05/05/2013

Degolio XVI: la lueur des mouches

1.jpgDans le dernier épisode, nous avons expliqué pourquoi Charles de Gaulle, tel que nous le peignons dans cette série, a pu penser que Jean-Paul Sartre avait une sorte de clairvoyance qui pouvait être perçue dans sa pièce des Mouches, qui alors se jouait au théâtre.
 
Il se rendit donc à sa représentation, et, après y avoir assisté, il demeura incertain: les costumes étranges, les masques, la mise en scène ritualisée de Charles Dullin lui avaient bien suggéré qu’il s’agissait là d’un mystère au sens où l’entendaient les Anciens. Et pourtant, l’auteur paraissait ironiser. Jupiter y était le Seigneur des Mouches, et semblait ridicule. En même temps il avait une stature puissante, noble, qui inspirait de la peur. Il se souvint d’Amphitryon, de Molière: les figures de Mercure et de Jupiter remplaçant Sosie et l’époux d’Alcmène avaient toujours créé en lui le même sentiment. Cette force inexorable qui n’était bonne que parce qu’elle avait le dernier mot était le fond de la tragédie...
 
Cependant, quelque chose en lui se mouvait qui franchissait un seuil, allait plus loin que ce qu’il avait vu. Une lumière semblait s’en dégager, mais qui ne l’éclairait que par le bout presque dissous de ses faibles rayons: elle se tenait au bord de son cerveau - sans pouvoir le pénétrer.
 
Or, la nuit suivante, il rêva. Il vit Jupiter, entouré de mouches - tel que Sartre le représente. Il avait le visage de l’acteur ayant joué son rôle au théâtre. Il le regarda dans les yeux, et, soudain, s’aperçut que c’était Docteur Solcum, entouré d’étincelles d’or. Alors, il crut voir qu’il avait effectivement un visage qui, en même temps qu’il était humain, rappelait celui d’une mouche.
 
Il ne s’agissait cependant pas d’une mouche hideuse: elle était belle. Des émeraudes constellaient ses joues. Sur son front luisait une couronne de topazes. À son cou chatoyaient des saphirs. Il était comme 09_mouche_en_echasse_close-up.jpgune mouche royale - prince d’êtres célestes. Ses ailes bleutées étaient traversées de fils d’or, et nimbées d’un éclat d’argent. Toute sa personne brillait; un arc-en-ciel semblait en faire le tour. Sa tête était ceinte d’une auréole éclatante. À coup sûr il venait du pays enchanté - au sein duquel les hommes ont un lien avec l’animal jusque dans leur forme!
 
Alors il l’entendit lui parler, et il reconnut sa voix; et il lui dit: Ô tu as deviné, je suis le génie qui souffle aux mouches leurs désirs! Qui œuvre dans leur volonté. Je suis le Seigneur des Mouches.

En passant de mon monde au tien, j’ai engendré dans l’air des nuées de ces insectes; et tu verras quelque jour prochain qu’elles forment fréquemment, en se collant les unes aux autres, en s’agglutinant, des corps puissants, dans lequel je pourrai placer ma volonté et qui m’obéiront, qui constitueront comme une armée. On ne distinguera plus les mouches, tant elles seront unies: le corps sera semblable à celui d’un être humain. Plusieurs guerriers à mon service en naîtront. Tu ne devras pas en avoir peur; ils seront tes alliés.
 
Car tel est, vis-à-vis des bêtes, le pouvoir de ceux de ma race - de mon peuple.

Alors De Gaulle commença à comprendre. Néanmoins, ce qui s’ensuivit sera dit une autre fois.

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