17/05/2013

Michel Jeury: l’Orbe et la Roue

l-orbe-et-la-roue-189878-250-400.jpgJ’ai lu récemment un roman que j’avais chez moi depuis des années, L’Orbe et la Roue, de Michel Jeury, écrivain majeur de science-fiction. Le style en est beau - très travaillé. La narration, en outre, étant effectuée à partir des personnages, le futur y apparaît par fragments, d’une manière mystérieuse, Jeury faisant l’économie des explications qui fréquemment alourdissent le genre. Dans la brume dorée de l’avenir lointain, des formes gigantesques, grandioses, se dessinent - mais aussi des paysages exotiques, des peuples extraordinaires, de fantastiques machines… Le rêve devient réalité, les désirs sont comblés. C’est d’une grande poésie. Néanmoins, lorsqu’on comprend de quoi est fait cet avenir, on a du mal à y croire. Les hommes, pareils à des dieux, y ont des pouvoirs démesurés, et le plus étonnant est que dans l’un des rares passages explicatifs, il est dit que leur savoir reste empirique. Pourtant, ils vont chercher des âmes dans l’univers-ombre, dit l‘auteur - et ils ressuscitent des gens, créent des êtres, des planètes! Comment, à partir de l’expérience physique, parvenir à pénétrer de tels mystères? Cela revient à assimiler le fonctionnement du monde des esprits à celui de la matière - illusion ordinaire de la science-fiction.
 
Du reste, l’atmosphère énigmatique facilite la confusion: elle évite d’entrer dans des idées trop claires. Cette fuite dans le songe est pratique, au sein de ce genre qui, par ses explications nourries au sein de la science matérialiste, tend au prosaïsme: cela permet la poésie. Néanmoins, à mes yeux, l’idéal consiste à parvenir à donner des explications qui elles-mêmes soient poétiques - tour de force auquel est parvenu par exemple Gœthe dans son Faust, ou Victor Hugo dans ses Travailleurs de la mer.
 
perun_by_coyoteart-d36msri.jpgChez Jeury, le matérialisme des conjectures est surmonté par l’idéalisme: il crée des symboles magnifiques, exprimant les grandes tendances morales de l’univers. L’Orbe, c’est le pouvoir temporel qui tend à la totalisation, et à tout figer; il est représenté par la figure de l’Émanation de Pharaon. La Roue, c’est la science, et la tendance au mouvement, à la liberté; elle est représentée par le Révérend à la Hache, celui qui coupe les ponts avec le centre qui bloque tout autour de son axe. Ces allégories, en toile de fond, poétisent l’ensemble, le livre allant jusqu’à les poser comme des forces agissant par elles-mêmes. Jeury, du reste, prend le parti du Révérend contre l’Émanation: il prend le parti de la poésie contre la prose - du particularisme libéré contre le centre qui assujettit! (Il faut préciser qu’il a toujours vécu dans sa province natale, excentrée et champêtre, et est devenu à la fin de sa carrière le chantre du roman paysan.) Même si je crois que le vrai idéal consiste en un juste équilibre entre les deux forces, je trouve cet écrivain magnifique; il m’inspire une sympathie infinie.

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