13/01/2013

Les Bêtes du sud sauvage comme Ramuz

Les-betes-du-sud-sauvage-affiche.jpgComme j’aime les films dits d’auteurs quand ils contiennent des images du monde de l’âme et que j’ai entendu dire que Les Bêtes du Sud sauvage montraient des monstres imaginés par un personnage et affrontés par lui, je suis allé le voir. Je l’ai beaucoup aimé.
 
Il m’a fait penser à Ramuz, parce que, face au monde, il adopte le point de vue des habitants du Bayou; or, ce point de vue est mythologique, épique. Extérieurement, la réalité reste miséreuse: seule l’attitude, l’imagination, la vie morale des personnages la transcende, en fait quelque chose de merveilleux. Le contraste crée de la drôlerie - mais aussi une profonde émotion, de l’amour pour ces gens.
 
J’ai particulièrement aimé la façon dont le fabuleux s’intègre à la vie moderne. Quand un personnage décrit la femme qu’il a aimée, il assure que les réchauds à gaz s’allumaient sur son passage; et on voit les formes replètes d’une dame passer près d’un réchaud, qui s’allume! Lorsque le même personnage meurt, on le place sur une remorque flottante, et on le laisse glisser le long d’un canal; et on dit que de l’autre côté il sera accueilli avec des cris de joie, des paroles de bienvenue - et alors, comme possédés par les esprits de cet autre côté, les officiants poussent ces cris et prononcent ces paroles. Or, dans le chamanisme, on ne se contente pas d’appeler les esprits: ensuite, on parle pour eux. Et ce n’est pas forcément spectaculaire comme dans certains films: on n’en fait pas des tonnes; l’esprit peut parler d’une façon très naturelle, sans qu’extérieurement on voie la différence. Il s’agit, ici, de la même chose.
 
Le passage dans le restaurant à filles, avec ses lumières brillantes, jaunes, rouges, m’a fait penser à l’Asie, qui place partout, même dans les temples, de la lumière électrique colorée: c’est tous les jours Noël. Or, en Asie, on attribue à ces lumières une valeur spirituelle; on pense que les bons esprits s’y trouvent. Comme en Occident à Noël, justement. La petite fille, qui dans ce restaurant cherche sa lemouvante-bande-annonce-betes-sud-sauvage-L-W1Ci_v.jpegmère, parvient dans un monde merveilleux, à l’opposé de ce qu’est censée inspirer la misère humaine - la prostitution. L’humanité est transfigurée jusque dans ses plus basses couches. Cela m’a fait penser à certaines scènes magnifiques des films de David Lynch, notamment Inland Empire, un des plus humanistes de tous. Le regard de bonté, d’amour jeté sur l’être humain permet de surmonter, de dominer les contingences tristes. La fin du film de Benh Zeitlin est glorieuse: les habitants du Bayou marchent de façon triomphale sur une jetée.
 
Ramuz montrait bien de telles choses, pour ses paysans des montagnes - qui en Savoie vivaient aussi dans un monde glorieux, plein d’anges, de fées, de rois, de fantômes brillants! Il scandalisa un jour ses amis en leur disant que la pauvreté était indispensable à l’art, qu’elle libérait l’âme vers les hauteurs; certains pareillement ont été scandalisés par le film de Benh Zeitlin. Mais il est grandiose.

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