19/05/2013

Alexis Bachellerie et les ondins d’Evian

udden__harald_theodor-merman_playingfor_nymphs~OMf62300~10127_20100913_100000460_1022.jpgAu cours de mes travaux sur la représentation des châteaux de Haute-Savoie dans la littérature, j’ai eu l’occasion de lire un livre qui me faisait envie depuis longtemps, Au Pays évianais, d’Alexis Bachellerie - un Auvergnat qui, à la fin du dix-neuvième siècle, s’est installé dans la digne ville d’eaux, et en est devenu le chantre ardent, l’Homère! Dans la littérature régionale, on fait de ces merveilleuses découvertes.
 
Alors régnait encore le goût du folklore, du monde des fées, d’un passé fabuleux - et Bachellerie y est entré de plain-pied. Il réutilise les contes et légendes connus, mais il en ajoute, créant l’image des esprits du lac Léman, et j’aime tendrement les pages où il s’adonne à cet art trop oublié depuis: la mythologie!
 
J’en donnerai un exemple, se situant à l’époque où le lac n’avait encore jamais vu aucune voile glisser sur ses eaux: Une ondulation se produisit à sa surface, et un corps ruisselant que surmontait une tête rieuse aux cheveux céruléens, à la queue de triton, émergea des flots. Le dieu siffla légèrement. D’une caverne proche un susurrement répondit, et bientôt s’étant rejoints, deux génies du lac se livrèrent à mille ébats, enlaçant leurs corps souples et vigoureux dont le soleil faisait briller les écailles, fouettant de leurs queues puissantes l’eau qui retombait autour d’eux en pluie irisée.
 
Après s’être ébattus de la sorte, ils gagnèrent le rivage proche où le sable se pailletait d’or à travers les massifs de troènes et les buissons d’œnanthes.
 
Une paix immense régnait et le silence universel. Des souffles très doux charriaient des bouffées de parfums sauvages dans l’air que traversaient  des vols de mouettes, de glèbes et de harles.

Les deux immortels se mettent alors à évoquer ensemble les temps futurs, annonçant les cités glorieuses de l’être humain et ses progrès techniques - étape à son insu de la transformation 2006AX6050.jpguniverselle et continue des choses. Et Bachellerie cite quasiment Joseph de Maistre: la faiblesse de cette créature bornée éclatera toujours dans son impuissance à créer sciemment, affirme-t-il! Or, cela l’amènera à se souvenir encore des génies des éléments, quoique de façon éparse et sporadique: voyant ses propres limites, il renouera avec eux.
 
Cela ressemble à une réflexion du poète Henri de Régnier. Car il n’est pas sûr que Joseph de Maistre ait été toujours convaincu que l’homme resterait si faible: en tout cas, Louis-Claude de Saint-Martin, qu’il avait beaucoup lu, et dont il faisait l’éloge, assurait, lui, qu’il créerait un jour sciemment des avenirs nouveaux! Mais peut-être qu’alors, il sera doué techniquement sans avoir renoncé à pénétrer l’âme des éléments - parvenant à concilier les deux.
 
Bachellerie ne va pas si loin: il se contente de l’opposition habituelle entre la magie et la science. Ses imaginations n’en sont pas moins pleines de charme.

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