08/03/2013

La force de la Révolution

m506006_87ee2128_p.jpgLa grande force de la Révolution, en France, fut dans la volonté de détacher le génie de la patrie de la personne d’un homme distinct, et, par conséquent, de dématérialiser le lien social, de le laisser dans l’espace de l’esprit. Ce qui unit les différents citoyens n’est pas un système nerveux physique, comme est celui qui unit les différentes parties du corps d’un roi: le cerveau du prince est remplacé par un cerveau immatériel, éthérique - situé dans l’air. On entrait dans une de ces sociétés imaginées par Olaf Stapledon, dont l’unité était dans des flux cohérents d’énergie. Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize s’exprime de cette manière.
 
Ainsi, à terme, même l’objet physique qu’est Paris ne pourrait plus apparaître comme étant le centre réel d’une république tissée entièrement d’âmes libres. Un tel centre, de fait, ne pouvait être qu’un foyer d’amour - que le feu sur lequel à Rome veillaient les Vestales préfigurait. Cette flamme spirituelle était un rayon du soleil de l’Être suprême - un génie au sens où l’entendaient les anciens Romains: doigt détaché de l'astre fondamental, ange! Envoyé des hauteurs, il exerçait son influence sur tous les hommes qui lui étaient liés, et il n’était, en soi, fixé par aucun objet sensible - ni capitale, ni palais, ni prince. L’affranchissement devenait total.
 
Cependant, à l’esprit, il demeurait abstrait. Il s’agissait de parler de lui au travers d’une trinité - qui, par triangulation, le localisait: apparut, ainsi, le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité. Ces trois joyaux sertissant la parure d'ombre du génie de la patrie traçaient des lignes dont le croisement indiquait sa présence.
 
Néanmoins, le culte de la Cour, c’est-à-dire de Paris, de sa langue, de sa culture propre - culte qui existait déjà sous l’ancien régime -, ne s’est pas assez estompé pour que cela se manifeste clairement. Le génie national se confond avec l’intelligence des élites, la beauté de la capitale, la richesse des MontpellierPeyrouLouisXIV2_WEB.jpgentreprises, la pureté des institutions… Jamais on ne put l’en détacher; il disparut fréquemment sous l’amas. Or, cela a conduit à sacraliser ce dernier: le rayonnement de ce qu’il recouvrait le faisait luire - et on pensait qu’il brillait de son propre éclat.
 
Mais on agissait déjà de cette façon sous l’ancien régime: le roi était divinisé, au lieu de ne faire que porter le bon ange du pays. On attend toujours que des éléments matériels recoupent entièrement l’élément spirituel qui se tient dans l’ombre. On a ce besoin irrépressible.
 
Saint Augustin disait que, dans la Genèse, lorsqu’il est dit que Dieu créa en principe (in principio) le Ciel et la Terre, il s’agissait en réalité du Ciel et de la Terre sous une forme spirituelle: il créa le principe du Ciel et de la Terre; mais que beaucoup d’esprits trop peu évolués ne pouvaient le comprendre autrement que comme la création initiale du Ciel et de la Terre physiques (ce qui pour lui n’était pas, car sinon le texte eût dit: in primo). Il n’en voulait cependant pas à ceux qui à son idée se trompaient, du moment qu’ils se référaient essentiellement à la Bible. Mais peut-être que notre époque est plus exigeante, la liberté, l’égalité et la fraternité n’étant pas des choses, mais des idées. On ne peut donc plus confondre.

08:29 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Billet très intéressant, Rémi. Oui. Effectivement. Je crois que notre époque est plus exigeante, en tout cas en ce qui concerne le symbole de la liberté, de l'égalité, et de la fraternité. Nous ne voulons plus de rois, ni de populistes, ni d'hommes forts qui maîtrisent nos vies et qui font les lois. La démocratie exige l'émancipation de tous pour tous. La Terre et le Ciel deviennent ainsi uni "en principe" et non dans un ordre physique représenté par le culte de la personnalité de l'homme fort représentant auto-proclamé de Dieu sur Terre. Mais cette exigence voulu n'est de loin pas acquise par tous. La tentation du culte de l'homme fort demeure partout présent. Peut-être le principe de liberté démocratique s'étendra-t-il à la planète entière. Peut-être pas. Le culte du Dieu libre et d'Amour n'est pas gagné et ne le sera sans doute jamais...sauf à dire que le Bien aura vaincu le Mal. Ce n'est pas un projet terrestre mais céleste. Très belle journée à vous.

Écrit par : pachakmac | 08/03/2013

Merci, Pachakmac... Bonne journée à vous aussi. Mais je pense que c'est aussi un projet terrestre, même si une victoire totale signifierait peut-être la transmutation immédiate du plomb terrestre en or céleste. Comme Flaubert le dit de la langue, des mots, quand il affirme que le style, l'art, consiste à faire disparaître les mots dans la pensée pure. Le progrès moral est affaire d'artistes, avant tout. Les manifestations terrestres du "génie national" ne sont somme toute que des choses à spiritualiser. Mais au départ, c'est bien dans la matière qu'on agit. A bientôt!

Écrit par : Rémi Mogenet | 08/03/2013

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