04/09/2012

Richard Millet et le déclin de l’Occident

richard_millet.jpgRichard Millet dit, dans l’interview qu’il a donnée à la Tribune de Genève de ce week-end, que les non Européens ne peuvent pas vouloir s’intégrer à la culture européenne, parce qu’elle est moribonde. Mais s’en plaindre la ranime-t-il? Lui-même, que fait-il, pour enrayer le déclin déjà constaté par Spengler il y a un siècle (de telle sorte qu’il ne fait pas une énorme découverte)? Ce n’est pas de publier des livres théoriques sur le sujet qui permet d’y remédier, puisque cela se fait depuis la mort de Louis XIV.
 
Sous Louis XV, Voltaire en parlait, affirmant qu’à Paris, on ne faisait plus que répéter les formules qui avaient fonctionné du temps du grand Roi, et qui déjà ne fonctionnaient plus. Mais qui ignore que lui-même imitait Racine et Corneille sans parvenir à les égaler? Se plaindre ne constitue pas, en soi, un remède. Et lorsque le même Voltaire sembla redonner un semblant de souffle à la littérature, ce fut en imitant les contesimages (17).jpg des Mille et une nuits, récemment traduits par Galland, et qui avaient montré qu’on pouvait mêler le merveilleux à une sagesse profonde, héritée de l’ancienne Grèce, et transmise par les Arabes.
 
Voltaire est justement resté, dans l’histoire de la littérature, par ses contes imités de l'Orient. Or, on en disait, de son temps, qu’ils reprenaient la morale des gens intelligents, mais à travers des formes nouvelles. Voltaire a nourri la culture française en s’inspirant de ce qui venait de l’étranger et en l’intégrant à la tradition.
 
Une tradition qui ne se nourrit que d’elle-même s’épuise rapidement: la tradition ne dure qu’un temps. Autrefois l’on parlait, à cet égard, de génie national. Le génie était, chez les anciens Romains, une sorte d’ange vivant dans l’atmosphère terrestre et guidant les hommes conformément à la volonté des dieux: chacun (et chaque peuple) avait son bon et son mauvais génie. Mais les anciens disaient aussi que ce génie n’était pas éternel: il n’était pas, lui-même, un dieu. Au bout de quelques milliers d’années, il disparaissait. Sa meilleure partie se réfugiait parmi les astres, sa moins bonne se dissolvait parmi les ombres. Une tradition qui dure est celle qui parvient à se transformer, notamment en s’appuyant sur ce qui lui vient de l’extérieur. Rester crispé sur les formes anciennes n’est pas la solution, selon moi.
 
L'amour unit à autrui et crée des êtres nouveaux: il faut aller à la rencontre de ce qui se présente.
 
Ajoutons que selon François de Sales, la controverse n’était pas productive: ce qui l’est, c’est de défendre avec chaleur, avec enthousiasme, les idées auxquelles on croit. Elles emportent à leur tour l’adhésion, quand on y met du cœur.
 
Je partage ce sentiment.

08:03 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook

Commentaires

Vos billets sont pleins de chaleur humaine, quel plaisir de vous lire!

Écrit par : gab | 04/09/2012

Merci.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/09/2012

C'est avec beaucoup d'attention que j'ai lu votre billet, comme toujours fort bien écrit, c'est de la Lapalissade de le dire, voulais justement dire qu'il est bon et dense. Merci pour ce partage! Gorgui

Écrit par : Gorgui NDOYE | 04/09/2012

Vous avez raison, Rémi. Le constat de Millet (commencé il y a plusieurs livres) tient plus de la déploration que de la mise en garde. Il dénonce. Il regrette. Il désigne ses ennemis (l'Islam, le multiculturalisme). Mais il ne propose aucune forme de résistance ou de contra-attaque. Cela dit, Millet reste un des meilleurs écrivains français…

Écrit par : jmo | 04/09/2012

Merci, Gorgui, je fais de mon mieux. J'essaie de faire en sorte que l'enthousiasme anime un peu notre vieille langue classicisante!

Jean-Michel, je ne sais pas, en fait, je n'ai jamais rien lu de lui, d'ailleurs, je ne parle pas, dans l'article, de ses talents d'écrivain, ou d'éditeur, ou d'enseignant (car il a été professeur dans des collèges de banlieue). A ma connaissance, sa seule contre-attaque, c'est de parler de Jésus-Christ, mais il n'y passe pas beaucoup de temps, une fois qu'il a redit ce qu'on trouve dans la littérature religieuse depuis des siècles, il ne sait plus comment en parler, peut-être. Il pourrait, je ne sais pas, raconter les aventures de De Gaulle chevalier de Jésus-Christ, revêtant sa cape tricolore et son masque énigmatique et combattant sous un autre nom les forces du mal! Mais il manque d'humour, je suppose.

Écrit par : Rémi Mogenet | 04/09/2012

Je crois que la production contemporaine, notamment en matière de romans, reste assez médiocre. La littérature de la misère qu'elle met laborieusement en scène recouvre en réalité une vraie misère de la littérature.

En ce sens Millet aurait raison. Pour le reste assimiler l'acte d'un extrémiste de droite à un acte littéraire, comme le fait Millet, relève de la provocation et de l'imposture.

Écrit par : Frontere | 11/09/2012

Je ne sais pas, Frontere, pour le roman, je pense qu'il y a de bonnes choses, mais qu'elles ne sont pas assez connues. Personnellement, j'aime les romans populaires de science-fiction de Pierre Bordage, dont j'aurai l'occasion, sans doute, de parler ici, et j'ai l'impression que le dernier roman de Pierre Jourde, "Le Maréchal absolu", a quelque chose d'intéressant, une écriture baroque et épique qui sort de l'ordinaire, j'ai aussi le sentiment que la presse officielle ne parle que de romans mauvais parce qu'elle se cantonne à un genre hérité à la fois du naturalisme et de l'existentialisme, et que l'inspiration s'en est complètement tarie, mais qu'il existe des romans d'un genre différent, qui ont une vraie inspiration. Il faut aussi trouver ces perles rares et les défendre, les promouvoir. Mais moi-même, je lis peu de romans, je dois dire. Mis à part ceux de Pierre Bordage, et encore n'est-ce pas très souvent!

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/09/2012

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