03/05/2013

Henry Bordeaux et l’Atlantide

H Bordeaux.jpgIl y a quelques mois, le Conseil général de la Haute-Savoie m’a donné pour mission d’étudier la représentation des châteaux du département dans la littérature et, à cette occasion, j’ai lu pour la première fois de ma vie un livre de Henry Bordeaux, celui qu’il avait intitulé Le Chablais - recueil de souvenirs d’un monde disparu, la Savoie d’autrefois (antérieure à la Première Guerre mondiale), que l’auteur assimile à l’Atlantide. Ce qui me semble assez juste, l’Atlantide étant le lieu où le mythe et l’histoire se rencontrent! Car la littérature savoyarde du dix-neuvième siècle l’atteste: on vivait alors dans la mythologie autant que dans les faits physiques; le Duché était foncièrement romantique.
 
Mais ce n’est pas le cas de Bordeaux: il est d’un style bien différent. Même s’il imprègne ses souvenirs d’une forte sentimentalité, il se refuse à sortir des bornes du réalisme, se contentant de parler des mystères de la religion ou de la légende de l’ancienne Savoie comme de choses perdues. Or, à un certain moment, il raconte qu’il est venu avec Marcel Proust au château de Coudrée, et qu’il a été agacé par son style bavard. Mais Proust lui aussi ressuscitait la France légendaire en mêlant ses souvenirs aux formes magiques du passé, qu’il pénétrait de sa ferveur. D’un certain point de vue, il ressemble aux vieux auteurs savoyards, à la différence que ceux-ci étaient plus foncièrement spiritualistes, étant catholiques et fidèles à François de Sales.
 
De cela, Bordeaux les louait, sans voir, peut-être, à quel point était particulière leur manière de mêler les visions les plus échevelées du Romantisme à la religion catholique: à cet égard, ils rappelaient l’Allemagne - Tieck, Klopstock. En France, le catholicisme était néoclassique. Il se référait absolument au siècle de Louis XIV. Même Chateaubriand, réclamant le merveilleux chrétien contre la fable antique, était une exception. Paradoxalement, la référence au Moyen Âge était regardée comme déviante. Or, Bordeaux aussi était néoclassique. Son style annonce celui de De Gaulle!
 
Naturellement, il n’est pas sans poésie. Mais il était déjà profondément français - en ce sens que, conservateur, il ne pouvait plus ne pas avoir un style imité de Racine! S’il avait eu celui de Maurice Dantand, qu’il évoque dans son livre, on l’aurait d’instinct pris pour un héritier de Victor Hugo et un précurseur des Surréalistes; idéologiquement, c’était impossible. Car Dantand était catholique et 0-sitraEVE900943_312220_champagny-angelot-jeux-de-lumiere-----dvidalie-fondation-facim.jpgconservateur, mais visionnaire et plein de mythes cosmiques et grandioses; accord qui n’était pas permis en France.
 
En Savoie, jamais la liberté dans l’imagination n’était apparue comme susceptible d’empêcher la fidélité à la Doctrine. François de Sales même affirmait que les figures mystiques par lesquelles celle-ci était intégrée à l’âme individuelle - devenant ainsi objet de foi au sens propre -, pouvaient varier à l’infini: il allait jusqu’à recommander l’imagination à sa chère Philothée! La Savoie était comme les pays orientaux, déployant des images toujours nouvelles sur la base de principes mystiques stables. L’art baroque, qui en France lui est propre, et lui venait principalement du monde allemand, nourrissait les esprits dans cette direction.
 
Bordeaux n’a pas voulu le voir, préférant raisonner en fonction de Paris, et, comme ses amis Paul Bourget et Pierre Benoît, cultiver une prose plus sobre, plus suggestive, propre à la littérature conservatrice française.

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