31/01/2013

Fétichisme territorial, frontières naturelles

h-20-1871471-1262697460.jpgIl existe en France des gens comme Jean-Luc Mélenchon qui, sous des prétextes sociaux, vouent une sorte de culte à la forme du territoire national. Ils pensent que les frontières sont sacrées, notamment parce qu’elles sont naturelles. Les Alpes, les Pyrénées leur font cet effet.
 
Mais on oublie souvent qu’il fut un temps où franchir une rivière avec des marchandises pouvait apparaître comme plus difficile que de franchir un col. Sur l’eau, il faut un pont, un bac, un outil; même pour le col, le pied suffit. Au Moyen Âge, les États ont tendu à chevaucher les montagnes et à s’arrêter aux rivières. Le Saint-Empire romain germanique n’avait pas pour frontière avec la France les Alpes, mais le Rhône et la Saône. Le royaume de Navarre chevauchait les Pyrénées. Le changement de perspectives s’est effectué avec le progrès technique: les montagnes, dès qu’un pont est construit, apparaissent comme plus compliquées à franchir que les rivières.
 
Mais précisément, le progrès technique aplanit tous les images (1).jpgobstacles physiques, et rend caduque la notion de frontière naturelle, les techniques devenant partie intégrante de la vie humaine ordinaire: les tunnels et les avions ne font plus des montagnes des obstacles réels. Même quand il n’y a pas de tunnel, une voiture automobile peut franchir un col. Et je ne parle pas du progrès des télécommunications: tout le monde sait ce qu’il en est.
 
Il devient dès lors difficile d’avoir des frontières une vision claire qui demeure en phase avec les réalités. Paradoxalement, il faut renforcer la présence des douaniers aux frontières, ou de la police, si on veut marquer la différence d’un pays à l’autre. Cela alourdit l’État, qui dépense toujours plus pour garantir la netteté de ses frontières dans un monde qui s’internationalise. Si on ne veut pas que cette lourdeur devienne monstrueuse, il faut forcément accepter la liberté d’aller et venir, d’échanger - mais aussi les libertés culturelles, car les frontières poreuses accroissent la diversité, comme on le constate en Haute-Savoie et dans le Pays de Gex: la sensibilité y est gagnée, peu ou prou, 238-michel-servet-geneva.jpgpar ce qui vient de Genève et plus généralement de la Suisse, et, à Paris, on en est parfaitement conscient.
 
C’est donc de façon globale que les gouvernements doivent régler les problèmes, et non plus en agissant sur le seul sol national. Même l’éducation doit pouvoir suivre cette évolution, en restant souple dans son organisation, en restant mouvante et adaptée aux contextes locaux, effets des flux mondiaux. Il n’est pas inapproprié que les Annemassiens apprennent quelque chose de l’histoire et de la littérature de Genève, par exemple. Ne serait-ce que pour expliquer le nom de Michel Servet, si important à Annemasse!

08:42 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

Commentaires

Très intéressante réflexion, Rémi, que j'approuve entièrement. Je me permets d'y ajouter deux remarques:
l'importance des ponts a été fondamentale dans l'histoire de Genève, depuis l'antiquité et même avant. Les îles sur le Rhône était le seul point de passage praticable en toutes saisons entre le Valais et la Méditerranée, et ce depuis les routes de l'étain, au néolithique, qui traversaient l'Europe. Et il a fallu attendre les Romains pour que d'autres ponts soient jetés, à Lyon et Avignon, soit tout de même très loin... Le succès commercial de notre ville vient de là.

En 1813-1814, lorsque Pictet de Rochemont négocie avec les alliés la superficie du Canton de Genève, il rêve de frontières naturelles : crêtes du Jura, Vuache, Mont de Sion, Mont-Blanc, ou au moins Voirons etc... Il ne les obtiendra pas. En fait en 1814, au Congrès de Vienne il est au bord de l'échec complet, ses courriers en témoignent. C'est paradoxalement Napoléon qui sauve la mise de Genève: les Cent Jours décident les alliés à punir la France et la Savoie (dont les habitants se sont ralliés à Napoléon) et accordent la continuité territoriale avec la Suisse. Sans frontière naturelle, à moins de considérer le Foron comme un obstacle infranchissable... Et pourtant, Genève, s'en est fort bien tirée. Et pendant 135 ans, jusqu'en 1940, les frontières entre Genève et son environnement naturel ont été quasi inexistantes, personnes et marchandises circulant sans entraves, encore moins que maintenant.
La différence, c'est qu'alors, c'étaient plutôt les Suisses qui étaient pauvres et qui émigraient en Savoie pour y trouver du travail et du pain.

Écrit par : Philippe Souaille | 31/01/2013

Ah? Je n'en ai pas trop entendu parler. Ramuz présente encore la Savoie comme pauvre et le Pays de Vaud comme riche... Enfin, l'important est que nous soyons d'accord sur le présent. Internet a rendu encore plus caduque la frontière, la barrière de la langue n'existant pas. Même le blog d'Antoine Vieliard, si rempli de l'héritage conflictuel d'un côté et de l'autre de la frontière, est une marque que la frontière concrètement s'efface, puisqu'il existe, puisqu'il nourrit les débats. Après tout, il n'est pas plus radical que certains partis genevois, dans ses positions.

Écrit par : Rémi Mogenet | 31/01/2013

couac de pensées frontaliéristes se retrouvant dans les dires

d'un français un temps établi à Genève puis retourné en ses terres françaises

nous informant que c'est des ponts romains de Lyon et d'Avignon
que vient le succès commercial de "notre" ville

Écrit par : Pierre à feu | 31/01/2013

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