être humain prend place entre les deux, fondée sur ce qu'Henry Corbin appelait le monde imaginal: ce qui passe par l'image. Il était indispensable, pour Steiner, de lier le corporel à l'intellectuel par le biais des figures, et Corbin est allé totalement dans le même sens, lorsqu'il a fait l'éloge des récits symboliques iraniens. Steiner parlait plus globalement des mythologies, des légendes, des contes... Mais Rousseau détestait tout ce qui développait un monde d'images indépendant du monde physique, et il voulait que l'éducateur se contente d'exemples tirés de l'histoire. Il était déjà matérialiste, au fond, et c'est pour cette raison qu'il faisait basculer d'un coup la vie du corps vers celle de l'esprit, au lieu de s'arrêter et de prendre le temps de développer l'imagination. Il était nerveux: car pour que l'imagination crée un monde cohérent, harmonieux, rythmé, il faut un certain calme intérieur. C'est ce qui a manqué à Rousseau.

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01/08/2012

Les héros ressuscitent

The-Dark-Knight-Rises-qui-est-vraiment-Bane_portrait_w532.jpgCeux qui ont vu The Dark Knight Rises ont pu sentir l'émotion qui se dégageait de l'intrigue. Voir, notamment, le héros massacré, au début, par un ennemi bien plus fort que lui, a un aspect sidérant et cauchemardesque auquel jamais aucun film de super-héros n'avait à ce point tendu. Jusqu'au bout, on craint que Batman ne soit pas à la hauteur, mais quand, en quelque sorte, il ressuscite, on est saisi d'un sentiment d'exaltation qui fait pendant au sentiment de désolation antérieur.

Les histoires des super-héros dessinées avaient en général cette trame fondamentale: les héros commençaient par être vaincus, puis, dans l'épisode suivant, ils revenaient d'entre les ombres pour s'imposer; leur triomphe en était d'autant plus beau! Jean-Luc Godard reprit plaisamment cet éternel schéma dans son Nouvelle Vague.

Mais ce volet des aventures de Batman m'a surtout rappelé Conan le Barbare, de John Milius. Cueilli par ses ennemis comme une fleur alors qu'il s'apprêtait à les défier, le héros est crucifié, et tout près de mourir, quand la magie et le don que lui fait sa bien-aimée de sa propre vie l'arrachent aux spectres de la mort; ensuite, il lutte contre ses adversaires et les abat. Le parallèle est d'autant plus remarquable que malgré son retour à la vie, Conan n'eût pas vaincu s'il n'eût été une seconde fois secouru par sa bien-aimée. Dans le film de Nolan, Batman vit à peu près la même chose.

The-Dark-Knight-Rises-4.jpgC'est toutefois renforcé, ici, par la conversion miraculeuse au bien de Catwoman par amour de Batman: jusque-là égoïste, elle est à présent au service de Gotham, du bien public, et son arrivée a quelque chose de providentiel. Elle sauve son héros! Finalement, même, elle l'embrasse, dans un mouvement viril qui donne au baiser une belle portée morale, un peu comme ceux qu'on trouve chez David Lynch: à la fin d'Inland Empire, par exemple, le baiser des deux femmes suggère le salut de l'une par l'expiation de l'autre.

Il existe des baisers mystiques: qui l'ignore? Ce sont ceux qu'on donne ou reçoit en rêve, et l'image de celui que Catwoman donne à Batman ressemble justement à un rêve.

Dans Conan, la providence arrive sous les traits d'un ange féminin, d'une Walkyrie, et l'aspect miraculeux est explicite. Mais The Dark Knight Rises joue sur la beauté des costumes: celui de Batman est à la fin d'un beau bleu, celui de Catwoman la rend semblable à une Amazone enchantée. L'engin volant de Batman, avec ses vitres claires et son agilité, sa mobilité, ressemble lui-même à un phénix, et quand le héros l'emprunte pour achever son sacrifice, l'eau de la mer paraît être celle d'un lac céleste! Y fait écho le mot prononcé ensuite sur la vision d'une cité merveilleuse abritant un peuple de génie. La statue du héros, qu'on érige alors, participe encore de cette apothéose.

tdkr_prochainement_01.jpgL'intrigue du film de Christopher Nolan matérialise un mythe, et les souffrances du héros le rendent crédible; le cauchemar de sa défaite initiale est bien illustré par le repaire souterrain du méchant Bane, et par son allure monstrueuse. Sa voix résonnante est excellente aussi.

Le talent de Nolan à créer des surprises et des rebondissements dans l'univers symbolique de Batman lui a permis de réaliser un spectacle impressionnant. Certains aspects m'ont davantage laissé perplexe. Mais j'en reparlerai un autre jour.

08:22 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook