31/01/2013

Fétichisme territorial, frontières naturelles

h-20-1871471-1262697460.jpgIl existe en France des gens comme Jean-Luc Mélenchon qui, sous des prétextes sociaux, vouent une sorte de culte à la forme du territoire national. Ils pensent que les frontières sont sacrées, notamment parce qu’elles sont naturelles. Les Alpes, les Pyrénées leur font cet effet.
 
Mais on oublie souvent qu’il fut un temps où franchir une rivière avec des marchandises pouvait apparaître comme plus difficile que de franchir un col. Sur l’eau, il faut un pont, un bac, un outil; même pour le col, le pied suffit. Au Moyen Âge, les États ont tendu à chevaucher les montagnes et à s’arrêter aux rivières. Le Saint-Empire romain germanique n’avait pas pour frontière avec la France les Alpes, mais le Rhône et la Saône. Le royaume de Navarre chevauchait les Pyrénées. Le changement de perspectives s’est effectué avec le progrès technique: les montagnes, dès qu’un pont est construit, apparaissent comme plus compliquées à franchir que les rivières.
 
Mais précisément, le progrès technique aplanit tous les images (1).jpgobstacles physiques, et rend caduque la notion de frontière naturelle, les techniques devenant partie intégrante de la vie humaine ordinaire: les tunnels et les avions ne font plus des montagnes des obstacles réels. Même quand il n’y a pas de tunnel, une voiture automobile peut franchir un col. Et je ne parle pas du progrès des télécommunications: tout le monde sait ce qu’il en est.
 
Il devient dès lors difficile d’avoir des frontières une vision claire qui demeure en phase avec les réalités. Paradoxalement, il faut renforcer la présence des douaniers aux frontières, ou de la police, si on veut marquer la différence d’un pays à l’autre. Cela alourdit l’État, qui dépense toujours plus pour garantir la netteté de ses frontières dans un monde qui s’internationalise. Si on ne veut pas que cette lourdeur devienne monstrueuse, il faut forcément accepter la liberté d’aller et venir, d’échanger - mais aussi les libertés culturelles, car les frontières poreuses accroissent la diversité, comme on le constate en Haute-Savoie et dans le Pays de Gex: la sensibilité y est gagnée, peu ou prou, 238-michel-servet-geneva.jpgpar ce qui vient de Genève et plus généralement de la Suisse, et, à Paris, on en est parfaitement conscient.
 
C’est donc de façon globale que les gouvernements doivent régler les problèmes, et non plus en agissant sur le seul sol national. Même l’éducation doit pouvoir suivre cette évolution, en restant souple dans son organisation, en restant mouvante et adaptée aux contextes locaux, effets des flux mondiaux. Il n’est pas inapproprié que les Annemassiens apprennent quelque chose de l’histoire et de la littérature de Genève, par exemple. Ne serait-ce que pour expliquer le nom de Michel Servet, si important à Annemasse!

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29/01/2013

Leigh Brackett et les Elfes de Mars

Brackett (2).jpgLeigh Brackett a approfondi le paysage de la planète Mars en évoquant des civilisations disparues qui s’y étaient épanouies, qui avaient même donné naissance à des immortels - hommes ayant acquis le pouvoir de prolonger indéfiniment leur vie en passant d’un corps à l’autre ou bien en se passant complètement d'enveloppe charnelle. Or, lorsque des restes physiques de ces civilisations sont découverts, ils sont généralement dans un stade proche de l’anéantissement. Souvent, les habitants en sont hideux et odieux, haïssant les hommes et cherchant à les tuer, à se nourrir d’eux. Dans Le Peuple du talisman, des Martiens longilignes aux ongles fins et coupants déchirent les humains qui viennent les voir en croyant rencontrer des dieux bienveillants qui leur donneront des armes merveilleuses: l’allusion à l’ultime scène de Salammbô est claire, et Brackett s’est souvent référée à ce formidable roman: elle a imaginé la planète Mars et ses civilisations comme un prolongement de la Carthage de Flaubert - avec ses rites abominables, ses dieux sanguinaires, ses pratiques bizarres, son goût du sang! On le sait peu, mais Salammbô a eu une postérité extraordinaire, aux Etats-Unis.

J’aime particulièrement, de Brackett, une nouvelle qui décrit une civilisation martienne sur le point de s’éteindre: Les Derniers Jours de Shandakor. Extérieurement, formellement, cette civilisation est d’une beauté radieuse. Loin d’être repoussante comme souvent le sont les civilisations disparues chez les écrivains américains, elle tire vers Tolkien - vers la faculté de représenter un surhumain qui reste beau, et se maintient dans les rails du bien.

Dans ce récit, après avoir pénétré dans ce qui reste de la civilisation de Shandakor, le héros est condamné à mort par ses habitants, mais il est sauvé par une Martienne ancienne d’âge mais jeune de exposition-moebius-XL.jpgcorps dont il tombe amoureux. Le passage où ils s’embrassent m’a paru très beau - sans doute parce que je suis sentimental: Hors de l’enceinte, c’étaient les ténèbres et la mort aux aguets; à l’intérieur, c’était le règne de la lumière et de la beauté, ultime et orgueilleux flamboiement de Shandakor la condamnée. Je finissais par céder au mystérieux enchantement de la ville. Duani s’accouda sur le parapet. Le vent faisait palpiter sa crête argentée et plaquait son vêtement contre son corps. Ses yeux noyés de clair de lune étaient indéchiffrables. Soudain, je les vis pleins de larmes.

Je passai mon bras derrière ses épaules. (…) C’était la première fois que je la touchais. Ses curieuses bouclettes frémissaient sous mes doigts, tièdes et vivantes. Ses oreilles soyeuses étaient pareilles à celles d’un chaton. (…) Je l’embrassai. Elle recula et m’adressa un regard surpris. Ses yeux étaient noirs et lumineux. Je cessai de voir en elle un enfant: j’oubliai qu’elle n’était pas humaine - cela m’indifférait.

Ce mélange d’humanité, de divinité, d’animalité, mis à portée de la main et même des lèvres, a quelque chose de touchant, d’émouvant. Cela rappelle, en à peine plus matérialiste, les femmes-elfes de Tolkien embrassées par de nobles mortels…

Naturellement, peu après cette scène, les habitants de Shandakor iront tous volontairement à la mort, y compris cette Duani. Le monde n’est plus fait pour eux, bien qu’ils eussent acquis l’immortalité. C’est romantique et cosmique; j’ai toujours aimé ce genre.

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27/01/2013

Médecine mystique

asclepios (1).jpgDurant un voyage à  Épidaure, il m’est apparu que la médecine antique mêlait intimement la vie morale et spirituelle à sa pratique. Quand on prenait un médicament, on concevait qu’Apollon le donnait - ou son fils Esculape - et, avant d’entrer dans le sanctuaire, on subissait une purification de l’âme qui aidait le corps à guérir - et, surtout, lui permettait d’accueillir pleinement la force magique du médicament.
 
La médecine ancienne était conçue comme s’adressant non au corps matériel, mais à l’âme qui le meut en propre, et qui ne se confond pas avec l’âme dite intellective par laquelle l’homme est conscient de lui-même et a des pensées distinctes. Il s’agit de l’âme que saint Thomas d’Aquin, suivant Aristote, appelait l’âme végétative, commune avec les plantes, assurant les fonctions vitales essentielles, et ne dépendant directement que de l’âme sensitive, commune avec les animaux. L’âme intellective était placée au-dessus de toutes, et mise en relation avec le Ciel; l’âme végétative était à la base, et reliée à la Terre.
 
Ces différentes âmes - ou couches d’âme - correspondaient globalement à des parties différentes du corps: plus on monte dans l’espace du corps, plus on touchait à la fonction intellective. Au sommet du crâne, au-delà de la conscience liée au lobe frontal, se trouvait la cime de l’âme, comme l’appelait François de Sales, le cheveu invisible que Dieu tient dans la main dans la figure d’Habacuc, lorsqu’il le déplace dans les airs par ce moyen: et les bouddhistes, en Asie, regardent le sommet extrême du crâne comme pouvant s’ouvrir au monde divin.
 
Or, dans la médecine ancienne, les plantes et les minéraux sont liés, selon leur nature, à tel ou tel 461px-Anatomical_Man.jpgorgane - et donc à telle ou telle faculté. Ils contiennent des forces de vie à même de réparer les organes correspondant à leur nature propre.
 
Mais ces différentes couches d’âme ne sont pas séparées de façon aussi distincte que les objets matériels entre eux: et c’est ainsi qu’une maladie était liée à l’état moral du patient. Une amélioration morale assainissait l’âme sensitive, mais avait des répercussions sur les autres couches d’âme. Elle éclairait les pensées, et régulait le système métabolique. L’inverse était également vrai: la pureté des pensées favorisait la conduite morale, et la santé physique aussi. D’où les sages réputés vivre des siècles, en Orient.
 
La médecine n’était donc pas séparée, dans les temps anciens, de la vie religieuse. D’ailleurs, les hôpitaux ne se sont séparés des religions que récemment. En Afrique, le sorcier est à la fois prêtre et guérisseur. La maladie était un mauvais esprit glissé dans l’âme végétative - ou corps de vie. On n’avait pas de conscience d’un monde purement physique: cela n’existait pas, pour les esprits d’autrefois. Ce qui guérissait dans un médicament était l’esprit de ses substances: non la substance même, qui n’était qu’apparence.

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23/01/2013

Degolio X: le double extraterrestre

Dans le dernier épisode de cette curieuse série, nous avons laissé Charles de Gaulle au moment où il dialoguait intérieurement avec son double, sur le toit d’un immeuble où devait venir un malandrin 2380595394.jpgcroyant pouvoir échapper à la justice. Or, lorsqu’il prit connaissance du nom de génie par lequel cet être énigmatique se caractérisait, il demeura perplexe: cela lui semblait étrange. Et il lui demanda: Appartenez-vous donc à cette catégorie d'êtres qu'on nomme Extraterrestres?

Or, l’être répondit: Si on utilise les mots des hommes, en un sens, c'est exact; nombre d’êtres de mon peuple apparaissent sous la forme de créatures des étoiles, naviguant dans des vaisseaux d'or au sein de l’éther! Mais il existe un gouffre entre ce que croient les mortels, à cet égard, et ce qu'il en est vraiment. Nous ne venons pas d’une planète au sens où vous l'entendez. Vos ancêtres, lorsqu'ils appelaient de cette façon la sphère parcourue par les corps célestes, s'approchaient bien davantage de la vérité. Ils faisaient de nous, car ils nous connaissaient déjà, des génies planétaires, sans nous donner une nature matérielle comme vous. Il est vrai que nous différons les uns des autres selon l'astre dont nous émanons. Cela se reconnaît par exemple au joyau qui brille à nos fronts: il a une teinte qui n'est pas la même selon que nous venons de tel ou tel. Pour autant, nous ne vivons pas dans un corps physique tiré de ces planètes comme vous le faites sur la Terre; nous en sommes affranchis. Nous sommes seulement liés aux forces qui font mouvoir les astres: elles sont pour nous ce qu'est pour vous le corps visible.

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Alors De Gaulle s'étonna: Mais comment se fait-il en ce cas que tu m'apparaisses, et que je puisse te toucher?

L'autre rétorqua: Sache que j'ai reçu des puissances d'en haut le pouvoir de me matérialiser sur Terre, dès qu'un mortel en aurait émis la prière, et m'eût donné, par l'ardeur de son imagination et de sa foi, un corps dans lequel m'insérer. Il s'agit de ce que vous appeliez autrefois un miracle: une pensée qui monte vers les dieux, et qu'incarne un génie. Car lorsque les êtres humains font naître de leur âme de belles formes, elles sont pour nous comme une ravissante femme, dont nous tombons amoureux, et à laquelle nous éprouvons le besoin irrépressible de nous unir. Tel est le pouvoir qu'ils méconnaissent! Je suis bien là, quoi qu'il en soit; je ne suis en rien une illusion: je peux agir sur Terre, grâce à toi!

L'homme du 18 juin 1940 allait de surprise en surprise. Il insista, demandant quel rapport existait exactement entre lui et les astres qu'on put voir; car cela le laissait perplexe: il avait beaucoup de mal à le comprendre. L'être fit alors cette révélation: Ce que vous appelez l'espace physique est pour nous ouvert; nous le parcourons comme vous voulons. Il n'est à nos yeux qu'une ombre. En réalité, nous touchons les étoiles du doigt, comme le disaient vos vieux poètes lorsqu'ils parlaient de l'homme avant sa chute; le ciel n'est pour nous qu'un plafond que nous voyons. Cristallin, il porte comme une onde les vaisseaux des anges. Et nous montons dedans, à l'occasion.

1552440676.jpgSonge à ceci: dans la mer de l'âme, des pensées se cristallisent: elles sont les êtres vivants qui nagent dans les ondes intérieures. Dans le ciel, bien plus que vos savants ne s'en sont rendu compte, il en est ainsi. Car ce qui est à l'intérieur de l'être humain est justement un morceau du véritable ciel, tandis que le ciel visible n'est qu'une projection. Je ne puis t'en dire plus: il te faudra grandir, pour que saisisses le sens de ces paroles; aucun mot ne saurait mieux les expliquer. Sache seulement que pour nous ce que vous appelez planètes ne sont que les ports permettant de passer d'un monde à l'autre: on pourrait aussi les dire des portes. Mais je ne t'en dirai pas davantage.

Charles de Gaulle demeura un instant songeur. Autour de lui le temps s'était comme arrêté; il éprouvait une sorte de vertige. Cependant, la force lui revint de demander des précisions sur le pouvoir qu'il avait eu de l'invoquer; pouvait-il au moins dire encore quelques mots, à ce sujet?

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- Voyons, répliqua alors l’être étrange, comment est-il possible que tu ne l'aies pas compris? Ne te souvient-il donc pas de la fée qui te fit l’offrande d’un anneau qu’ornait un saphir rayonnant? Cela ne devrait-il pas achever de t’éclairer pleinement? Moi-même lorsqu'ellle te l'a donné j'étais présent: tu m'as vu. Par le pouvoir de cette dame tu acquis celui de tisser dans l'éthérique une forme idéale, dans laquelle je ne pouvais pas ne pas désirer de venir: elle était pour moi pareille à une sirène, son chant était doux, gracieux, magnifique! Je n'eusse su résister: tel est le pouvoir de la pierre, lorsqu'elle est allumée par le feu humain! Sache que si j'avais refusé d'y céder, j'eusse souffrir plus que tu ne pourras jamais l'imaginer. Car telle est la loi divine: l'on doit s'y plier, ou devenir mauvais, et prendre la forme hideuse d'un monstre. Certains de mes semblables sont tombés dans cette funeste erreur: les dieux me gardent de les imiter! Au demeurant, j'accomplis une mission que je regarde comme légitime; cette dame qui te fit ce don brille aussi à mes yeux, mais elle a par surcroît l'éclat d'une infinie sagesse: elle se lie aux dieux. Dans mon royaume je suis l'un de ses chevaliers: je la sers du mieux possible. Mais maintenant, il faut mettre fin à cette discussion. Vois!

L'être se tourna soudain en direction d'une trappe qui, sur le toit de l'immeuble, s'ouvrait: le brigand en sortit, croyant avoir échappé à cet ange de justice! Car il n’avait pas vu l’ombre solide de l’être étrange, ou s'il l'avait vue, il n'avait naturellement pas compris de quoi il s'agissait; pour lui, ce n'était qu'une ombre parmi d'autres, créée par un voile jeté sur la lumière, en cette nuit où luisait la Lune, et où la ville était éclairée par ses réverbères. Il se dirigea sans se douter de rien, sans crainte aucune, apaisé, se croyant en sécurité, jusqu’au bord du toit, pour regarder ce qui se passait en bas. Il s'étonnait, tout de même, de n’avoir entendu aucun bruit dans l’escalier.

Ce qui arriva alors sera raconté une fois prochaine.

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21/01/2013

Le Hobbit de Peter Jackson

1804545_3_7413_bilbo-le-hobbit-martin-freeman-face-a-gandalf_e5aad3cd1e162256ce89ce1920487cc1.jpgÉtant un grand admirateur de J. R. R. Tolkien - sur lequel j'ai travaillé à la Sorbonne -, je suis allé voir le Hobbit de Peter Jackson - et l’ai trouvé plutôt grotesque. Il a ajouté au livre des scènes profondément ridicules, dans la lignée du cinéma américain à grand spectacle, lequel en réalité tient du cirque. La manie de faire suspendre dans le vide des personnages vient de la Mort aux trousses de Hitchcock; le film du Retour du roi avait ajouté au livre la suspension dans le vide de Frodo au-dessus du feu du Mont du Destin, et c’était déjà bien absurde; le Hobbit filmé récidive, non pas une, mais deux fois! C’est abuser. Ce n’est pas du tout dans l’esprit de Tolkien.
 
A l’inverse, les scènes qui dans le livre ressortissent au cauchemar éveillé sont privées de leur aspect onirique, en particulier le séjour dans le monde caché des Gobelins. Dès le départ, c’est gâché, car dans le livre, Bilbo ne sait pas s’il rêve ou non, lorsqu’il voit un mur s’ouvrir au fond de la grotte; ici, on a une simple trappe à la mode des Aventuriers de l’arche perdue. Le roi des Gobelins lui-même n’a rien d’effrayant, il fait penser aux monstres en carton-pâte de l’Opéra de Paris dont Rousseau se moquait.
 
Jackson a réussi quand même quelques petites choses. Les Elfes, en particulier Galadriel, se mêlent bien à la lumière du soleil couchant, comme s’ils en émanaient: cela leur donne l’aspect poétique et divin dont les films du Seigneur des anneaux les avaient globalement privés. L’apparition du Nécromancien n’est pas mauvaise non plus. Le tableau des guerres des Nains est frappant et rappelle Robert E. Howard. Mais ce sont, en général, des scènes rajoutées - quoiqu’inspirées par des notes de Tolkien. Le charme propre au livre est absent.
 
Et on peut en saisir la raison dès les premières images: Tolkien accordait aux couleurs une importance fondamentale; il a pris soin de définir celles des capuchons des Nains dès que Bilbo les voit franchir son seuil. Or, dans le film, elles sont complètement indistinctes. Le Seigneur des anneaux filmé avait lotrbakshijpg-5403e84f30236de8.jpgdéjà ce rédhibitoire défaut. Les couleurs délavées ne correspondent absolument pas à l’esprit du livre, qui créait un rêve éveillé par le biais, précisément, des couleurs. Il était en cela l’héritier de l’art médiéval ou baroque. C’était d’ailleurs bien rendu dans le dessin animé de Ralph Bakshi, dont on s’apercevra dans quelques années que malgré ses défauts techniques, il valait mieux que la version de Peter Jackson. Celui-ci reste à la surface. Il est plus technicien qu’artiste. S’il a pu faire illusion, c’est parce que le livre qu’il adaptait est de toute façon un grand livre: il en reste forcément quelque chose.

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19/01/2013

Mon premier Houellebecq

Michel-Houellebecq.-Extension-du-domaine-de-la-lutte.gifJ’ai récemment lu mon premier Houellebecq: Extension du domaine de la lutte. Il m’a paru bon quand il dénonce les illusions liées aux technologies de l’information - qui font souvent l’objet d’une sorte de culte. Mais, face à ces illusions du temps, il énonce des principes qui ne me paraissent pas plus remplis de sens - affirmant, par exemple, que le libéralisme sexuel a détruit le sentiment d’amour. J’ai au contraire l’impression que l’égoïsme vient du matérialisme et d’une absence de foi en la substance morale de l’univers. Or, Houellebecq ne semble pas y croire non plus. Veut-il ramener l’ordre ancien qui contraignait au mariage? Mais sans foi en un amour qui réside dans les choses mêmes, il n’est qu’une forme vide. Cela me paraît donc manquer de logique.
 
Houellebecq ne décrit pas mal l’évolution intérieure de celui qui est dégoûté, écœuré par la vie, faisant suite en cela à Sartre et à sa métaphysique de la nausée. Mais pour un disciple de Lovecraft, ou même de Maupassant - cité dans le livre comme maître -, il déçoit, à cet égard. Car ces deux écrivains ont donné, à cet esprit du désespoir, un visage: le Horla pour l’un, Cthulhu pour l’autre. Houellebecq ne devrait pas rester naturaliste: cela en fait un simple épigone des romanciers de la génération précédente - Camus, Duras, Nabokov. Car ce seuil du sensible qu’ils n’ont pas voulu franchir, justement Lovecraft l’a franchi. Pour lui, le fantastique était le prolongement, dans l’inconnu, des lois du monde connu: il l’a clairement énoncé. J’ai eu du mal à saisir pourquoi Houellebecq se réclamait de lui.
 
Dans son dernier livre, dont j’ai lu quelques pages, il se réclame de William Morris, semblant poursuivre sur sa lancée passéiste. J’adore William Morris, mais, face au monde désenchanté de flowertile.jpgHouellebecq, ses images, ses rêveries apparaissent comme un recours artificiel, qu’on ne peut relier au réel: il s’agit d’un autre monde, qu’on ne voit qu’en songe. On a beau dire que l’entreprise de Morris a fonctionné sur le plan économique, on ne saisit pas pourquoi, si dans le même temps on pense l’univers dénué d’âme.
 
Or, le lien entre le pessimisme et les figures de Morris est précisément dans les monstres de Lovecraft. On distingue les êtres lumineux de l'écrivain anglais à travers les spectres effrayants de l'Américain - quand on est parvenu à leur ôter ce qu'ils tiennent de ce qu'autrefois on appelait le siècle: ce dont est faite la vie ordinaire, terrestre. Par-delà l'enveloppe de ténèbres, on perçoit la clarté. Si on se soumet au naturalisme parce qu'on regarde l’univers comme dénué de substance morale, on ne peut pas établir de cohérence avec William Morris - qui croyait en la grâce, plus qu’à la nature. Un tissu d’équations est impersonnel: il ne déprime ni ne rend gai; ce qui est mathématique n’a pas de teinte sombre ou claire. Si on veut en donner une, il faut forcément aller plus loin - je crois.
 
On ne peut pas dire, néanmoins, que Houellebecq écrive mal. Son style est très maîtrisé. En particulier, il a des enchaînements cocasses et surprenants, énonçant des injures ou relatant des faits obscènes au bout de phrases posées et bien construites - comme s’ils étaient parfaitement naturels. C’est amusant.

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15/01/2013

Les images de l'exploration spatiale (Frank R. Paul)

Frank-R-Paul_1_original.jpgFrank R. Paul fut un illustrateur américain de la première moitié du vingtième siècle qui voulut représenter d’après les données scientifiques du temps les premières rencontres entre les Terriens et les autres habitants du système solaire sur les planètes des seconds. Il les publia dans Fantastic Adventures, et les couleurs en sont vives, simples, criardes, pures, comme dans l’art baroque, dévoilant la part de féerie inhérente à la thématique de l’exploration spatiale. De petits commentaires accompagnaient les images.
 
Pour Mercure, l’indigène est une grosse chauve-souris insectoïde rouge vif aux allures plutôt inquiétantes, vivant sur des cristaux jaunes. Le commentaire insiste sur la chaleur extrême de Mercure, qui est proche du soleil: la vie ne peut y exister que sous la forme d’insectes!
 
Pour Vénus, un gros lézard souriant, marchant sur ses jambes, salue le Terrien, et ses couleurs sont le vert, le jaune et le blanc; il vit en famille, et une femme avec un enfant dans les bras sourit, elle aussi, sur le pas de sa porte, en voyant le Terrien; le commentaire dit que Vénus est une sœur de la Terre et que la vie sous forme humaine y est particulièrement possible!
 
Le Martien a un air technologique bizarre, avec des yeux rétractables et des oreilles et un nez immenses, des antennes pour capter l’air raréfié de la planète; il tient une arme dans sa main et n’a pas de couleur claire. Le Martien est l’homme d’une civilisation avancée. Il est plutôt hideux et ne rappelle pas d’animal distinct.
 
jupiter1.jpgLe Jupitérien est une espèce de gros phoque bleu et jaune avec un regard humain et des constructions circulaires: la gravité étant forte, il ne peut pas avoir de pattes, dit le commentaire! Mais il a quand même des mains. Quant au Terrien, il ne pourrait s’y déplacer que dans la cabine d’un tracteur!
 
Le Saturnien est une espèce de grosse araignée rouge à la peau molle, l’atmosphère étant légère, et il dépose ses œufs entre des failles jaunes, sans doute sulfureuses.
 
L’Uranusien sort du sol avec un scaphandre argenté; il a l’air d’un batracien à l’œil intelligent. Sous la trappe d’acier qu’il a ouverte, jaillit la lumière jaune de son monde!
 
Le Neptunien a l’air d’un gros crapaud, mais avec un dos violet, et il se dresse sur ses pattes arrière.
 
Le Plutonien est une chauve-souris protégée du froid par une épaisse fourrure!
 
Il est étonnant que tout cela ait été présenté comme très sérieux en 1940. On effectuait des conjectures avec toute l’intelligence dont on était alors capable. Il suffisait d’avoir foi en la Science! On se moque de celle du Moyen Âge, mais celle du milieu du vingtième siècle, dans ses projections, peut dès à présent apparaître comme tout aussi ridicule.
 
Le trait commun de tous ces êtres est qu’ils sont placés entre l’homme et l’animal sur le chemin de l’Évolution - sauf le Martien, qui a l’air d’être entre l’homme et le robot.
 
Mais on est, en réalité, dans le pays des bêtes qui parlent, ou des machines vivantes. Sur les autres Broadmore.JPGplanètes, l’univers des contes se matérialise. L’Orient avait le même rôle au Moyen Âge, et, chez les anciens Romains, c’était la Scandinavie, qui était dans ce cas!
 
Le kitsch parfois un peu laid de ces productions a été talentueusement parodié par quelques artistes récents. Il avait sa poésie. Celui qui la saisit indépendamment des fantasmes de la science du temps peut la renforcer et faire de vraies belles œuvres. Greg Broadmore est dans ce cas: j’ai évoqué un jour une exposition qui lui fut consacrée à Yverdon.
 
Les auteurs de science-fiction actuels pensent être plus sérieux; souvent, ils restent, du moins, tout aussi poétiques dans leurs créations.

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13/01/2013

Les Bêtes du sud sauvage comme Ramuz

Les-betes-du-sud-sauvage-affiche.jpgComme j’aime les films dits d’auteurs quand ils contiennent des images du monde de l’âme et que j’ai entendu dire que Les Bêtes du Sud sauvage montraient des monstres imaginés par un personnage et affrontés par lui, je suis allé le voir. Je l’ai beaucoup aimé.
 
Il m’a fait penser à Ramuz, parce que, face au monde, il adopte le point de vue des habitants du Bayou; or, ce point de vue est mythologique, épique. Extérieurement, la réalité reste miséreuse: seule l’attitude, l’imagination, la vie morale des personnages la transcende, en fait quelque chose de merveilleux. Le contraste crée de la drôlerie - mais aussi une profonde émotion, de l’amour pour ces gens.
 
J’ai particulièrement aimé la façon dont le fabuleux s’intègre à la vie moderne. Quand un personnage décrit la femme qu’il a aimée, il assure que les réchauds à gaz s’allumaient sur son passage; et on voit les formes replètes d’une dame passer près d’un réchaud, qui s’allume! Lorsque le même personnage meurt, on le place sur une remorque flottante, et on le laisse glisser le long d’un canal; et on dit que de l’autre côté il sera accueilli avec des cris de joie, des paroles de bienvenue - et alors, comme possédés par les esprits de cet autre côté, les officiants poussent ces cris et prononcent ces paroles. Or, dans le chamanisme, on ne se contente pas d’appeler les esprits: ensuite, on parle pour eux. Et ce n’est pas forcément spectaculaire comme dans certains films: on n’en fait pas des tonnes; l’esprit peut parler d’une façon très naturelle, sans qu’extérieurement on voie la différence. Il s’agit, ici, de la même chose.
 
Le passage dans le restaurant à filles, avec ses lumières brillantes, jaunes, rouges, m’a fait penser à l’Asie, qui place partout, même dans les temples, de la lumière électrique colorée: c’est tous les jours Noël. Or, en Asie, on attribue à ces lumières une valeur spirituelle; on pense que les bons esprits s’y trouvent. Comme en Occident à Noël, justement. La petite fille, qui dans ce restaurant cherche sa lemouvante-bande-annonce-betes-sud-sauvage-L-W1Ci_v.jpegmère, parvient dans un monde merveilleux, à l’opposé de ce qu’est censée inspirer la misère humaine - la prostitution. L’humanité est transfigurée jusque dans ses plus basses couches. Cela m’a fait penser à certaines scènes magnifiques des films de David Lynch, notamment Inland Empire, un des plus humanistes de tous. Le regard de bonté, d’amour jeté sur l’être humain permet de surmonter, de dominer les contingences tristes. La fin du film de Benh Zeitlin est glorieuse: les habitants du Bayou marchent de façon triomphale sur une jetée.
 
Ramuz montrait bien de telles choses, pour ses paysans des montagnes - qui en Savoie vivaient aussi dans un monde glorieux, plein d’anges, de fées, de rois, de fantômes brillants! Il scandalisa un jour ses amis en leur disant que la pauvreté était indispensable à l’art, qu’elle libérait l’âme vers les hauteurs; certains pareillement ont été scandalisés par le film de Benh Zeitlin. Mais il est grandiose.

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11/01/2013

Le secret du Double (Degolio IX)

270272_416062625139163_2091558215_n.jpgDans l’épisode précédent de cette étrange série, nous avons raconté comment un voyou, croyant échapper à son juste châtiment, s’était jeté dans l’entrée d’un immeuble désaffecté pour se réfugier dans ses hauteurs, empruntant l’escalier en ruines. Nous avons aussi montré de quelle manière le héros masqué dont nous racontons les aventures s’était transporté instantanément sur le toit de l’immeuble, en disparaissant et en réapparaissant dans une sorte de brume. A ce moment, avons-nous dit, Charles de Gaulle entra en communion intime avec ce héros, et perçut Paris par ses propres yeux.
 
Or, il entendit soudain, en lui-même, une voix, et il sut que l’être mystérieux lui parlait. Il lui disait de ne pas avoir peur, que tout cela était normal, que les mortels ordinaires ne savaient pas quelle était la profondeur des énigmes qui volaient autour d’eux comme des formes diffuses. Alors le pauvre Charles lui demanda: Mais qui es-tu? N’es-tu qu’une ombre de moi-même? Portes-tu un nom? Ou n’es-tu que comme le monstre du docteur Frankenstein, né de l’abîme - et demeuré sans baptême? Or, l’autre lui répondit: Sache que les hommes m’appelleront Colonel Degolio, saisissant d’instinct le lien qui m’unit à toi, et le batman2008.jpgtournant en même temps à la plaisanterie, parce qu’ils ne voudront pas y croire: ils me prendront pour la mise en scène d'un ingénieux bouffon. Mais à toi je puis le dire: mon nom véritable est Docteur Solcum. Car ce que tu créas, à la façon de Victor Frankenstein, c’est mon enveloppe visible, l’image par laquelle les hommes me voient - et même peuvent me toucher, si je l’agrée. Je suis celui qui, en dernière instance, donne de l’épaisseur à l’idole que tu forgeas. Esprit, souffle, je donne du volume à l’habit psychique; et la lumière qui jaillit de mes yeux est celle de mon corps.
 
Je descends, pour toi, jusque dans le monde physique. Or, cela constitue pour moi une sorte de sacrifice: j’en ressens de la souffrance. Les effluves de ce monde me sont comme d’étouffants tentacules. Mais je suis ici par devoir: il fallait que je le fisse.
 
J’ai ma personnalité propre; je suis ce que les anciens nommaient un génie. Et j’ai un nom propre, qui est Solcum, et, parmi les génies - le peuple qui hante le monde invisible tel qu’il se déploie autour de la Terre -, mon titre est docteur: on me voit comme un sage. Ma véritable apparence doit demeurer cachée, car elle briserait instantanément l’homme qui l’apercevrait: il en serait détruit de l’intérieur. Elle a pour vous quelque chose d’épouvantable. On ne saurait la décrire au moyen d’une langue humaine.
 
Or, ce dialogue ayant été assez long, il manque à présent la place pour le restituer en entier, et nous en donnerons la suite dans un épisode prochain.

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07/01/2013

Jean-Marc Ayrault et les gros groupes

Jean-Marc-Ayrault-nomme-premier-ministre-par-Francois-Hollande_article_main.jpgBeaucoup de gens s’en prennent au gouvernement français, actuellement, et j’avoue n’avoir pas envie de défendre Jean-Marc Ayrault, notamment à cause de ce qu’il a dit lorsqu’il a annoncé des mesures pour améliorer la compétitivité des entreprises. Quelle que soit l’intention qu’il a eue en parlant de cela, il a mentionné les gros groupes qui font la fierté de la France; or, pour moi, la France n’est fière que de ses citoyens pris un à un, pauvres ou riches, petits ou gros, qu’ils soient solitaires ou qu'ils vivent en groupe. Ennoblir d’emblée de cette façon les gros groupes qui permettent aux Français de s’imposer à l’étranger m’a paru ressortir à l’impérialisme monarchique.
 
D’ailleurs, ce n’est pas la fierté de la France, qui compte, en économie, mais la capacité à créer des produits qui se vendent, qu’on ait envie d’acheter. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette elprimero.jpgcapacité n’est pas forcément liée aux gros groupes. L’horlogerie suisse marche bien justement parce qu’elle n’est pas monopolisée par un gros groupe, mais animée par de petites et moyennes entreprises qui rivalisent d’efforts pour créer de belles montres. Le gros groupe - tout comme l’État centralisé - tend à figer l’innovation, à faire obstacle à la créativité - laquelle ne vient pas de la multitude des cerveaux mis ensemble en connexion électromagnétique, comme on se l’imagine ici ou là, mais des individus qui trouvent au fond d’eux-mêmes des idées nouvelles et de leur entourage qui accepte de les appliquer après les avoir comprises.
 
En tout cas, personne n’achète un produit parce qu’il est français.
 
Et puis, personnellement, je crois que les gros groupes qui font la fierté de la France coûtent souvent plus qu’ils ne rapportent. Je suis favorable à ce que leurs monopoles soient brisés. Plusieurs de ces gros groupes, d’un côté sont soutenus par l’Etat, de l’autre se parent du concept de service public pour mieux s’imposer. C’est le cas du gros groupe qui s’occupe de l’électricité. Il a une politique v-21-1028727.jpgcommerciale agressive, et se prévaut de décisions politiques allant dans le sens de l’écologie, dans le même temps. Or, cela tend à uniformiser les pratiques, et à empêcher des petits groupes d’être innovants dans les transports, le chauffage, l’éclairage - ou même les individus de faire des choix autres, de dépenser différemment leur argent. En soi, par conséquent, ce monopole coûte cher et a des avantages plus politiques qu’économiques.
 
Car les gros groupes qui font la fierté de la France participent du sentiment national, qui n’a jamais servi l’économie, et qui, sur le plan culturel, n’est qu’une couleur parmi d'autres. On peut aussi aimer les petits groupes qui font la fierté de la Savoie, pourquoi pas? Ou les petits groupes qui font la fierté de mon village. Ou les individus qui font la fierté de l’humanité. L'échelon national n'est pas sacré.

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05/01/2013

L'épopée de Bélisaire par Franck Gardian

belisaire-ou-le-mendiant-de-sainte-sophie-franck-gardian-9782910030865.gifJ’ai lu récemment un livre paru en 2001, Bélisaire ou le mendiant de Sainte-Sophie, roman de Franck Gardian. J’ai bien aimé, parce qu’il mêle, à l’histoire, des considérations mystiques et ésotériques qui ne se contentent pas d’évoquer des intrigues secrètes, mais renvoient aussi aux anges, aux démons, à leurs interventions dans le monde des hommes.
 
D’ordinaire, quand des romans mêlent le fabuleux à l’histoire, on tend à un fantastique démoniaque, nourri de magie noire; mais Franck Gardian n’hésite pas à opposer, aux monstres, des êtres lumineux et grandioses.
 
Sans doute, le style est un peu trop simple, la composition manque de netteté, et on sent que l’auteur a voulu placer dans son récit un tas de pensées ésotériques qu’il avait lues ailleurs, et qu’il a cru bon de mettre dans la Byzance de Justinien, même quand l’intrigue ne le permettait pas forcément - même quand les faits ne s’ordonnaient pas logiquement pour amener les idées qu’il plaçait. Par exemple, il fait créer par Justinien même la confrérie secrète des chevaliers du Graal, alors qu’il est logique de considérer qu’une confrérie secrète se crée quand le pouvoir en place rejette la sagesse dont elle pense être le dépositaire: sinon, à quoi bon rester dans le secret?
 
Mais les idées en elles-mêmes sont belles et environnées d’un décor grandiose. Franck Gardian appartient à cette génération d’écrivains à laquelle appartient aussi Pierre Bordage, n’hésitant plus à donner dans la mythologie - à l’exemple de Charles Duits, ou d’Edouard Schuré - lorsqu’ils créent des romans situés dans l’antiquité. Le père de cette lignée est Flaubert, avec Salammbô, énorme épopée.

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03/01/2013

S’instruire en s’amusant au temps de Louis XIV

A3263.jpgEn pédagogie, il ne s’agit pas seulement, comme on le croit souvent, de chercher à être clair dans son discours théorique; il est également très important de chercher la force de l’expression, sans laquelle rien ne peut s’imprimer durablement dans l’âme. Comme on dit, la clarté est nécessaire, mais pas suffisante. Or, sous le règne de Louis XIV, on en avait pleinement conscience.
 
J’ai déjà parlé de Fénelon; mais il faut, en outre, se souvenir que la justification de la comédie et de la tragédie, sur le plan moral, était l’enseignement qu’on pouvait en tirer. Racine et Molière s’appuyaient sur des figures anciennes pour délivrer ce qu’ils reconnaissaient être une forme d’instruction pour le public, et ils le faisaient en vers.
 
Les animaux parlants de La Fontaine éveillaient mystérieusement l’âme, ou la conscience, et c’est ce que ne comprit pas Jean-Jacques Rousseau quand il fit maudire par Julie d’Etange les fables dans lesquelles les bêtes parlent, sous prétexte que cela manque de réalisme. Car les animaux font résonner en l’homme une corde morale: les animaux correspondent pour l’être humain à des tendances intimes, non à de simples formes corporelles dénuées d’âme.
 
Comme le disait Teilhard de Chardin, la férocité a donné au tigre sa forme: non le contraire. Le caractère abstrait de chaque espèce était en réalité plus parlant, dans la pensée ancienne, pour expliquer les formes, que l’étude mécaniste de celles-ci. Or, d’un point de vue pédagogique, l’animal parlant, justement, livre immédiatement la tendance morale que sa forme représente: elle se lie à ce qui à cet égard existe aussi chez l’être humain.
 
Alors, dira-t-on, au moins les sciences naturelles ne s’accommodent pas de tels procédés, étant fondées sur les mécanismes de la matière. Mais Lucrèce, lorsqu’il composa un grand poème sur sa venus.jpgvision matérialiste de la nature, n’hésita pas à nommer Vénus pour figurer la force universelle de vie qui met tout en mouvement - et la science-fiction même ne laisse pas de représenter de façon imagée les théories, les hypothèses de la science actuelle.
 
Et puis l’histoire se fonde sur l’action humaine, et celle-ci a, en réalité, sa source dans l’affectif. Or, Racine le disait: Le cœur a ses raisons que la raison ignore. Le fond de l’action humaine, quoi qu’on en dise, ne peut pas être exprimé par des pensées abstraites. Mais quand le même Racine évoquait les serpents qui sifflent sur les têtes, il donnait une butée au mystère de l’origine de l’action. Par les images qui se meuvent dans la conscience parvient-on à expliquer les actions! Elles donnent à voir les forces qui les initient: leur donnent un visage. Dans le même temps, on en tire une impression de beauté; le monde des causes paraît supérieur à celui des apparences: les montrer comble un désir. C’est le vrai sens de l’adage: s’instruire en s’amusant.

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