20/10/2012

La Forêt enchantée du roi Norodom

Nostalgie-de-la-chine.jpgLe 14 octobre dernier est mort l’ancien roi du Cambodge, Norodom Sihanouk, qui en plus d’avoir fait beaucoup de politique fut un cinéaste et compositeur sentimental, acteur, chanteur, artiste populaire. J’ai regardé son film La Forêt enchantée, qu’on peut télécharger depuis son site officiel; le sujet m’en intéressait, car il reprenait la tradition khmère et même universelle des demi-dieux des forêts, des immortels qui, vivant sur Terre, protègent les gens de bien contre les mauvais esprits. Ils font cela, dit la légende, en attendant de pouvoir être accueillis dans le ciel divin, lequel leur a été fermé pour le moment, à la suite de quelque faute dont ils doivent s'amender. Les esprits mauvais sont ceux qui ne veulent pas s’amender, mais tourmenter les hommes pour assouvir leurs besoins: ils sont tels que des vampires. Norodom Sihanouk lui-même jouait le rôle du roi de ces êtres fabuleux, qui accueille des chasseurs contemporains lors d'une nuit d'orage, alors qu'ils se sont égarés dans le Bokor - montagne célèbre au-dessus de Kampot.
 
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Il les loge dans son somptueux palais, et leur montre un magnifique ballet représentant Sîtâ assiégée par le roi des démons mais qu'elle repousse toujours, puis des divinités évoluant parmi les astres. Le lendemain matin, les simples mortels se retrouvent au même endroit qu’au départ - une grotte qui leur avait servi à s’abriter.
 
Le roi des divinités terrestres est plein de sagesse, naturellement, et sa bonté reflète la lumière du Ciel: en Asie, on vénère volontiers ces êtres assimilés aux Gandharvas de l'Inde, et cela rappelle les anciens Grecs, puisque, selon Rudolf Steiner, les dieux de l'Olympe étaient au fond de la même espèce. Il suivait en cela les occultistes chrétiens eux-mêmes, qui les avaient assimilés aux démons, c'est à dire aux divinités de l'air, selon Apulée, auteur d'un traité sur le sujet. L'opposition entre le paganisme et le judaïsme était essentiellement dans la considération que le véritable dieu devait venir d'au-delà Norodom-Sihamoni-roi-du-cambodge.jpgdes éléments terrestres. Le bouddhisme, en faisant d'Indra, dieu céleste d'un rang élevé, le modèle profond de tout homme de bien, va dans le même sens, mais le culte royal, en pays khmer comme au Japon, est lié à celui des êtres élémentaires - ce qu'on appelle communément animisme. Le prince tire son pouvoir des forces terrestres, s'il obtient sa sagesse par la grâce du Ciel.
 
Quoi qu'il en soit, dans le film de Norodom Sihanouk, les guides, au matin, ont disparu: braves gens du peuple, non corrompus par le luxe et la volupté, ils ont été autorisés à demeurer parmi les immortels. Dès l'origine, la royauté faisait l'éloge des petites gens: on aurait tort de croire qu'elle subit en cela l'influence des communistes; l'esprit de Rousseau était dans la tradition séculaire du Cambodge! François de Sales, du reste, reliait lui aussi l'esprit des montagnards, naturel et non souillé, à la foi en Dieu, justement par le biais de l'éblouissement face au monde élémentaire, qui à ses yeux accueillait directement la lumière divine. Pour moi, Rousseau a indirectement suivi François de Sales, en se laissant fasciner par les prêtres savoyards dont il s'est inspiré pour créer son célèbre vicaire, et qui, en réalité, faisaient surtout écho à la doctrine du pieux évêque de Genève, dont ils méditaient abondamment les livres.
 
Dans La Forêt enchantée, les voyageurs rejetés du domaine sacré du roi de la forêt de Bokor s'en retournent à Phnom Penh, sauf une dame pure, qui avait saisi la sainteté et la grandeur de ce domaine. Elle est jouée par la propre femme de Norodom Sihanouk, la reine. Elle retourne dansLaForetEnchantee.jpg le palais du roi et devient sa femme! Car seules les saintes âmes peuvent pénétrer durablement ce mystérieux royaume elfique - comme eût dit Tolkien. Les autres sont condamnés à errer dans le monde ordinaire où vivent les mortels.
 
La demeure du roi immortel est simple, et ressemble à un palais moderne. La frontière avec le réel est volontairement gommée: on laisse entendre que Norodom Sihanouk lui-même est un prince des génies! La mythologie khmère s’accorde tout à fait avec une telle idée: le roi est réellement regardé comme commandant aux esprits invisibles, ainsi que Salomon. Il est l’émanation sensible du roi des Nâgas, génies de la terre khmère: il est considéré comme son descendant, et il a commerce avec les fées que ces hommes-serpents ont engendrées. Car à l'origine, les rois viennent de l'union d'un brahmane avec la fille du roi des Nâgas, dit la chronique dynastique!
 
Le serpent est ici la vie qui imprègne l'élément terrestre: l'Inde assimile les Nâgas aux Gandharvas, mais dans leur rang le plus modeste, celui qui est pour ainsi dire juste avant l'abîme, et le plus
aisément en contact avec les hommes. L'Égypte ancienne allait dans le même sens, faisant des plis du serpent, ou de sa capacnag1.JPGité à changer de peau, à se régénérer, le symbole des vies successives. Mais on sait que les chrétiens ont assimilé cet animal au diable, peut-être sous l'influence de la Perse: il signifie l'âme de la terre, mais il s'agissait pour les chrétiens de gagner les hauteurs - et de ne plus se soucier d'une quelconque incarnation future. Au reste, le matérialisme a pour origine, selon moi, ce rejet de la magie inhérente au monde visible.
 
Néanmoins, le peuple, au Cambodge, reste généralement attaché au roi Norodom et à son fils Sihamouni. Ils sont les ferments de la nation, le lien invisible qui unit les individus sous un même dôme caché. Ils manifestent dans le visible l'élément magique qui habite le monde et est l'antichambre d'un autre plus élevé.

08:55 Publié dans Cinéma, Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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