28/02/2013

Gérard Klein et la décadence de Mars

peintures-sur-theme-science-fiction-L-zyAiQ9.jpegDans une nouvelle intitulée La Tunique de Nessa (insérée dans le recueil Histoires comme si…), Gérard Klein fit de Mars un tableau qui rappelait beaucoup ceux qu’avaient déjà brossés Ray Bradbury et Leigh Brackett: siège d’une civilisation disparue, ou sur le point de l’être, la ville a des jardins pleins de vivants cristaux, qu’on élève comme des plantes, et les Martiens ne sont plus guère que des ombres de vieillards - formes indicibles chuchotant dans les ténèbres.
 
Toutefois, elles ne sont pas en elles-mêmes démoniaques: elles se contentent de connaître les secrets enfouis dans l’obscurité. Car la nouvelle ne se centre pas sur les Martiens, mais sur une fille d’origine inconnue qui vit parmi eux, et dont la vivante tunique dévore ceux qui s’approchent trop près d’elle, ayant sa vie et sa volonté propres, auxquelles elle-même ne peut rien, ne pouvant pas l’ôter durablement de son corps: elle vit avec elle en symbiose. Or, les Martiens - ou ce qu’il en reste -, savent ce qu’il en est, appelant démon la tunique que porte la jeune fille. Ils s’efforcent de prévenir les Max-Ernst_5_original.jpgTerriens qui s’approchent trop près d’elle: en vain. Tombant sous son charme, ils sont immanquablement dévorés…
 
Mars est un lieu de mystères. Néanmoins, que les êtres difformes qui à présent font d’autant plus corps avec la planète qu’ils y agonisent ne soient pas en soi mauvais, qu’ils soient seulement les dépositaires d’anciens secrets, a quelque chose d’attrayant. 
 
Cela déçoit, également: ils semblent n’avoir pas de volonté propre, et ne jouer dans l’histoire qu’un rôle de second plan. Je ne sais pas si c’est vraisemblable: quand on s’étiole, on se plaint, ou on tente de revenir au premier plan; on ne reste pas sur son quant-à-soi indéfiniment, dans une résignation superbe et majestueuse. D’ailleurs, pourquoi ne pas dire d’où viennent la fille et sa tunique? Pourquoi tant de mystère? La science des Martiens, de nature occulte, est  fascinante, mais on aimerait la partager… On dirait que Gérard Klein refuse de franchir un certain seuil que Leigh Brackett et H. P. Lovecraft n’hésitaient pas à franchir.
 
Toutefois, sa nouvelle est très colorée, et prenante: elle atteste d’un talent indéniable. Le thème du
TempleNuit.JPGsymbiote est peut-être le biais scientifique par lequel Gérard Klein dit estimer nécessaire d’aborder la science-fiction. Car il est de ceux qui rejettent l’idée que ce genre ne soit qu’une porte ouverte à l’imagination débridée: pour lui, il doit rester encadré par le matérialisme.
 
Brackett n’avait pas ce scrupule. Que la science-fiction reste liée à des concepts issus de la science moderne se comprend: si elle ne le fait pas, elle n’est plus elle-même; mais je ne pense pas que, pour autant, il faille s’assujettir à un dogme. Lorsque Brackett évoque les Martiens qui, devenus purs esprits - après avoir appris à vivre sans corps -, pénètrent les âmes des Terriens venus coloniser Mars, elle m’enthousiasme, plus qu’elle ne me rebute.
 
Trop de discipline ennuie. L’art s’y refuse.

10:10 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/02/2013

Art traditionnel à Bangkok

bangkok-490323.jpgJe suis allé à Bangkok et j’ai visité le Palais Royal et les temples de son enceinte: cela m’a paru magnifique. Le Palais Royal est volontiers critiqué pour ses couleurs vives, ses ors, son éclat, son foisonnement - mais cela s’harmonise merveilleusement bien avec les lignes architecturales, qui sont à la fois régulières, symétriques et élancées. Il n’est pas vrai que l’on tombe dans l’excès, puisque tout est contenu dans des cadres clairs. Même l’art baroque est moins régulier; car si les lignes globales restaient également nettes, en son sein, les figures particulières étaient moins nobles et moins dignes, en général, que celles des déités de Thaïlande.
 
On pourra néanmoins admettre que la proximité est grande. Celui qui aime le baroque savoyard ne peut pas ne pasbangkok.jpg aimer l’art thaï. Le rêve placé dans un tissu mathématique est pour moi l’essence de l’art, et que le rêve déborde un peu, comme dans le baroque, ou que le tissu mathématique soit un peu trop fermement établi, comme dans le classicisme, ne peut pas amener à rejeter quelque chose qui s’efforce d’unir les deux pôles. On ne doit rejeter que ce qui sort totalement d’un cadre net dans le cas d’un art fondé sur l’onirisme, ou ce qui, à force d’être mathématique, est complètement asséché, dénué de sentiment profond. Peut-être par exemple que quand Flaubert, dans Madame Bovary, se moque de Lamartine, il tombe dans le second travers! Et pour le premier, on peut citer certains poètes surréalistes, ou quelques auteurs de science-fiction excessivement échevelés: j’ai souvent eu du mal à lire Stefan Wul, par exemple. Ou bien Robert Desnos. Mais tout est affaire de nuance: on peut aimer l’imagination débridée du moment qu'elle est formulée dans une langue accessible, et Madame Bovary place globalement dans son cadre de plomb des rêveries fabuleuses.
 
Dans l’aéroport de Bangkok, on trouve un ensemble sculpté de Vishnou barattant la mer de lait: il se tient au milieu, entre les démons qui tirent le serpent à gauche, par ses têtes, et les anges qui le tirent à Bangkok_Airport_07.jpegdroite, par la queue. Le dieu bleu est la voie du milieu - de l’équilibre parfait. De ce barattage est sorti le monde: le serpent était l’âme de la mer de lait, le feu des éléments, la force de vie de l'éther - dans lequel vivent les anges et les démons. Cet ensemble peut apparaître comme étant d’un style vulgaire - mais je l’adore: les démons et les anges sont réalisés avec une certaine noblesse, et la modernité des formes n’empêche pas leur régularité, laquelle atteste d’une dévotion constamment maintenue à l’égard du dieu: même si les Thaïs le mêlent à leur vie ordinaire, ils continuent à le prendre au sérieux, à le regarder comme un symbole digne et pur; ils ne le prennent pas comme une occasion de s’amuser avec des figures bizarres - comme on le fait en Occident lorsqu’il s’agit d’évoquer les dieux, en particulier ceux de l’Olympe: saint Augustin déjà le reprochait aux Romains. Cela rappelle au moins la façon plus respectueuse dont Wagner évoqua les dieux d’Asgard!
 
La Thaïlande est pour moi un pays magnifique.

10:14 Publié dans Thaïs & Khmers | Lien permanent | Commentaires (18) | |  Facebook

22/02/2013

Le dieu était dans la lune d’Hervé Thiellement

couverture-25905-thiellement-herve-le-dieu-etait-dans-la-lune.jpgHervé Thiellement est un écrivain de science-fiction originaire de Paris qui passe une douce retraite à Genève après y avoir enseigné la biologie. J’ai lu son récent roman Le Dieu était dans la lune, paru dans la collection Rivière Blanche, et nous avons même bu un thé ensemble dans la vieille ville.
 
Il s’agit d’un homme qui assume pleinement le merveilleux inhérent à la science-fiction, et qui à cet égard est l’héritier d’Arthur C. Clarke, dont il se réclame: il crée des êtres vivants incroyables circulant dans la galaxie, pouvant voyager à travers le continuum spatio-temporel et véhiculer avec eux les êtres pensants de l’univers.
 
La Terre reste en dehors de la vie cosmique ainsi créée; mais pas les êtres humains, car notre planète est, selon Hervé Thiellement, reliée par delà le continuum à un astre frère situé au cœur de la galaxie, et des Terriens s’y seraient retrouvés par hasard, après avoir subitement disparu de leur planète d’origine, et auraient pu alors bénéficier des vaisseaux spatiaux des autres pensants, de leur techologie miraculeuse - s’employant dès lors à coloniser l’univers. Ce sont donc des hommes autres dont l’auteur raconte les aventures - des sortes de demi-dieux. Comme les planètes sont autres, également, que celles du système solaire, il s’agit, au fond, d’un monde parallèle.
 
L’intrigue du roman prend appui sur un organisme gigantesque, à la taille d’une lune, et dont la conscience est collective et liée à des cellules mises en relation commune; elle cherche, en effet, à s’ériger en divinité absolue après avoir pris connaissance des rêveries d’une secte religieuse inspirée du christianisme. Car Hervé Thiellement est voltaririen, comme on l’est en général dans la science-fiction. Finalement, elle apprend d’êtres courageux le dialogue, la bonté, l’amour, et les choses se résorbent, le sectarisme religieux disparaît.
 
krishna-jpg.jpgLe livre est donc plein d’optimisme et de poésie, de légèreté, de bonne humeur. La vie semble à Hervé Thiellement répandue dans l’univers comme un lien d’amour. Comment expliquer sans cela, l’idée de fraternité universelle?
 
Pour le style, il est familier, repoussant toute pompe excessive - burlesque, même, par moments: comme hérité de l’argot. Moi qui suis amateur de grande éloquence à l’antique, ou de la force mathématique flaubertienne, je dois dire qu’il me semble que les nobles conceptions qui sont celles de l’auteur ne sont peut-être pas portées par une langue systématiquement adaptée. J’aime voir réunies les imaginations les plus fabuleuses et la pensée ou le style le plus rigoureux, comme dans la Tentation de saint Antoine de Flaubert, ou les poèmes de Victor Hugo, et j’ai le sentiment qu’on se partage trop, dans la littérature, entre fantaisie légère et lourdeur réaliste. Mais l’humour d’Hervé Thiellement sauve tout - ainsi que son sens du merveilleux.
 
Un très bon roman, donc.

08:30 Publié dans Exploration spatiale, Lettres | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

20/02/2013

Degolio XII: le Solcum des rêves

SOLCUM XII D.jpgDans le dernier épisode de cette série, nous avons laissé notre héros, Docteur Solcum, au moment où il s’avançait, en planant juste au-dessus du sol, vers un malandrin à qui il avait ordonné de se rendre au commissariat le plus proche et de se dénoncer. L’autre reculait, rempli de terreur. Finalement, il s’élança dans la trappe par laquelle il était venu, descendit les escaliers en ratant plusieurs fois une marche et en manquant de se casser le cou. Mais, dès qu’il fut sorti de l’immeuble désaffecté, il se dirigea effectivement vers le poste de police le plus proche, et avoua tout: il confessa l’ensemble de ses crimes, tout ce qu’il avait pu faire de mal et qui était puni par la loi, et même il ajouta ce qui ne l’était pas, et que les policiers furent fort étonnés d’entendre: ils durent lui préciser que cela ne regardait que sa conscience, et que la loi ne prévoyait pas de châtier ceux qui mentaient à leur entourage, délaissaient leur femme, leurs enfants, leurs parents, se moquaient de tout le monde et même des choses que les hommes regardaient comme saintes et sacrées! La liberté de conscience n’est-elle pas un principe incontournable de la République?
 
Puis, il fut mis en prison.
 
Or, par la suite, il regretta son geste: il en eut honte; il se sentit ridicule. Il crut avoir rêvé: car les autres détenus se moquaient de lui et de son Colonel Degolio, comme ils l’appelaient parce que, dans son masque noir, il avait cru voir se dessiner les traits de Charles de Gaulle, comme tracés par la lueur bleue qui sortait des fissures de ses joues. Cela faisait s’esclaffer bruyamment tout le monde, et ce pauvre brigand était pris pour un benêt. 
 
De fait, le nom de Colonel Degolio est venu de l’argot des prisons, et il est demeuré, car le langage puise aux sources les plus obscures, les plus inattendues - comme chacun sait. Le plus troublant était que, parfois, dans ses rêves, le brigand revoyait le docteur Solcum, et que son masque effrayant de nouveau paraissait avoir le visage de Charles de Gaulle! Une nuit, même, il crut rêver de ce sauveur de la France; mais il avait des gants noirs. Et il les porta à son visage, et détacha celui-ci comme s’il eût été postiche. Dessous, deux yeux rouges flamboyants le scrutaient dans une obscurité insondable…
 
Un jour, donc, vexé par les moqueries de ses compagnons de cellule, il voulut se rétracter; et il en fit SOLCUM XII B.jpgpart à son avocat. Mais ses cauchemars devinrent plus atroces encore. Cette fois, Solcum s’avançait tout près de lui, et lui faisait sentir son haleine, qui était abominable, qui était comme celle du soufre, et pleine d’une chaleur insupportable - et des monstres semblaient sortir de son visage fait d’ombre, et s’emparer de lui, et le torturer! Alors il revint sur ses rétractations et confirma, à son procès, ce qu’il avait fait. 
 
Il rêva de choses plus agréables: il eut moins peur de s’endormir, et, avec les années, cela ne cessa de s’améliorer. Un jour, même, Solcum s’effaça, et lui laissa voir une merveilleuse femme, assise sur un trône d’or, rayonnante, semblant respirer la douceur et la bienveillance. En se réveillant, il se souvint à la fois de son catéchisme et de l’éducation qu’il avait reçue, et ces mots lui vinrent spontanément: C’est la sainte Vierge et en même temps, c’est la bonne fée de la France! Et il se sut guéri.
 
Ce qu’il advint ensuite sera dit une fois prochaine.

08:17 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/02/2013

Jacques Audiard et le culte de la femme éternelle

de-rouille-et-d-os-marion-cotillard.jpgIl existe en France une tradition qu’on connaît bien, et qui est probablement d’origine gauloise: le culte de la femme, reflet de la sagesse céleste. Chateaubriand l’a utilisée dans ses Martyrs en créant la figure de Velléda, prêtresse bretonne et magicienne, guérisseuse, inspirée par une femme qui avait dans l’antiquité soulevé les Bretons contre les Romains.
 
Je me souviens de ce film de Jacques Audiard si apprécié du public, De Rouille et d’os, et il m’apparaît qu’il reprend en fait ce mythe, mais en l’insérant dans un monde assez ordinaire pour qu’on croie qu’il s’agit d’une réalité: car le héros de l’histoire était au départ une sorte d’animal humain, certes innocent et sans malice, mais qui, grâce à sa relation avec une dame amputée des deux jambes jouée par Marion Cotillard - elle-même une icône -, devient un être humain à part entière.
 
Est-ce crédible? On attribue à cette femme le rôle d’un ange. Il suffit qu’elle dise qu’elle n’est pas satisfaite, personnellement, de la situation, pour que son ami comprenne ce qui lui reste à faire, devienne celui qu’elle veut - et qui est justement un homme véritable.
 
Je dois dire que rien dans mon expérience ne me paraît correspondre à ce qui se passe dans le film. Je suis certain naturellement qu’on s’humanise en se mariant, mais d’abord, les paroles des dames sont souvent peu éclairantes, à cet égard, car elles ne sont pas si à même de pouvoir exprimer clairement leurs attentes. Dans mon souvenir, que celles-ci ne soient pas comblées s’accompagne plus souvent de l’expression d’un certain mépris dont les causes restent mystérieuses, non dites de façon claire. C’est plutôt à l’homme de les deviner. Car même quand des paroles nettes sont prononcées, elles ne sont pas d’une lumière très sûre, et l’observation des recommandations explicites ne répond pas souvent aux attentes les plus profondes, situées au-delà des mots qu’on peut prononcer.
 
FéeBleue.pngAu bout du compte, seule une grâce déposée sur le front, pour ainsi dire, peut permettre de saisir, intuitivement, les attentes du conjoint - que combler effectivement humanise. C’est le génie tel que le voyaient les anciens: il venait des astres. Or, pour les hommes, il avait justement la figure d’une femme - la forme féminine étant pensée d’origine céleste. Elle était la bonne fée qui éclairait l’âme et y faisait naître des idées nouvelles. Là est la source du mythe.
 
Mais insérer ces miracles de l’existence dans un discours rationnel, ou dans des événements dont la logique n’est que matérielle, me paraît déboucher simplement sur de l’invraisemblable. À mes yeux, cela idéalise la vie d’une façon illusoire. Comme je l’ai déjà dit, j’aime encore mieux, à cet égard, le réalisme pessimiste d’un Flaubert.

08:41 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

14/02/2013

Gustave Flaubert et l’exploration spatiale

St_Antoine_Rosa.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Flaubert fit voyager Antoine sur le dos du Diable, qui est en même temps la Science, l’intelligence théorique et abstraite - qui n’a peur de rien, n’aime pas, n’a pas pitié, ne hait pas non plus, est l’intellect sans corps et sans âme. C’est le Diable en tant qu’il est la froide lumière de Lucifer. Il est l’un de ces anges dont saint Augustin condamne le commerce, blâmant à ce sujet les Néoplatoniciens qui les invoquaient pour qu’ils leur dévoilent les secrets de l’univers. Or, entre ses cornes, Antoine parcourt l’univers, et il voit la Lune de près. Il découvre que l’idée de Pythagore qui en faisait un séjour fleuri et paradisiaque pour les bienheureux est fausse, et qu’il ne s’agit que d’un froid glaçon, creusé de cratères, couvert de poussière grise, semblable à de la lumière figée, cristallisée. 
 
Il continue son chemin, et les autres planètes lui apparaissent comme des objets purement physiques - que ne tient aucun ange comme on tient un flambeau, ainsi que le disaient les mystiques du vieux temps. Elles sont mues par des lois générales, impersonnelles - et aucune musique ne se dégage de leurs mouvements: tout n’est, là, que mécanique. Il en va de même des étoiles, des nébuleuses, belles et dorées mais dénuées d’esprit, de volonté propre.
 
Il s’agit de la conception moderne de l’univers, et saint Antoine, après avoir entendu le Diable évoquer Dieu, qui selon lui est impersonnel, supérieur et indifférent à tout, dit qu’il avait déjà lu les mêmes paroles dans les ouvrages d’Héraclite, d’Anaxagore et de quelques autres. Flaubert se garde donc bien d’imaginer, sur ces planètes, des êtres étranges qui leur donneraient une portée morale: l’univers tel que le conçoit l’intelligence théorique de Lucifer est vide d’âme; Dieu est au-delà du bien et du mal.christ.jpg Le paradoxe est que cette Tentation de saint Antoine se termine par une vision de Jésus-Christ dans le disque du Soleil. Or, cela suit, de la part du saint, une recherche des figures primordiales dont les corps sensibles ne sont que les reflets; et il les trouve dans le monde placé derrière la matière, et qui mêle les formes et les éléments entre eux - comme s’il était baigné par l’essence même de la vie: d’ailleurs, les membres y repoussent, tout y guérit. Ensuite, les nuages dorés s’ouvrent, et le saint voit le Christ dans l’astre du jour. Cela contredit frontalement la parole du Diable. Cela fait plutôt penser à Albert Steffen qui faisait voir à un cosmonaute le visage du Christ sur la Terre. Le lien est Gœthe et son second Faust, qui a inspiré à Flaubert cette sorte de drame-mystère de saint Antoine. Car Steffen vénérait Gœthe.
 
Flaubert rappelle aussi Tolkien rejetant, dans la science-fiction, les machines menant à des mystères profonds; quand il évoquait le ciel, il y plaçait des dieux, que rejoignaient des demi-dieux sur des bateaux enchantés: car les Elfes vivent déjà à demi dans le monde divin, dit-il.
 
On connaît de Flaubert surtout ses romans réalistes; mais il fut également un poète inspiré, quoiqu’en prose, et Lovecraft admirait beaucoup cette Tentation de saint Antoine: avec raison; elle m’a ébloui aussi.

08:17 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/02/2013

Les Lumières et la France éternelle

104_couverture-contrat-social.jpgFace à la perspective fédéraliste, en France, on craint toujours, comme en 1793, que certaines parties en viennent à se détacher de l’ensemble. Le fait est que Rousseau avait prévenu: dans le Contrat social, il affirmait que si des éléments de l’ensemble voulaient se détacher, ils le pouvaient toujours. L’idée d’indivisibilité, qu’on évoque souvent à ce sujet, n’avait, chez lui, aucun rapport avec le caractère sacré des frontières: il s’agissait de l’impossibilité d’imposer une loi à des citoyens qui n’auraient pas eu la possibilité de la voter. Cela s’attaquait plutôt au colonialisme: à la possibilité d’imposer des lois à des gens n’ayant pas le statut de citoyens.
 
On a voulu, en 1793, concilier la liberté de passer un contrat social avec le sentiment national: la liberté devait mener nécessairement à vouloir constituer un pacte se recoupant territorialement avec la France des rois. On postulait que le désir de vivre ensemble existait, et que toute liberté ne pouvait que le laisser pleinement s’exprimer.
 
C’était reconnaître, implicitement, que les rois avaient créé un peuple - continuer à en faire les pères de la nation. Ou c’était estimer qu’ils avaient été une production de cette dernière - ce qui devait déboucher tout naturellement sur le régime actuel, avec son monarque élu par le peuple!
 
Le lien entre la terre, le peuple et le prince vient de temps très anciens. La légende du roi Arthur en est profondément imprégnée. La terre, le peuple et le roi n’y font qu’un, y sont en symbiose. Même si le prince est élu par le peuple, le symbole demeure: il n’est pas si important qu’on croit qu’on lie la terre plus au roi ou au peuple. Le roi dirige le peuple: il le modèle donc; il exécute la volonté du peuple: il est modelé par lui. La fusion est réellement totale, dans les deux cas. Et qui peut prétendre que dans le système représentatif, le monarque élu se contente d’exécuter la volonté du peuple? Par le contrôle sur l’éducation, par exemple, il continue à le modeler...
 
La différence entre un royaume et une république dont la forme se présente comme sacrée ne saute donc pas aux yeux. De Gaulle en était parfaitement conscient, mais il ne s’en plaignait pas: pour lui, les idées des philosophes n’étaient qu’une sorte de bavardage qui planait inefficacement sur les réalités profondes de la nation. Joseph de Maistre s’était d’ailleurs déjà abondamment exprimé dans ce sens à propos de Rousseau. Peut-on vraiment dire qu’il a eu tort?

15:19 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

08/02/2013

La France est-elle chrétienne?

3424777506_a8d5360f05.jpgCertains voudraient enraciner la France dans le christianisme. Mais est-elle vraiment chrétienne?  Je crois que, fréquemment, et sans s’en rendre compte, on assimile le christianisme à l’héritage de l’ancienne Rome - dont l’influence me paraît, en France, bien plus patente. Dans le film du Parrain, un pape assurait que le christianisme n’était qu’un vernis posé sur des coutumes millénaires; il le disait de la Sicile, mais la France est-elle si différente?
 
J. R. R. Tolkien se disait catholique comme on l’était au treizième siècle; et beaucoup d’intellectuels français prétendent qu’on était encore alors très païen, notamment dans le nord de l’Europe; mais eux-mêmes se réclament fréquemment de Sénèque, de l’agnosticisme à la mode de l’ancienne Rome, qui admettait l’existence d’un dieu, mais le faisait très abstrait, très seneque_par_rubens.1235236473.jpgglobal, impersonnel, indifférent au sort des hommes. Or, je crois qu'inconsciemment, en France, on assimile le christianisme à cette philosophie - que pourtant François de Sales caractérisa comme étant l’essence même du paganisme!
 
Tolkien lisait probablement François de Sales - lequel pensait, aussi, que l’esprit divin était lié à l’âme de façon naturelle -, car son ami C. S. Lewis, que Tolkien a plus ou moins converti, fit un jour le vibrant éloge du pieux évêque de Genève, qui affirmait que les anges, quoiqu'invisibles, vivaient avec les hommes sur Terre - presque à la façon des elfes dans le Seigneur des anneaux. Mais qui en France partage encore avec ferveur cette vision des choses? Ce n’est pas la conception dominante.
 
Le Nouveau Testament parle aussi des anges qui descendent sur Terre: ils annoncent aux bergers la naissance de Jésus. Et saint Pierre parle des anges déchus qui errent sur Terre, et saint Augustin des anges sans morale qui instruisent les philosophes qui les invoquent. Mais la philosophie qu’en France tout le monde trouve normale et qui domine la vie intellectuelle n’est pas celle-là: c’est bien celle de Sénèque - ou de Lucrèce, le disciple d’Épicure. C’est bien celle qui existait sous les anciens empereurs romains - pas celle qui avait cours du temps images (3).jpgde saint Louis.
 
La République a-t-elle vraiment déchristianisé la France, comme on l’entend dire parfois? On peut en douter. Si elle a pu s’imposer, c’est aussi parce que la France s’était déchristianisée toute seule. L’effet de masse a pu accélérer le processus; mais l'a-t-il créé?
 
Au demeurant, dans ce monde que la philosophie moderne a rendu si abstrait et si théorique, un Teilhard de Chardin a pu voir la figure du Christ, d’une façon sublimée, transfigurée, renouvelée - selon moi. Mais il est bien moins une référence que Jean-Paul Sartre, d’abord; et même lui a forgé un langage nouveau, faisant peu appel aux symboles chrétiens traditionnels: il a bien placé le Christ dans une vision du monde héritée de l’ancienne Rome, de l’ancienne philosophie païenne, de Sénèque, de Cicéron.
 
L’important n’est pas forcément les vieilles formes: il faut aussi regarder vers l’avenir.

08:41 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

06/02/2013

Degolio XI: les menaces de Solcum

Solcum 13.jpgDans le dernier épisode de cette série, nous avons laissé Docteur Solcum au moment où le second voyou qui avait attaqué la jeune fille marchait vers le bord du toit pour regarder en bas et voir ce qui se passait et pourquoi il n’avait pas été suivi. Or, le héros ne disait rien, restant silencieux et se mêlant à l’ombre de la nuit.
 
Soudain, il se mut: il s’avança, semblant glisser au-dessus du sol - sur l’air. Puis, il posa la main sur l’épaule du brigand. Or, sa prise était ferme - puissante. L’autre écarquilla les yeux de terreur, et commença à hurler lorsqu’il se sentit serré dans cette espèce d’étau, soulevé au-dessus du toit puis poussé par delà le rebord: en vérité, sa vie ne tenait plus qu’à un fil. La main du héros était ce fil. Elle pouvait s’ouvrir à tout moment. Au-dessous du brigand, le vide s’étendait, béant. En bas, la rue était parcourue par des voitures aux phares allumés. Il semblait que ce fût l’abîme zébré par les comètes que chevauchent les démons. Et le voyou tremblait de tous ses membres, croyant sa dernière heure arrivée. Il pleurait, sanglotait!
 
Alors, de la créature masquée, vinrent des mots - prononcés d’une voix terrible, et qui résonnèrent comme s’ils venaient du fond du Gouffre: Silence, infâme! Cesse de pleurnicher ainsi que le font les enfants! Car tu riais bien, quand la femme que tu torturais gémissait, versant un fleuve de larmes. Pourquoi ne ris-tu plus, à présent? En quoi est-ce moins drôle? Ô dis-moi, graine de ténèbre!

Tu crois maintenant que tu peux échapper à ton juste châtiment. Mais écoute-moi bien: tu vas te rendre immédiatement à la police! Oui, tu te livreras, tu avoueras tout, tu confesseras, sans en omettre un seul, l’ensemble de tes crimes - ou je te retrouverai, et alors, attends-toi à être réduit d’un seul coup en poussière!
 
Ayant dit ces mots, il le tira à lui et le rejeta sur le toit sans ménagement.
 
Sache-le! dit-il encore, je vois à travers les murs - mon œil perce même les enveloppes de chair, distinguant ce qui se meut au fond des cœurs!Solcum 8.jpg Jamais tu ne pourras m’échapper. Si tu ne te livres pas, je hanterai tes cauchemars, et chaque nuit tu me verras à ta fenêtre, me tenant sur le rebord et braquant sur toi mon regard, lequel te semblera le foyer d’un feu horrible, pourvoyeur de tourments sans fin - jusqu’à, en vérité, ce que le sommeil te soit devenu impossible. Tu auras beau fermer les yeux, tu me verras encore: je t‘apparaîtrai comme une ombre monstrueuse au visage de flamme, aux dents de fer, aux griffes énormes! Tu ne pourras fuir nulle part: désormais, je resterai toujours avec toi, veillant à ce que tu exécutes à la lettre mes ordres.
 
Ainsi parla pour la première fois à haute voix Docteur Solcum - le dialogue avec Charles de Gaulle ayant été purement intérieur. Puis il s’éleva de nouveau au-dessus du sol, comme s’il était emporté vers les hauteurs par sa propre furie, par l’esprit de colère qui était en lui - et il commença à glisser comme un spectre vers le voyou, qui, épouvanté, recula à mesure, d’abord en rampant, puis, après s’être levé, en courant. Et trébuchant, agitant les bras comme un pantin désarticulé, il hurlait, appelant à l’aide, au secours! Ce qui se produisit à ce moment sera dit une fois prochaine.

08:30 Publié dans Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

04/02/2013

Science du vivant

Vie 2.jpgLa science moderne souvent pense avoir saisi les principes fondamentaux de la nature parce qu’elle a saisi les propriétés constantes des éléments; mais ces propriétés ne distinguent pas ce qui pour l’être humain est essentiel: ce qui est vivant de ce qui est mort. Elles sont générales; et l’être humain ne vit pas dans le général, mais dans l’espace qui lui est propre.
 
Pour certains, la différence entre le mort et le vivant est purement subjective; mais c’est justement cette subjectivité qui intéresse l’être humain, puisqu’il préfère être vivant que mort, et que son désir de connaissance renvoie en partie à l’espoir de trouver le moyen de prolonger sa vie - ou d’en accroître l’intensité. Parler de façon absolue ne correspond pas aux expériences réelles que l’homme effectue.
 
La science qui saisit la différence entre le vivant et le mort n’en est qu’à ses débuts, je crois, et pourtant, elle est fondamentale. La connaissance qui embrasse la qualité des choses est différente de celle qui appréhende leur quantité; or, son importance est indéniable.
 
Une science qui pénètrerait les qualités intermittentes de la matière aurait des rapports avec l’art: l’artiste tend à saisir l’essence morale des choses - indépendamment des choses mêmes. Mais il le fait inconsciemment, la plupart du temps. Une science doit certainement avoir pour but de clarifier sa démarche.
 
pierre.rabhi_1.jpgPrenons l’exemple de Pierre Rabhi, qui essaya de saisir la qualité propre aux plantes afin de créer une forme d’agriculture biologique applicable aux pays africains et européens, notamment en s’aidant de la biodynamie de Rudolf Steiner, ainsi que de pratiques traditionnelles universelles. En France, il fut un pionnier: il avait compris que la technique qui s’occupe du vivant devait devenir un art, et que la science même devait en pénétrer les mystères sous une forme artistique - en passant notamment par l’image. Les qualités des plantes, de fait, conduisent à ce qu’en rhétorique on nomme les personnifications - si on veut les exprimer. Elles amènent à procéder comme Lamartine dans sa poésie.
 
Toute qualité intime renvoie à ce que l’être humain ressent en lui. Il ne fait pas autrement l’expérience de ce qui est qualitatif: cela ne renvoie qu’à sa propre intériorité - ou subjectivité. Mais comme c’est Vie 3.jpgprécisément cette substance subjective qui alimente l’animation de son propre corps, comme il ressent cette animation comme une force subjective d’optimisme, d’allant, de dynamisme, cela revient à dire que la plante doit, lorsqu’elle est digérée, disposer de ces qualités.
 
Or, en biodynamie, les intrants chimiques sont proscrits: les molécules étant passées par l’électrolyse et une minéralisation complète, la matière est regardée comme dénuée de vie. Ses effets ne sont que mécaniques, extérieurs, et s’accompagnent d’une diminution des qualités nutritives internes.
 
Le vivant, dans l’antiquité, était assimilé à l’âme, à une qualité subjective des éléments, une grâce posée sur les choses, et qu’il s’agit de ne pas laisser s’évaporer. Les machines suivent, elles, les lois constantes de la matière. Mais leurs prodiges ne doivent pas éblouir au point de persuader qu’elles sont vivantes - que les êtres vivants leur sont apparentés: cela n’est pas, je crois, le cas.

16:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook