28/09/2012

Pierre Bordage et la route de l’Être

un_roman_de_pierre_bordage_au_cinema_portrait_w532.jpgPierre Bordage est un écrivain de science-fiction que j’aime beaucoup et qui, comme Frank Herbert, mêle, aux projections conjecturales de la science moderne, un mysticisme traditionnel d’inspiration hindouiste. Richard Millet, qui déteste tout ce qui est impur, aurait dit que ce disparate empêche Bordage d’être un véritable auteur de littérature, mais moi, je pense qu’il ressent profondément le besoin de transcender les machines et les visions de la science moderne par la spiritualité orientale, et je le comprends. Il ressent aussi le besoin de placer des images colorées et lumineuses, dans la littérature, et Richard Millet n’a pas l’air conscient que celle-ci se meurt dans les draps de sa splendeur, qu’elle agonise aussi de rejeter toute forme d’image colorée, de rejeter l’imagination pour la remplacer par des concepts abstraits - censés exprimer avec concision et clarté les choses les plus élevées, mais ne réussissant, selon moi, qu’à créer des illusions très solides dans leur aspect extérieur, sans pour autant leur donner une substance intérieure bien nette. En quelque sorte, on essaie de surmonter le sentiment que le monde est illusoire en réduisant ce monde à l’essentiel, et en le durcissant en son centre, mais Pierre Bordage essaie plutôt de trouver ce qui dans ce monde est substantiel, et je l’en loue.
 
Un beau passage de son roman Terra Mater selon moi l’exprime: Jek établit tout à coup la relation entre les kreuziens et les guerriers du silence. Les uns emprisonnaient la vie, la lumière et l’air, préparaient l’avènement du vide, de l’incréé, les autres luttaient pour le déploiement des couleurs, des sons, des formes. Les uns étaient les messagers du néant, des semeurs d’obscurité, des prophètes de l’effacement,Chemin-de-lumiere.jpg les autres étaient les dépositaires de la chaleur, les chantres de la création. Il lui sembla percevoir un murmure attirant au plus profond de lui, un son subtil qui vibrait dans la nef de son temple intérieur, un chant qui n’offensait pas le silence, mais qui était l’expression du silence. Bouleversé, ému jusqu’aux larmes, il eut l’impression de parcourir une route aérienne et brillante qui le menait à l’essence de son être.

C’est assez radical. Bordage semble parler du christianisme, mais il parle plus probablement de l’Occident en général, y compris dans sa version agnostique. Car dans le goût du néant dont il parle, on reconnaît la théologie négative d’un Bonnefoy, par exemple. Mais lui trace des routes aériennes et brillantes qui mènent à l’essence de l’être, comme le Dhammapada, et c’est assez beau.

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Commentaires

Doit-on soutenir les Kreuziens ou les Guerriers du Silence ?

Nous pouvons constater que les créations accomplies à l'intérieur de la Création passent toujours par les mêmes phases : conception, naissance matérielle, existence et mort ou plutôt transformation en autre chose, il semble donc y avoir une sorte de loi ordonnant ces cycles toujours de la même manière.

Cela pourrait poser la question du bien et du mal, en des termes différents suivant à quelle phase du cycle l'on se trouve.

Une fois admise l'évidence selon laquelle les notions du bien et du mal sont relatives et ne signifient rien si elles ne sont pas confrontées à une échelle de valeurs préétablies, la question de savoir si un acte quelconque constitue un bien ou un mal, pourrait recevoir une réponse radicalement différente si l'on se trouve en phase de création, de celle qui serait donnée si l'on se trouve en phase de destruction (de transformation plutôt).

En effet, si cette loi qui semble régir les cycles de création-destruction entraîne une phase de création, on pourrait en déduire que tout acte confortant cette création serait un bien alors que tout acte la contrariant serait un mal.

Si au contraire cette loi entraîne une phase de destruction de ce dont elle a précédemment ordonné la création, on pourrait en déduire que tout acte confortant cette destruction serait un bien alors que tout acte la contrariant serait un mal.

Un acte identique apparaîtrait donc comme un bien ou comme un mal selon qu'il conforte ou contrarie le "sens dans lequel va" la loi à un moment donné : soigner un enfant malade serait un bien parce que selon la loi un enfant doit se développer et le soin l'aide à cela, mais soigner un vieillard malade pour l'empêcher de mourir serait un mal car selon la loi, un vieillard doit finalement mourir et le soin peut retarder cette issue.

Ce type de raisonnement pourrait non seulement conduire à prôner la privation de soins pour les personnes âgées, mais a déjà conduit certains régimes politiques à éliminer les handicapés et toute personne semblant moins bien adaptée à la vie que les autres.

Une telle conception est gravement erronée et extrêmement dangereuse : il y a une hiérarchie entre la création et la destruction, et la première est supérieure à la seconde parce qu'elle la précède toujours dans la chaîne de causalité de la manifestation.

Il ne peut y avoir de destruction ou de transformation de ce qui n'a jamais été créé, voilà pourquoi la création est supérieure à la destruction, et cela est aussi la raison pour laquelle soigner un vieillard ou un handicapé ne doit pas être considéré comme un mal, mais comme un bien au même titre que soigner un enfant.

Il peut sembler logique d'agir dans le même sens que la loi puisque cette dernière va tour-à-tour dans un sens puis dans l'autre : l'erreur consiste justement à se focaliser sur ses phases au lieu de prendre en considération son résultat final.

La loi ordonne la destruction de ce qui a été créé, uniquement parce que cela est nécessaire pour laisser la place à une nouvelle création, par conséquent son résultat final est la création et non la destruction, même si l'observation de l'univers, de notre point de vue limité et relatif, peut provisoirement donner une impression contraire.

Voilà pourquoi il est préférable de soutenir les "dépositaires de la chaleur, les chantres de la création" plutôt que les "semeurs d'obscurité" et les "prophètes de l'effacement", même si ces derniers sont indispensables au déroulement des cycles et doivent donc être respectés plutôt que méprisés.

Puisque la réalisation de ce qui précède a amené Jek à ressentir un "son subtil qui vibrait dans la nef de son temple intérieur, un chant qui n'offensait pas le silence, mais qui était l'expression du silence", on peut en déduire que son essence est celle du mage, du créateur et non celle du sorcier, du destructeur.

Je ne connaissais pas Pierre Bordage, l'extrait que vous citez est effectivement magnifique en particulier ses dernières phrases (lesquelles donnent l'impression que l'auteur a été initié ou s'est auto-initié).

Écrit par : Fabula | 28/09/2012

Pierre Bordage se dit disciple de Krishnamurti et dit aussi qu'il a essayé d'entrer dans les ordres religieux, au sein du catholicisme, mais qu'il a estimé que les prêtres brimaient les expériences mystiques concrètes qu'on pouvait faire, et que lui en particulier faisait. En outre, sa position d'écrivain de science-fiction, face à la culture française dominée par l'agnosticisme et méprisant la science-fiction, globalement, peut laisser penser qu'il rejette l'Occident dans sa prétention à toucher à l'absolu. En ce qui me concerne, je ne serais pas non plus aussi radical que Bordage. L'Incréé est bien pour moi le pivot, le principe autour duquel tournent les notions morales, sans se confondre avec lui, mais sans être non plus purement relatives. Pour moi, par exemple, dans une phase apparente de destruction, il reste saint de construire, de créer, parce que ce qu'on construit au sein d'une telle phase réapparaît dans la période suivante, sous forme de germes. Au contraire, lorsque la création est foisonnante, il n'est pas mauvais de l'apaiser, de la calmer, en émondant les branches qui vont trop vite, afin que la création ne parte pas dans tous les sens et ne s'épuise pas trop vite. D'une certaine façon, l'univers trouve par l'homme son équilibre, en lui-même, il est constamment tiré par des extrêmes. A notre époque, au sein de la littérature, qui est dans une phase de dissolution, il me paraît bon de chercher à construire des mondes par la faculté imaginative, comme le fait Bordage. Après le foisonnement de la Renaissance, il n'était pas mauvais de trouver des règles pour assainir la vie culturelle, comme on l'a fait sous Louis XIV. Dans un pays sec, on met de l'eau, dans un pays trop humide, on met des digues aux rivières. Mais au bout du compte, la recherche de l'équilibre et de l'harmonie, c'est un principe universel. Ensuite, les formes sont différentes selon les temps.

Écrit par : Rémi Mogenet | 28/09/2012

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