30/09/2012

Un mystérieux couloir (Degolio II)

degolio.jpgDans le dernier épisode de cette série, j’ai dit qu’après avoir été frappé par un éclair de chaleur en plein Paris, Charles de Gaulle était resté inconscient, et qu’à son réveil, étrangement, la ville lui parut entièrement vide, silencieuse, comme morte.
 
Cependant, devant lui, silencieusement et lentement, il vit une porte s’ouvrir. Aucune main ne la poussait, mais la porte même sembla l’inviter à avancer. L’obscurité qui s’épaississait derrière son seuil lui paraissait sans fond. Il pensa même qu’il eût pu la saisir, tant elle était compacte.
 
Une étrange présence le tirait vers ces ténèbres: il se sentait épié, comme si une vie inconnue s’y mouvait, et avait le regard tourné vers lui.
 
Une palpitation sourde lui parvint, qui se confondit avec le sang battant ses tempes, lui faisant écho. Un appel étouffé lui parut retentir, venu du fond de l’abîme...
 
Il s’approcha: la porte était celle d’un immeuble qu’il n’avait jamais vu. Des statues de pierre soutenaient le porche: leurs yeux étaient comme luisants. Elles figuraient des athlètes antiques d’une façon stylisée, ressemblant à Hercule. Sous leur sévère regard, il passa le seuil de cette porte.
 
D’abord, il fut dans une obscurité complète. Mais peu à peu, devant lui, il distingua comme une pâle lueur, de couleur vaguement verte. Il la suivit, avançant en plaçant ses mains devant lui pour éviter à son front d’éventuels heurts, et tâtant du pied le sol qu’il foulait, et qui était dur et uni.
 
Bientôt, la source de la clarté se fit plus nette: il s’agissait simplement d’une lampe électrique verdâtre, le verre entourant l’ampoule posée contre le mur étant de cette teinte, et en même temps sale, opaque. Cela la faisait ressembler à ce qu’on appelait autrefois une veilleuse, une lampe qu’on maintient allumée la nuit dans les casernes, ou les dortoirs.
 
Or, à côté de cette lampe, il y avait un couloir sombre, et sur le mur de ce couloir, qui s’enfonçait vers latop-ten-favourite-film-titles-L-FMpajk.jpeg droite, une flèche blanche, qui avait été tracée à la craie. En regardant mieux, le grand Charles distingua ces mots, écrits en lettres irrégulières: Par là. Le message lui était-il adressé? En tout cas il obéit à l’injonction implicitement contenue en son sein.
 
Les ténèbres se firent de nouveau complètes, mais une autre lueur lui apparut bientôt, cette fois de couleur rougeâtre; cependant, le plus étonnant est qu’elle était placée en contrebas, comme si le sol descendait progressivement, de façon régulière: car ses pieds ne sentirent aucune marche.
 
Ce qu’il en était de cette lueur rouge située en bas du chemin suivi par notre héros sera expliqué une fois prochaine, si la destinée le permet.

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28/09/2012

Pierre Bordage et la route de l’Être

un_roman_de_pierre_bordage_au_cinema_portrait_w532.jpgPierre Bordage est un écrivain de science-fiction que j’aime beaucoup et qui, comme Frank Herbert, mêle, aux projections conjecturales de la science moderne, un mysticisme traditionnel d’inspiration hindouiste. Richard Millet, qui déteste tout ce qui est impur, aurait dit que ce disparate empêche Bordage d’être un véritable auteur de littérature, mais moi, je pense qu’il ressent profondément le besoin de transcender les machines et les visions de la science moderne par la spiritualité orientale, et je le comprends. Il ressent aussi le besoin de placer des images colorées et lumineuses, dans la littérature, et Richard Millet n’a pas l’air conscient que celle-ci se meurt dans les draps de sa splendeur, qu’elle agonise aussi de rejeter toute forme d’image colorée, de rejeter l’imagination pour la remplacer par des concepts abstraits - censés exprimer avec concision et clarté les choses les plus élevées, mais ne réussissant, selon moi, qu’à créer des illusions très solides dans leur aspect extérieur, sans pour autant leur donner une substance intérieure bien nette. En quelque sorte, on essaie de surmonter le sentiment que le monde est illusoire en réduisant ce monde à l’essentiel, et en le durcissant en son centre, mais Pierre Bordage essaie plutôt de trouver ce qui dans ce monde est substantiel, et je l’en loue.
 
Un beau passage de son roman Terra Mater selon moi l’exprime: Jek établit tout à coup la relation entre les kreuziens et les guerriers du silence. Les uns emprisonnaient la vie, la lumière et l’air, préparaient l’avènement du vide, de l’incréé, les autres luttaient pour le déploiement des couleurs, des sons, des formes. Les uns étaient les messagers du néant, des semeurs d’obscurité, des prophètes de l’effacement,Chemin-de-lumiere.jpg les autres étaient les dépositaires de la chaleur, les chantres de la création. Il lui sembla percevoir un murmure attirant au plus profond de lui, un son subtil qui vibrait dans la nef de son temple intérieur, un chant qui n’offensait pas le silence, mais qui était l’expression du silence. Bouleversé, ému jusqu’aux larmes, il eut l’impression de parcourir une route aérienne et brillante qui le menait à l’essence de son être.

C’est assez radical. Bordage semble parler du christianisme, mais il parle plus probablement de l’Occident en général, y compris dans sa version agnostique. Car dans le goût du néant dont il parle, on reconnaît la théologie négative d’un Bonnefoy, par exemple. Mais lui trace des routes aériennes et brillantes qui mènent à l’essence de l’être, comme le Dhammapada, et c’est assez beau.

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26/09/2012

Richard Wagner et Kenneth Branagh

wagner.jpgEn 2013, ce sera le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner. Malgré ses lourdeurs, un immense artiste. Or, en écoutant et en lisant Götterdämmerung, j’ai été frappé de découvrir les sources cachées de l’histoire inventée par Kenneth Branagh pour illustrer son adaptation de la bande dessinée de la compagnie Marvel Thor: car on a prétendu que l’intrigue de ce film était vide, mais je l’ai trouvée au contraire pleine de surprise et d’intensité. On se souvient que Loki, le dieu méchant, y passe pour être le fils cadet d’Odin - Thor étant l’aîné -, mais qu’il est en réalité né d’un démon du Jotunheim, traditionnellement opposé à Asgard. Lorsqu’il arrive au pouvoir à la place d’Odin, vieux et malade, après avoir fait exiler Thor sur Terre, un ennemi se retrouve donc à la tête de la cité divine, et tout l’univers est en péril!
 
Or, dans l’opéra de Wagner, Hagen, qui passe pour être le frère cadet du roi Gunther, et engendré comme lui par le mythique roi Gibich, est en réalité le fils d’Alberich, le Nibelung, Nain méchant et mauvais qui veut récupérer son anneau sacré et renverser les dieux - comme il en aurait alors le pouvoir. Alberich est un être de l’abîme. Wotan, lui, est porteur de la sagesse du Ciel.
 
Kenneth Branagh finalement fait de Loki un être qui veut prouver à Odin qu’il est bien de la race d’Asgard et il fait tuer, après les avoir fait tomber dans un piège, ses propres frères du Jotunheim: était-ce tiré par les cheveux? Loki essaye de tuer Thor avec la lance d’Odin, comme Hagen tue Siegfried avec une lance qui est porteuse de la parole d’honneur du héros - lequel, justement, semble avoir menti. Les deux lances se ressemblent; d’ailleurs, celle de Hagen ressemble à celle de Wotan, que Siegfried a brisée dans l'opéra qui porte son nom. Branagh a trouvé une belle trame, pour son film, en s’appuyant sur Wagner. Le cinéma de science-fiction américain fait bien plus cela qu’on ne l’admet; la musique en est fréquemment inspirée par le maître.thor_odin_picture.jpg Parfois, elle en directement reprise, comme dans Excalibur, de Boorman, qui avait aussi une arme divine, mais une épée: brillante d’elle-même, elle annonce la belle lance d’Odin telle que l’a filmée Branagh! D'ailleurs - autre trait repris - le marteau de Thor est bloqué dans la pierre comme l'épée du roi Arthur.
 
Wagner, voyant que la mythologie grecque, dans l’opéra, ne prenait plus, a utilisé la mythologie germanique, et l’a ainsi popularisée; or, ensuite, cela a eu une influence énorme, sur la littérature épique anglaise et américaine - et aussi sur le cinéma. Il a, dans l'histoire de l'art, une importance considérable.

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22/09/2012

H. P. Lovecraft sur la Lune

lovecraft_jremmer_moonbeasts_framed500.jpgDans sa nouvelle The Dream-Quest of Unknown Kadath, H. P. Lovecraft évoque les pérégrinations d’un certain Randolph Carter dans un monde qui tient du rêve mais a sa cohérence propre: Lovecraft reprenait les images fantastiques de ses songes et en faisait un monde ordonné, comme Tolkien le recommandait pour les contes de fées! Or, à un certain moment, son héros est emmené sur la Lune par un bateau qui franchit les colonnes de basalte qui sont au bout de la Terre - qui dans cet univers est plate et s’achève par une grande cataracte. Mais le navire dans lequel est embarqué Randolph Carter continue tout droit, volant dans les airs, pour atteindre la Lune. Il se pose sur sa face cachée, qui contient d’étranges êtres: des créatures blanchâtres qui à volonté se dilatent et se contractent, mais ont la plupart du temps la forme de crapauds démunis d’yeux et dotés à la tête de tentacules roses leur servant d’organes sensoriels. Le narrateur assure que ces êtres sont hideux, et qu’ils tiennent assujettis des sortes de gnomes rappelant plus ou moins l’être humain. Ils vivent de la culture de gros champignons qui s’étendent à perte de vue.
 
Ils s’emparent de Randolph Carter et le mettent dans une tour, en attendant de l’exécuter pour on ne sait quel sombre motif. Mais, au moment où il est emmené et escorté par les monstres et les gnomes qui les servent, des chats parlants, doués de raison, qui vivent sur la Lune et sont les héritiers de Bubastis, la déesse chat égyptienne, le sauvent en s’en prenant aux êtres à forme de crapauds et à leurs affidés: ils les tuent tous. Et ils déclarent à Randolph Carter qu’ils l’ont sauvé parce que, sur Terre, ils l’ont toujours vu plein d’amour pour les chats et toujours prêt à recueillir et protéger les chatons en danger de mort. Ils disent, cependant, que sur Saturne vit une lignée de chats mauvais, alliés aux êtres blanchâtres qu’ils ont tués, et qu’ils doivent les surveiller pour les empêcher d’aller sur Terre. Puis, ils le ramènent Randolph Carter sur celle-ci en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et pour le coup, Lovecraft n’est pas très précis.
 
lovecraft_ahall_kadath1_main.jpgCe fragment de récit montre à quel point la réputation de visionnaire de son auteur n’est pas usurpée. Les idées qu’il développe sont toujours surprenantes et ses images de monstres profondément convaincantes: contrairement à Tolkien, qui tendait à reprendre les figures déjà connues des mythologies antérieures, Lovecraft inventait ses formes propres, et le faisait à partir de ses sentiments les plus intimes.
 
Les chats sont sans doute assez classiques, néanmoins: la tradition égyptienne est citée. Dans sa correspondance, Lovecraft créait toujours des liens entre les chats et les forces mystérieuses de l’univers: ils incarnaient à ses yeux leur face positive, bienveillante, divine. Car même s’il affirmait être foncièrement matérialiste, son imagination, qu’il laissait très libre, allait souvent dans un autre sens.
 
Si ces chats de Bubastis tiennent à peu près le rôle qu'ont les Elfes chez Tolkien, les monstres-crapauds sortent de strates plus enfouies de l’âme. La dilatation et contraction à volonté des êtres spirituels est une idée qu’on trouve dans l’occultisme, par exemple. De renvoyer à la forme du batracien parle également à l’inconscient, sans faire appel à des traditions connues. Quoique plus succincte, l’imagination de Lovecraft est digne, à propos de la Lune, de Cyrano de Bergerac!

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20/09/2012

Naissance de Degolio (I): coup de foudre

de gaulle.jpgAujourd’hui, chers lecteurs, je dirai comment est né le héros masqué auquel on a donné le titre majeur de Chasseur de Zombies. Vous le savez, il s’agit d’une métamorphose de Charles de Gaulle: dans certaines conditions, celui-ci voyait, dit-on, une partie de sa personnalité lui échapper: il se regardait agir. Mais curieusement, les autres, s’ils fixaient leurs yeux sur lui, avaient alors l’impression qu’il était en transe, comme totalement pétrifié: son regard était fixe, quoiqu’il brillât. Il semblait changé en statue!
 
Or, pendant ce temps, un être masqué et qui volait dans les airs accomplissait d’étranges exploits, et paraissait avoir les traits du général de Gaulle. Par esprit de parodie - ou divine inspiration -, la sagesse populaire a appelé cet être Colonel Degolio. Elle pensait se moquer d’un homme qui cherchait à se faire passer pour Charles de Gaulle et utilisait des moyens techniques futuristes pour effectuer des prodiges; mais il n’en était pas ainsi.
 
Il faut, pour comprendre de quoi il retourne, remonter à une période particulière de la vie du grand homme, sauveur de la France: celle qui sépare son œuvre de libérateur de celle de restaurateur de l’ordre républicain. Car un soir, il fut pris d’une tristesse amère. Il avait cru que les Français le réclameraient, après son départ, et, en réalité, ils l’oubliaient: ils ne se souciaient plus de lui.
Il ne comprenait pas. Une fée ne lui avait-elle pas dit, en rêve, qu’il deviendrait le prince de la France retrouvée, et que le peuple le supplierait de bien vouloir revenir? Que se passait-il? Était-elleMarianne_French_symbol_of_republic2.jpg une trompeuse? Une sorcière? Elle avait pourtant été vêtue des couleurs de la France! Elle lui était apparue comme Marianne même…
 
Or, il marchait dans les rues de Paris, et c’était la nuit: il n’avait pas le cœur de rentrer chez lui. La lune brillait. La chaleur était lourde: c’était en plein mois d’août. Les rues étaient désertes; les Parisiens étaient partis en vacances. Dans le ciel, soudain, il vit des éclairs traverser l’air. Il n’y eut cependant pas de pluie: il s’agissait d’éclairs de chaleur. Il continuait à marcher quand il fut brusquement atteint par un de ces éclairs. Il perdit instantanément connaissance.
 
Lorsqu’il revint à lui, un silence total pesait sur la ville, et le temps semblait être arrêté. Il n’entendait rien, et ne décelait aucun mouvement dans les rues. Il lui paraissait avoir pénétré tout à coup dans une ville fantôme!
 
Ce qu’il advint ensuite sera dit dans un épisode suivant, s’il est possible de l’écrire.

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18/09/2012

Enseigner la morale laïque

Marianne_Symbol_of_french_republic_3.jpgOn entend dire que le ministre français de l’Éducation veut enseigner la morale laïque dans les écoles, et qu’il en prépare la conception pédagogique. Comme je l’ai souvent dit, énoncer des règles morales abstraites ne suffira pas; il faudra aussi montrer de la chaleur, de l’enthousiasme. Mais cette chaleur, cet enthousiasme ne devront pas consister en le rejet de ce qui n’est pas la morale laïque: cela créerait des désordres. Comme le disait François de Sales, susciter des polémiques et nourrir les conflits n’a jamais rien fait de bon: les philosophes agnostiques qui s’en prennent aux religions se font plus de mal à eux-mêmes qu’ils n’en font à leurs cibles, sur le long terme. L’Union soviétique a cru pouvoir éradiquer la religion, et à présent, en Russie, elle est au cœur de l’État!
 
Non, cette chaleur, cet enthousiasme devront, comme chez François de Sales, s’appuyer sur des images, des symboles, qui parleront à l’âme des enfants. Victor Hugo jadis l’a bien compris: son personnage de Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, est un héros de la République, et l’archange de la Justice et du Progrès humain se tient derrière lui, lorsqu'il agit. Hugo a consacré moins de pages qu’on ne croit à la critique des religions, et davantage à la glorification des symboles de la République.
 
Apprendre à méditer sur le Génie de la Liberté qui est Place de la Bastille, sur la Colonne de Juillet, à Paris, c’est ce qu’il faut; car la laïcité est censée être la liberté pour le peuple, et la neutralité pour l’État, et non l’obligation pour le peuple de ne pas aimer les religions. Comme le disait le Savoyard républicain Doppet, qui a dirigé l’armée républicaine sous la Révolution, la République ne s’en prend pas aux peuples et donc à leurs croyances, à leur foi, mais aux seuls oppresseurs - qui les assujettissent notamment en les soumettant à une doctrine préétablie.
 
Je relisais dernièrement ce que Guy de Pourtalès disait des légendes traditionnelles en général et de celle, en particulier, de Jean d’Yvoire, dit Bras de Fer - censé s’être jeté dans le lac avec son cheval depuis les hauteurs de son château alors assiégé par les Bernois et leur avoir ainsi échappé: Voilà l’unique et courte légende du château. Légende d’ailleurs, et invraisemblable à ce qu’affirment les gens précis. Qu’importe? Le principal, n’est-ce pas que cette fable soit contée aux enfants pour leur donner l’estime de la bravoure et le goût du merveilleux?
 
Le goût du merveilleux développé en faveur des valeurs de la République, c’est bien ce qu’il faut faire; si on s’y refuse parce qu’on s’imagine que la République laïque doit avoir une pédagogie fondée sur le matérialisme et le rationalisme scientifique - sur un savoir théorique, abstrait -, on n’arrivera, une fois de plus, à rien.

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14/09/2012

Cohésion sociale et éducation de l’individu

Versailles_chateau.jpgLe président français François Hollande a déclaré que l’école avait pour mission la cohésion sociale.
 
Cela passe notamment par la doctrine de la Culture commune, laquelle justifie que l’État exerce un quasi monopole sur l’éducation.
 
En soi, les éléments particuliers de cette culture commune sont sans aucun doute d’une grande valeur; mais elle reste relative: on ne peut en faire une nouvelle Bible. Une culture ne peut pas être regardée comme absolue, si elle n’est liée qu’à une seule nation. Toute culture, sans doute, tend à l’absolu; mais sans jamais le toucher. La culture doit donc rester libre, si on ne veut pas limiter les esprits à la tradition nationale, et les bloquer dans leur évolution: on ne peut pas tout sacrifier à la cohésion sociale, et l’éducation n’a pas seulement pour but cette cohésion sociale, mais aussi l’élévation de l’individu.
 
Or, sur le plan pédagogique, cela passe par la nécessité d’ancrer la culture dans la vie de l’élève, dans son univers familier. Il est obligatoire que ce qui se réfère au palais de Versailles, par exemple, soit relativisédsc_0688.jpg à Chamonix, et que la littérature sur le mont Blanc y soit davantage mise en avant, cela dût-il relativiser la cohésion sociale entre l’Île de France et la Haute-Savoie. L’individu ne peut pas devenir l’esclave du système global.
 
De fait, la culture n’est pas un contenu qu’on inocule, mais une manière de traverser le visible pour saisir les lois générales du monde. Or, dans le domaine des sciences dites humaines, les lois générales sont de nature morale. Mais si d’emblée le visible est fait d’images figées de choses qu’on n’a jamais vues soi-même, ou qu’on ne voit pas dans sa vie au jour le jour, on tend à l’idolâtrie: on apprend à vénérer l’image de Paris, par exemple, et cela peut être utile à l’État central, mais pas à l’individu, dont l’esprit est bloqué par cette sorte d’idole que Paris représente.
 
Il s’agit en réalité de saisir l’âme des lieux, dans la vie culturelle en tant qu’elle est reliée à un lieu; or, la culture nationale est liée en réalité au territoire national. Mais l’ensemble du territoire national n’est pas familier à tous les citoyens français: il faut donc décliner la culture commune selon les lieux que fréquente l’élève. Elle ne saurait être uniforme.
 
S’élever culturellement, pour l’individu, c’est saisir, par exemple, l’histoire d’un château en ruines qu’il a sous les yeux, ou de l’église de son village: non d’apprendre par cœur l’histoire pour lui dénuée de vie d’un monument qu’il n’a jamais vu, fût-il important pour l’histoire de la république dont il est citoyen.

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12/09/2012

Hulk contre les extraterrestres

avengers-cover-58.jpgDans le GuideTV-Cinéma de la Tribune de Genève du 1er septembre, on trouvait une présentation du film Avengers, qui connaît des sommets, en termes de succès commercial. Je l’ai pourtant trouvé léger. Les extraterrestres m’ont semblé peu crédibles, et l’intrigue, artificielle, notamment parce qu’elle ramassait en trop peu de scènes des sujets en fait compliqués à traiter. Il est significatif que Bernard Chappuis, l’auteur de l’article, évoque Hulk qui, lors de sa première apparition dans la série dessinée des Vengeurs, était leur ennemi. Il est complètement invraisemblable qu’il devienne raisonnable simplement parce que les événements le font souhaiter. L’idée est qu’irradié par des rayons gamma, un homme devient une bête brute, à l’esprit obscurci par les forces ténébreuses de l’univers. L’expérience montre que retrouver les voies de la conscience, dans ce type d’état, n’est pas une affaire mince, et que l’enjeu en est immense: si on en connaissait le remède, la Terre serait un vrai paradis. Un film entier n’eût pas été de trop pour traiter ce problème. Mais comme, dans celui-ci, tout est subordonné à la nécessité d’affronter des extraterrestres, on ne perd pas de temps à s’interroger sur ce qui peut permettre de vaincre ses mauvais instincts! C’est d’autant plus dommage qu’au fond les extraterrestres ne sont qu’un fantasme qui, comme les démons autrefois, peut être symbolique - et renvoie, en réalité, à ces mêmes mauvais instincts! C’est donc lié. Et il ne sert à rien de montrer Hulk qui va facilement du côté du bien et qui ensuite a des difficultés pour vaincre les extraterrestres!
 
Les raisons du succès sont parfois difficiles à saisir. Disons qu’il faut avoir l’air de traiter de sujets importants, sans le faire vraiment. Il faut que les figures viennent de la mythologie, mais qu’elles restent à la surface, qu’elles se contentent de colorer l’image. Créer l’illusion que sur le plan moral, tout est toujours très facile, et que les problèmes les plus difficiles à surmonter sont matériels, est une tendance propre au matérialisme moderne, et d’ailleurs, feindre que les extraterrestres ne sont pas des fantasmes renvoyant aux peurs irraisonnées et donc à la mauvaise conscience, mais des organismes potentiellement réels, va dans le même sens. Car avoir peur d’êtres qu’on n’a jamais vus, cela ne peut avoir lieu, disaient les anciens sages, que si on est rongé par le remords. (Dans la Bible, Dieu inflige de tels châtiments aux méchants.)
 
On peut, ainsi, décupler les forces atomiques, les rayons gamma, les puissances mécaniques, dit indirectement le film: l’homme occidental est toujours assez bien pour utiliser à bon escient ces choses. C’est rassurant.

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10/09/2012

Un voyage sur la Lune par J. R. R. Tolkien

roverandom1998-hb1.jpgJ. R. R. Tolkien écrivit dans ses jeunes années un récit qu’il destinait à ses enfants, et qui a été publié assez récemment: Roverandom. Or, il y est question d’un voyage sur la Lune effectué par un petit chien doué de raison, et il est intéressant de voir comment Tolkien a construit, à partir de cet astre, des éléments de mythologie. En effet, il a crée ensuite un monde dans lequel il pouvait déployer librement son imagination en s’affranchissant de toute dette au réel, se contentant de donner à son univers la consistance du réel.
 
Il n’a pas toujours fonctionné ainsi: au départ, il voulait relier sa mythologie à l’espace physique, et le Silmarillion a été conçu comme devant servir de mythologie originelle à l’Angleterre, à peu près comme l’Énéide de Virgile pour Rome.
 
Le Silmarillion se projetant dans un passé dont aucune trace n’était demeurée, Tolkien a paru pouvoir y créer ce qu’il a voulu. La fin du cycle ne correspond qu’à la chute de l’Atlantide - ou Númenor. Mais Roverandom place des êtres fabuleux dans une image de la Lune qui doit trop aux observations matérielles qui en avaient déjà été faites à l’époque où il a été écrit. Il la présente comme blanche ou grise et plutôt désertique, ayant un ciel parfaitement noir. Et pourtant, il y place son fameux Homme de la Lune, sur lequel il avait composé plusieurs poèmes, qui est évoqué dans Le Seigneur des anneaux, et dont l’origine se trouve dans la poésie médiévale anglaise - et, au-delà, dans la mythologie germanique, qui faisait de l’esprit de la Lune un homme et de l’esprit du Soleil une femme, au rebours de la mythologie grecque.
 
Malgré quelques demeures dont les fenêtres jettent des lueurs rouges dans l’espace blanc à la façon de volcans, l’Homme de la Lune ne règne pas sur un monde dont le merveilleux soit véritablement grandiose, comme même Cyrano de Bergerac, jadis, avait pu le peindre. Tolkien paraît avoir repris des figures toutes faites, sans vie pour les animer. Voulant par exemple acclimaterScanned Image 093230003.jpg à la Lune physique un symbole célèbre de la mythologie européenne, il y place un dragon de couleur blanche qui n’est pas désagréable, mais qui ne fascine pas comme le dragon rouge du Hobbit; dans ces lieux, il manque de naturel. Il n’a pas su donner à la Lune une âme profonde: à lui créer un monde qui lui fût propre, avec un peuple d'immortels qui l'habitât. Son évocation du Pôle Nord, dominé par le Père Noël et ses gnomes, convainc davantage, dans la série de lettres envoyées par Santa Claus à ses enfants.
 
Il n’était sans doute pas dans la nature de Tolkien de pouvoir imaginer du merveilleux sur les corps planétaires tels que les concevait la science actuelle. Dans le Ciel, il plaçait des divinités abstraites, liées à sa foi catholique; ou bien des corps inertes, hérités de la connaissance du monde physique: il ne parvenait bien à mêler les deux mondes que pour la Terre, et encore était-ce souvent en pénétrant dans un monde de fiction, parallèle au nôtre. En cela, il demeurait tributaire de la tradition médiévale.

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06/09/2012

Charles de Gaulle chasseur de zombies

tumblr_m8jmac3d751rdybxyo1_500.jpgRécemment est sorti un film (que je n’ai pas vu) qui faisait du célèbre Abraham Lincoln un chasseur de vampires - qui lui donnait une vie parallèle, lui attribuait une activité occulte! L’idée en soi était plaisante: elle dédouble l’histoire par le mythe, ainsi que le font les héros masqués - hommes ordinaires le jour, symboles vivants la nuit! Or, en France, certains ont voulu faire pareil avec De Gaulle, faisant de lui un tueur de zombies, et cela a choqué.
 
Pourtant, les zombies sont des êtres qui vivent dans la sphère des idées chère à Platon, et De Gaulle y a certainement son reflet, dont peut-être lui-même n’était pas conscient! Le combat se joue aussi sur le plan spirituel. Et des images peuvent le manifester. Le mythe n’a jamais eu d’autre fonction.
 
Les Américains ont raison de laisser libre l’imagination, de ne pas chercher à la réglementer. Les Européens devraient faire pareil. Il n’est pas bon d’avoir trop de respect pour les symboles. Cela les fige, et les vide. Le réalisme n’a qu’une dignité illusoire. Pour qu’une image vive, il faut que l’imagination soit active: le sentiment ardent en faveur des icônes traditionnelles ne suffit pas.
 
Il faut attribuer des aventures épiques au double astral des grands hommes! Quand j’étais petit, j’ai assisté dans mon école Decroly, près de Paris, à une pièce de théâtre écrite et jouée par les élèves, évoquant d'une façon burlesque les hommes politiques du moment; leurs noms étaient à peine modifiés. Une sorte de moine au visage caché par son capuchon passait, pour juger les autres, et en général les condamner; à la fin, pressé de questions, il se découvrait et disait:  Je suis De Gaulio! On riait.
 
Les Français manquent de fantaisie; ils veulent toujours être pris au sérieux: avoir la dignité de l’intelligence.phantom-of-the-paradise-74-03-g.jpg Quant à moi, j’ai bien envie de commencer, ici-même, un feuilleton sur De Gaulle chasseur de zombies: la nuit, alors que tout le monde le croyait profondément endormi, il se vêtait d’un masque, d’une cape, et s’envolait dans les airs pour régler les problèmes de justice qui dépassaient les capacités des policiers. Il a ainsi détruit bien des ennemis de la France!
 
Il tenait son pouvoir de la fée des contes et de la madone des églises qu'il nomme au début de ses Mémoires de guerre: langage codé. Il s’agissait en réalité d’une étrange dame qu’il avait rencontrée dans une catacombe inconnue de Paris: une forte magicienne, ayant hérité de toute la sagesse des vieilles Gaules, et possédant les mêmes pouvoirs que Salomon jadis quand il soumettait les démons et les enfermait dans des pierres - ainsi que le dit la tradition ésotérique. Son véritable nom: Bélisama!
 
Or, des aventures viendront, si la destinée le permet. De Gaulle fut maître des éléments. Et les zombies symbolisent aussi le temps mauvais.

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04/09/2012

Richard Millet et le déclin de l’Occident

richard_millet.jpgRichard Millet dit, dans l’interview qu’il a donnée à la Tribune de Genève de ce week-end, que les non Européens ne peuvent pas vouloir s’intégrer à la culture européenne, parce qu’elle est moribonde. Mais s’en plaindre la ranime-t-il? Lui-même, que fait-il, pour enrayer le déclin déjà constaté par Spengler il y a un siècle (de telle sorte qu’il ne fait pas une énorme découverte)? Ce n’est pas de publier des livres théoriques sur le sujet qui permet d’y remédier, puisque cela se fait depuis la mort de Louis XIV.
 
Sous Louis XV, Voltaire en parlait, affirmant qu’à Paris, on ne faisait plus que répéter les formules qui avaient fonctionné du temps du grand Roi, et qui déjà ne fonctionnaient plus. Mais qui ignore que lui-même imitait Racine et Corneille sans parvenir à les égaler? Se plaindre ne constitue pas, en soi, un remède. Et lorsque le même Voltaire sembla redonner un semblant de souffle à la littérature, ce fut en imitant les contesimages (17).jpg des Mille et une nuits, récemment traduits par Galland, et qui avaient montré qu’on pouvait mêler le merveilleux à une sagesse profonde, héritée de l’ancienne Grèce, et transmise par les Arabes.
 
Voltaire est justement resté, dans l’histoire de la littérature, par ses contes imités de l'Orient. Or, on en disait, de son temps, qu’ils reprenaient la morale des gens intelligents, mais à travers des formes nouvelles. Voltaire a nourri la culture française en s’inspirant de ce qui venait de l’étranger et en l’intégrant à la tradition.
 
Une tradition qui ne se nourrit que d’elle-même s’épuise rapidement: la tradition ne dure qu’un temps. Autrefois l’on parlait, à cet égard, de génie national. Le génie était, chez les anciens Romains, une sorte d’ange vivant dans l’atmosphère terrestre et guidant les hommes conformément à la volonté des dieux: chacun (et chaque peuple) avait son bon et son mauvais génie. Mais les anciens disaient aussi que ce génie n’était pas éternel: il n’était pas, lui-même, un dieu. Au bout de quelques milliers d’années, il disparaissait. Sa meilleure partie se réfugiait parmi les astres, sa moins bonne se dissolvait parmi les ombres. Une tradition qui dure est celle qui parvient à se transformer, notamment en s’appuyant sur ce qui lui vient de l’extérieur. Rester crispé sur les formes anciennes n’est pas la solution, selon moi.
 
L'amour unit à autrui et crée des êtres nouveaux: il faut aller à la rencontre de ce qui se présente.
 
Ajoutons que selon François de Sales, la controverse n’était pas productive: ce qui l’est, c’est de défendre avec chaleur, avec enthousiasme, les idées auxquelles on croit. Elles emportent à leur tour l’adhésion, quand on y met du cœur.
 
Je partage ce sentiment.

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02/09/2012

Philippe Ebly et la planète Mars

bibverte000107.jpgQuand j’étais petit, il y avait un auteur pour la jeunesse qui me fascinait, dont j’adorais les livres, pleins de mystère, et mêlant l’histoire humaine aux extraterrestres et même au monde divin: Philippe Ebly. Or, comme Gustave Le Rouge, J. H. Rosny aîné et bien d’autres, il a aussi situé un de ses récits sur Mars: la visitaient des Terriens, les jeunes gens qui constituaient les héros de sa principale série. Cela se nommait …Et Les Martiens invitèrent les hommes. Le livre date de 1974: en ce temps-là, j’étais très à la page. 
 
Il régnait sur la planète rouge une atmosphère étrange. On se sentait comme dans un rêve: les sensations étaient comme étouffées. Les Martiens servaient à manger aux Terriens, et cela ressemblait à du riz, mais cela bougeait, c’était vivant. L’air était oppressant. Les Martiens étaient apparemment amicaux et affectueux, mais ils devenaient quand même envahissants: il s’agissait d’une sorte de piège.
 
Des menhirs télépathes envoyaient dans les esprits d'étranges routes toutes droites qui n'existaient plus depuis longtemps, créant la nostalgie et l'angoisse propre aux visites de planètes qui ont été comme paradisiaques, qui ont abrité une civilisation grandiose, et sont devenues comme infernales, sont retournées à la barbarie primitive.
 
Un bon récit de voyage sur une autre planète doit surprendre: ce à quoi on s’attend n’est jamais conforme à la réalité. Il faut ou qu’on soit surpris en bien - l’apparence hideuse cachant des trésors d’humanité, de bonté, d’intelligence -, ou qu’on soit surpris en mal - la beauté extérieure dissimulant des intentions perverses. A vrai dire, c’est le propre de tous les bons récits exotiques. Si tout, dans ce qu’on découvre, est conforme aux attentes, il n’y a pas1-picture1.jpg d’intrigue possible.
 
J’ajoute qu’il apparaît, dans ce livre de Philippe Ebly, que des êtres qui mangent des animaux encore en vie n'inspirent pas une grande sympathie à l’Occidental moyen. Les Terriens ont beau vouloir respecter les coutumes locales, il y a toujours un moment où ils peuvent les trouver inférieures aux leurs. L’image de ce riz qui bouge m’est longtemps restée. Je ne me suis d’ailleurs souvenu que récemment qu’elle venait de ce roman de Philippe Ebly! Cela prouve qu’il avait de vraies facultés d’imagination.
 
C’est sans doute encore le cas: à nonante-deux ans, il publie toujours!
 
Il faut remarquer qu’il est de nationalité belge, ce qui est un symptôme: la littérature populaire, en Belgique, est d’une grande vigueur; l’imagination y est beaucoup plus libre qu’en France, qui d’ailleurs est un des pays qui la proscrivent le plus - qui promeuvent le plus un succédané de réalisme socialiste.

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