19/01/2013

Mon premier Houellebecq

Michel-Houellebecq.-Extension-du-domaine-de-la-lutte.gifJ’ai récemment lu mon premier Houellebecq: Extension du domaine de la lutte. Il m’a paru bon quand il dénonce les illusions liées aux technologies de l’information - qui font souvent l’objet d’une sorte de culte. Mais, face à ces illusions du temps, il énonce des principes qui ne me paraissent pas plus remplis de sens - affirmant, par exemple, que le libéralisme sexuel a détruit le sentiment d’amour. J’ai au contraire l’impression que l’égoïsme vient du matérialisme et d’une absence de foi en la substance morale de l’univers. Or, Houellebecq ne semble pas y croire non plus. Veut-il ramener l’ordre ancien qui contraignait au mariage? Mais sans foi en un amour qui réside dans les choses mêmes, il n’est qu’une forme vide. Cela me paraît donc manquer de logique.
 
Houellebecq ne décrit pas mal l’évolution intérieure de celui qui est dégoûté, écœuré par la vie, faisant suite en cela à Sartre et à sa métaphysique de la nausée. Mais pour un disciple de Lovecraft, ou même de Maupassant - cité dans le livre comme maître -, il déçoit, à cet égard. Car ces deux écrivains ont donné, à cet esprit du désespoir, un visage: le Horla pour l’un, Cthulhu pour l’autre. Houellebecq ne devrait pas rester naturaliste: cela en fait un simple épigone des romanciers de la génération précédente - Camus, Duras, Nabokov. Car ce seuil du sensible qu’ils n’ont pas voulu franchir, justement Lovecraft l’a franchi. Pour lui, le fantastique était le prolongement, dans l’inconnu, des lois du monde connu: il l’a clairement énoncé. J’ai eu du mal à saisir pourquoi Houellebecq se réclamait de lui.
 
Dans son dernier livre, dont j’ai lu quelques pages, il se réclame de William Morris, semblant poursuivre sur sa lancée passéiste. J’adore William Morris, mais, face au monde désenchanté de flowertile.jpgHouellebecq, ses images, ses rêveries apparaissent comme un recours artificiel, qu’on ne peut relier au réel: il s’agit d’un autre monde, qu’on ne voit qu’en songe. On a beau dire que l’entreprise de Morris a fonctionné sur le plan économique, on ne saisit pas pourquoi, si dans le même temps on pense l’univers dénué d’âme.
 
Or, le lien entre le pessimisme et les figures de Morris est précisément dans les monstres de Lovecraft. On distingue les êtres lumineux de l'écrivain anglais à travers les spectres effrayants de l'Américain - quand on est parvenu à leur ôter ce qu'ils tiennent de ce qu'autrefois on appelait le siècle: ce dont est faite la vie ordinaire, terrestre. Par-delà l'enveloppe de ténèbres, on perçoit la clarté. Si on se soumet au naturalisme parce qu'on regarde l’univers comme dénué de substance morale, on ne peut pas établir de cohérence avec William Morris - qui croyait en la grâce, plus qu’à la nature. Un tissu d’équations est impersonnel: il ne déprime ni ne rend gai; ce qui est mathématique n’a pas de teinte sombre ou claire. Si on veut en donner une, il faut forcément aller plus loin - je crois.
 
On ne peut pas dire, néanmoins, que Houellebecq écrive mal. Son style est très maîtrisé. En particulier, il a des enchaînements cocasses et surprenants, énonçant des injures ou relatant des faits obscènes au bout de phrases posées et bien construites - comme s’ils étaient parfaitement naturels. C’est amusant.

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