14/02/2013

Gustave Flaubert et l’exploration spatiale

St_Antoine_Rosa.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Flaubert fit voyager Antoine sur le dos du Diable, qui est en même temps la Science, l’intelligence théorique et abstraite - qui n’a peur de rien, n’aime pas, n’a pas pitié, ne hait pas non plus, est l’intellect sans corps et sans âme. C’est le Diable en tant qu’il est la froide lumière de Lucifer. Il est l’un de ces anges dont saint Augustin condamne le commerce, blâmant à ce sujet les Néoplatoniciens qui les invoquaient pour qu’ils leur dévoilent les secrets de l’univers. Or, entre ses cornes, Antoine parcourt l’univers, et il voit la Lune de près. Il découvre que l’idée de Pythagore qui en faisait un séjour fleuri et paradisiaque pour les bienheureux est fausse, et qu’il ne s’agit que d’un froid glaçon, creusé de cratères, couvert de poussière grise, semblable à de la lumière figée, cristallisée. 
 
Il continue son chemin, et les autres planètes lui apparaissent comme des objets purement physiques - que ne tient aucun ange comme on tient un flambeau, ainsi que le disaient les mystiques du vieux temps. Elles sont mues par des lois générales, impersonnelles - et aucune musique ne se dégage de leurs mouvements: tout n’est, là, que mécanique. Il en va de même des étoiles, des nébuleuses, belles et dorées mais dénuées d’esprit, de volonté propre.
 
Il s’agit de la conception moderne de l’univers, et saint Antoine, après avoir entendu le Diable évoquer Dieu, qui selon lui est impersonnel, supérieur et indifférent à tout, dit qu’il avait déjà lu les mêmes paroles dans les ouvrages d’Héraclite, d’Anaxagore et de quelques autres. Flaubert se garde donc bien d’imaginer, sur ces planètes, des êtres étranges qui leur donneraient une portée morale: l’univers tel que le conçoit l’intelligence théorique de Lucifer est vide d’âme; Dieu est au-delà du bien et du mal.christ.jpg Le paradoxe est que cette Tentation de saint Antoine se termine par une vision de Jésus-Christ dans le disque du Soleil. Or, cela suit, de la part du saint, une recherche des figures primordiales dont les corps sensibles ne sont que les reflets; et il les trouve dans le monde placé derrière la matière, et qui mêle les formes et les éléments entre eux - comme s’il était baigné par l’essence même de la vie: d’ailleurs, les membres y repoussent, tout y guérit. Ensuite, les nuages dorés s’ouvrent, et le saint voit le Christ dans l’astre du jour. Cela contredit frontalement la parole du Diable. Cela fait plutôt penser à Albert Steffen qui faisait voir à un cosmonaute le visage du Christ sur la Terre. Le lien est Gœthe et son second Faust, qui a inspiré à Flaubert cette sorte de drame-mystère de saint Antoine. Car Steffen vénérait Gœthe.
 
Flaubert rappelle aussi Tolkien rejetant, dans la science-fiction, les machines menant à des mystères profonds; quand il évoquait le ciel, il y plaçait des dieux, que rejoignaient des demi-dieux sur des bateaux enchantés: car les Elfes vivent déjà à demi dans le monde divin, dit-il.
 
On connaît de Flaubert surtout ses romans réalistes; mais il fut également un poète inspiré, quoiqu’en prose, et Lovecraft admirait beaucoup cette Tentation de saint Antoine: avec raison; elle m’a ébloui aussi.

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