29/05/2013

Émile Nelligan et la femme de Vénus

Emile_Nelligan.JPGÉmile Nelligan (1879-1941) est un poète québécois que j’aime infiniment, d’un romantisme authentique, traversé de visions, qui du reste ont fini par engloutir sa conscience: il a passé la moitié de sa vie dans un hôpital psychiatrique et ses derniers textes attestent d’hallucinations quasi incontrôlables. Mais du temps où il parvenait, notamment par la musicalité du vers, à concilier la raison avec la flamboyance des images, il était sublime, et le Québec a gardé de lui l’image du poète par excellence, consumé par son ardeur à pénétrer les mondes enfouis de l’âme!
 
Or, un de ses poèmes, Thème sentimental, évoque une femme entrevue sur la planète Vénus:
 
Je t’ai vue un soir me sourire
Dans la planète des Bergers:
Tu descendais à pas légers
Du seuil d’un château de porphyre.
 
Et ton œil de diamant rare
Éblouissait le règne astral.
Femme, depuis, par mont ou val,
Femme, beau marbre de Carrare,
 
Ta voix me hante en sons chargés 
De mystère et fait mon martyre,
Car toujours je te vois sourire
Dans la planète des Bergers.
 
fantasy-art-sublime-wallpaper-wallpapers-array-wallwuzz-hd-wallpaper-5496.jpgLa sirène de l’étoile du Berger l’appelait de son œil étincelant: la beauté de la lumière céleste le bouleversait et anéantissait en lui la pensée. Une nostalgie puissante le saisissait, en faveur de ce monde plus beau, de ce royaume de la femme cosmique!
 
Plus qu’on ne croit, l’attrait de cet éclat mystérieux s’est exercé sur les auteurs qui ont prétendu explorer par la raison les lointains de l’espace - ont cru, même, élaborer des hypothèses crédibles sur ce que les planètes du ciel physiquement contenaient! Nelligan comprenait, sans doute, qu’il s’agissait d’un rêve, d’une vision; mais il n’en saisissait pas le sens: elle demeurait pour lui une énigme. A cet égard, il rappelle Gérard de Nerval.

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27/05/2013

Degolio XVII: détournement d’avion

01.jpgDans le dernier épisode de cette troublante série, nous avons raconté le rêve étrange que fit Charles de Gaulle et qui lui révéla une nouvelle facette de son double extraterrestre: il portait le titre de Seigneur des Mouches.
 
Or, après l’avoir entendu parler en songe, il se réveilla.
 
Il se posa, naturellement, bien des questions: qui était vraiment ce Solcum? Car une mouche était puissante, mais cruelle, et fausse, comme disait le grand savant allemand Oken: pouvait-on vraiment lui faire confiance? Son sceptre - si brillant, si pur - également étonnait Charles: quelle était sa nature? D’où venait-il?
 
Il ne trouva aucune réponse à ces questions, et nulle vision nouvelle pour le moment ne vint mettre en lui une lumière.
 
Or, le soleil se levait. Il commença une fois encore à se demander si tout cela n’était pas simplement un rêve dénué de sens. Il alluma la radio, afin d’écouter les informations. Il était huit heures. Il entendit aussitôt l’orateur effaré annoncer une prise d’otage dans le ciel. Une bande bien organisée avait détourné un avion d’Air France qui venait de Pékin et devait se poser à Paris. Les pirates de l'air prétendaient avoir des motivations politiques, mais leurs revendications étaient floues: ils ne les exprimaient pas clairement.
 
Ayant entendu cela, Charles de Gaulle fut comme pris d’un tremblement. Une flamme noire venue de profondeurs obscures sembla soudain l’envahir. Il sentit une rage démesurée monter en lui. Son indignation était sans limite: oser s’attaquer ainsi à la France!
 
Captain Canada.jpgPuis, il eut un sentiment bizarre. Quelque chose se détachait de lui, comme une vapeur sombre, une ombre. Bientôt il prit forme et il reconnut Solcum - son alter ego!
 
Le spectre se tenait devant lui, matérialisé, arraché aux ténèbres. Les stries sur son heaume luisaient. Il se dégageait de tout son être une vague lueur de cuivre. 
 
Il se produisit alors une chose extraordinaire: Charles se sentit à l’intérieur de Solcum! Il se regardait lui-même, et se voyait de l’extérieur. 
 
Cependant, un voile lumineux se tenait entre son ancien corps et ses yeux d’emprunt: il avait du mal à en distinguer les détails. En revanche, il lui semblait apercevoir, à l’intérieur, des lignes de lumière, dessinant une forme, comme s’il voyait l’être psychique de ses membres; mais ce fut fugace.
 
Or, sous cette apparence de Solcum, il se détourna, se dirigea vers la fenêtre, comme poussé par une volonté plus puissante que la sienne, et il s’en fut en laissant derrière lui une brume bleue. 
 
L’instant d’après, il se vit voler dans les airs, tiré par son bâton doré, dont il jaillissait maintes étincelles - et qui laissait, derrière lui, un sillon d’or!
 
avion_air_France23.jpgSoudain, devant lui, mais volant dans le même sens, apparut, clair dans l’azur, un avion!
 
S’élançant par dessus un champ de nuages qui ressemblait à un pays de neige, Solcum rattrapa l’engin, puis se posa sur sa carlingue. Les passagers, à l’intérieur, entendirent un bruit sourd, et se demandèrent ce qui se passait. Leur étonnement ne connut plus de bornes lorsqu’ils virent, par les fenêtres à droite, un être masqué marcher sur l’aile, et semblant ne souffrir aucunement du vent! Mais ils crurent avoir rêvé, car aussitôt, une brume bleue le remplaça, avant de disparaître elle-même...
 
Or, le héros, à présent, était à l’intérieur de l’aéroplane!
 
Ce qui se passa ensuite sera dit une autre fois, s’il est possible.

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25/05/2013

Un super-héros pour Grenoble

ELEMENTAR1cover.jpgUn journaliste du Figaro, commentant l’album Masqué de Serge Lehman et Stéphane Créty, a écrit que le super-héros était forcément lié aux grandes métropoles. Je n’en crois rien. S’il est produit pour défendre symboliquement l’être humain, il est présent partout. Il peut non seulement arrêter des brigands dans les grosses villes, mais aussi combattre des extraterrestres, des monstres venus de la mer, des géants de la montagne, et tout ce qu’on voudra qui peut représenter une menace. Le propre du super-héros n’est pas la grosse ville, mais son costume qui le masque et le transfigure. Il est l’expression du double dont on rêve. Il s’oppose au héros traditionnel en ce qu’il est une singularité détachée de l’histoire officielle: évoluant en dehors de la politique, il est foncièrement issu du Romantisme.
 
Si le super-héros était propre à la grande ville, il ne serait que le descendant d’Auguste par opposition aux héros grecs, qui parcourent les montagnes et la mer et sont liés à des cités assez petites. Or, en réalité, c’est le contraire qui est vrai: rien n’étant plus profondément lié à l’histoire politique que Rome, les super-héros ressemblent davantage aux légendaires demi-dieux de la Grèce primitive. D'ailleurs, Hercule a été intégré aux super-héros de la compagnie Marvel...
 
Si le super-héros a pu se lier à la métropole moderne, c’est parce que l’idée de jungle urbaine s’est développée - parce que les plus grosses villes américaines ne sont pas celles qui détiennent le pouvoir politique. Elles sont des développements économiques, comme ne sont pas les grandes capitales européennes de façon pure, étant dans le même temps des centres administratifs. Bien sûr, elles n’en ont pas moins crû comme leurs sœurs d’Amérique: elles ont aussi une part de monstruosité, émanée de la révolution industrielle.
 
Mais de nombreuses petites villes sont dans le même cas. Tout comme les stations de vacances - fréquemment de simples villages. L’image du super-héros n’est en rien restrictive; il est faux que Paris, par exemple, soit plus propice à la mythologie qu’une autre cité de France. Si on le pense, pour moi, c’est surtout parce qu’on dépend encore de la tournure d’esprit propre à l’ancienne Rome - telle que la symbolise Auguste divinisé.
 
Or, j’ai récemment lu une bande dessinée sur un surhomme étrange, Elementar, jeune homme gouvernant à sa guise les éléments, et apparu dans la ville de Grenoble. Il s’est fait un costume qui le masque, et l’histoire fonctionne bien: elle est mêlée au folklore local, comme le sont souvent les super-héros américains. Car il combat une secte d’hommes-loups, et le Dauphiné est connu pour avoir beaucoup lutté contre les loups, autrefois. On ne voit pas pourquoi Elementar aurait besoin de se rendre à Paris, Grenoble est déjà riche, sur le plan spirituel et culturel! Et cela, même si l’éditeur a écrit, dans le magazine qui publie les aventures de ce héros, qu’il se passait des choses, dans la cité alpine - finalement. L’adverbe suggère qu’on ne pouvait pas s’y attendre! C’est, il me semble, une erreur: l’Esprit souffle où il veut.

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21/05/2013

Visite dans l’imaginaire de nos châteaux

bocklin45.jpgDimanche prochain, 26 mai, à 16 h, au château de Clermont-en-Genevois, j’effectuerai une visite guidée de l’exposition qui y a actuellement lieu, sur la représentation des châteaux de Haute-Savoie dans les arts. En ce qui me concerne, je suis responsable de la partie sur la littérature, qui évidemment est la moins spectaculaire; mais il y a des bornes auxquelles on peut se brancher pour écouter des extraits d’écrivains. La visite guidée consistera à passer devant les images et à entendre, par moi, présenter et lire d’autres extraits encore, ou les mêmes, car certains sont incontournables.
 
Or, la littérature fait en réalité comme la peinture: elle crée des images, soutenues ou tissées mystérieusement par le rythme des phrases - ou des vers, lorsqu’ils sont présents. Elle fait entrer plus clairement dans un monde d’images intérieures, la peinture les ayant placées à l’extérieur de soi, et ne les créant à l’intérieur que par réfraction. Cela donne à l’art des mots une liberté supplémentaire, et des possibilités insoupçonnées, tandis que l’image plastique est plus limitée. Quand j’étais jeune, je dessinais et peignais, en même temps que j’écrivais, et j’ai choisi l’écriture à cause de cela. Le monde poétique est plus difficile d’accès que le monde plastique, mais il est, à mes yeux, plus profond.
 
Les auteurs ont créé une véritable mythologie des châteaux. Le seul qui soit bien connu est Victor Hugo, pour la Haute-Savoie, mais il en est d’autres que j’aime infiniment, à commencer par le Savoyard Jacques Replat, injustement méconnu, un romantique qui avait le sens de la nostalgie du monde divin, ce que les Allemands ont appelé Sehnsucht. Il regardait les châteaux, et en lui surgissaient des légendes, des êtres fabuleux, des énigmes, ouvrant l’âme aux lointains, la tirant vers une vie inconnue. Proche à cet égard d’un Gérard de Nerval, il sut garder assez d’humour et de Hugo_Chateau.jpgmodestie pour demeurer dans les bornes de la raison. Mais d’autres écrivains seront présents, qui avaient aussi du charme, et ont ramené avec poésie les vieux souvenirs, ou créé de nouvelles figures.
 
La visite se fait sur réservation. On trouvera les renseignements nécessaires ici.
 
J’ajoute qu’on vend sur place un catalogue de l’exposition, dans lequel se trouve un texte sur le sujet que j’avais en charge, exposant ma problématique, celle de savoir si les images liées aux châteaux étaient arbitraires, ou si la forme même des châteaux soit les faisait naître, soit les faisait choisir parmi les motifs ou archétypes qui dorment au-dessous de la conscience. On sait que Victor Hugo par exemple pensait que les lieux mêmes suscitaient dans l’âme les images fabuleuses que le poète y plaçait: qu’il y avait quelque chose d’objectif dans la création mythologique. Je dois dire que c’est plutôt la solution que j’ai retenue: la silhouette d’un édifice inspire déjà un sentiment qui oriente l’invention.

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19/05/2013

Alexis Bachellerie et les ondins d’Evian

udden__harald_theodor-merman_playingfor_nymphs~OMf62300~10127_20100913_100000460_1022.jpgAu cours de mes travaux sur la représentation des châteaux de Haute-Savoie dans la littérature, j’ai eu l’occasion de lire un livre qui me faisait envie depuis longtemps, Au Pays évianais, d’Alexis Bachellerie - un Auvergnat qui, à la fin du dix-neuvième siècle, s’est installé dans la digne ville d’eaux, et en est devenu le chantre ardent, l’Homère! Dans la littérature régionale, on fait de ces merveilleuses découvertes.
 
Alors régnait encore le goût du folklore, du monde des fées, d’un passé fabuleux - et Bachellerie y est entré de plain-pied. Il réutilise les contes et légendes connus, mais il en ajoute, créant l’image des esprits du lac Léman, et j’aime tendrement les pages où il s’adonne à cet art trop oublié depuis: la mythologie!
 
J’en donnerai un exemple, se situant à l’époque où le lac n’avait encore jamais vu aucune voile glisser sur ses eaux: Une ondulation se produisit à sa surface, et un corps ruisselant que surmontait une tête rieuse aux cheveux céruléens, à la queue de triton, émergea des flots. Le dieu siffla légèrement. D’une caverne proche un susurrement répondit, et bientôt s’étant rejoints, deux génies du lac se livrèrent à mille ébats, enlaçant leurs corps souples et vigoureux dont le soleil faisait briller les écailles, fouettant de leurs queues puissantes l’eau qui retombait autour d’eux en pluie irisée.
 
Après s’être ébattus de la sorte, ils gagnèrent le rivage proche où le sable se pailletait d’or à travers les massifs de troènes et les buissons d’œnanthes.
 
Une paix immense régnait et le silence universel. Des souffles très doux charriaient des bouffées de parfums sauvages dans l’air que traversaient  des vols de mouettes, de glèbes et de harles.

Les deux immortels se mettent alors à évoquer ensemble les temps futurs, annonçant les cités glorieuses de l’être humain et ses progrès techniques - étape à son insu de la transformation 2006AX6050.jpguniverselle et continue des choses. Et Bachellerie cite quasiment Joseph de Maistre: la faiblesse de cette créature bornée éclatera toujours dans son impuissance à créer sciemment, affirme-t-il! Or, cela l’amènera à se souvenir encore des génies des éléments, quoique de façon éparse et sporadique: voyant ses propres limites, il renouera avec eux.
 
Cela ressemble à une réflexion du poète Henri de Régnier. Car il n’est pas sûr que Joseph de Maistre ait été toujours convaincu que l’homme resterait si faible: en tout cas, Louis-Claude de Saint-Martin, qu’il avait beaucoup lu, et dont il faisait l’éloge, assurait, lui, qu’il créerait un jour sciemment des avenirs nouveaux! Mais peut-être qu’alors, il sera doué techniquement sans avoir renoncé à pénétrer l’âme des éléments - parvenant à concilier les deux.
 
Bachellerie ne va pas si loin: il se contente de l’opposition habituelle entre la magie et la science. Ses imaginations n’en sont pas moins pleines de charme.

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17/05/2013

Michel Jeury: l’Orbe et la Roue

l-orbe-et-la-roue-189878-250-400.jpgJ’ai lu récemment un roman que j’avais chez moi depuis des années, L’Orbe et la Roue, de Michel Jeury, écrivain majeur de science-fiction. Le style en est beau - très travaillé. La narration, en outre, étant effectuée à partir des personnages, le futur y apparaît par fragments, d’une manière mystérieuse, Jeury faisant l’économie des explications qui fréquemment alourdissent le genre. Dans la brume dorée de l’avenir lointain, des formes gigantesques, grandioses, se dessinent - mais aussi des paysages exotiques, des peuples extraordinaires, de fantastiques machines… Le rêve devient réalité, les désirs sont comblés. C’est d’une grande poésie. Néanmoins, lorsqu’on comprend de quoi est fait cet avenir, on a du mal à y croire. Les hommes, pareils à des dieux, y ont des pouvoirs démesurés, et le plus étonnant est que dans l’un des rares passages explicatifs, il est dit que leur savoir reste empirique. Pourtant, ils vont chercher des âmes dans l’univers-ombre, dit l‘auteur - et ils ressuscitent des gens, créent des êtres, des planètes! Comment, à partir de l’expérience physique, parvenir à pénétrer de tels mystères? Cela revient à assimiler le fonctionnement du monde des esprits à celui de la matière - illusion ordinaire de la science-fiction.
 
Du reste, l’atmosphère énigmatique facilite la confusion: elle évite d’entrer dans des idées trop claires. Cette fuite dans le songe est pratique, au sein de ce genre qui, par ses explications nourries au sein de la science matérialiste, tend au prosaïsme: cela permet la poésie. Néanmoins, à mes yeux, l’idéal consiste à parvenir à donner des explications qui elles-mêmes soient poétiques - tour de force auquel est parvenu par exemple Gœthe dans son Faust, ou Victor Hugo dans ses Travailleurs de la mer.
 
perun_by_coyoteart-d36msri.jpgChez Jeury, le matérialisme des conjectures est surmonté par l’idéalisme: il crée des symboles magnifiques, exprimant les grandes tendances morales de l’univers. L’Orbe, c’est le pouvoir temporel qui tend à la totalisation, et à tout figer; il est représenté par la figure de l’Émanation de Pharaon. La Roue, c’est la science, et la tendance au mouvement, à la liberté; elle est représentée par le Révérend à la Hache, celui qui coupe les ponts avec le centre qui bloque tout autour de son axe. Ces allégories, en toile de fond, poétisent l’ensemble, le livre allant jusqu’à les poser comme des forces agissant par elles-mêmes. Jeury, du reste, prend le parti du Révérend contre l’Émanation: il prend le parti de la poésie contre la prose - du particularisme libéré contre le centre qui assujettit! (Il faut préciser qu’il a toujours vécu dans sa province natale, excentrée et champêtre, et est devenu à la fin de sa carrière le chantre du roman paysan.) Même si je crois que le vrai idéal consiste en un juste équilibre entre les deux forces, je trouve cet écrivain magnifique; il m’inspire une sympathie infinie.

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13/05/2013

Jeanne Guyon et le libre arbitre

images.jpgUn des points fondamentaux qui opposèrent Jeanne Guyon au clergé français fut de savoir si la grâce de Dieu était contraignante ou si l’on demeurait libre de la refuser. Pour les prêtres catholiques, elle avait un caractère obligatoire: elle s’imposait à la volonté individuelle. Mais la pieuse dame accordait trop à la libre volonté pour partager cette opinion. La volonté individuelle était à ses yeux nécessaire dans l’union avec la divinité. La grâce inexorable que Dieu avait donnée à l’Homme, c’était justement la liberté de s’unir ou pas à Lui! C’est par là qu’il tenait au Ciel. De ce point de vue qu’il avait été créé à Son image…
 
Il est possible que les parties en présence ne se soient pas comprises, les théologiens pensant définir l’Homme de manière globale, et Jeanne Guyon songeant d’abord à lui en tant qu’il suivait le chemin mystique. Le fait est qu’elle n’était pas une intellectuelle à proprement parler, puisque, de son temps, les femmes n’étaient pas autorisées à raisonner sur ces questions; le fait est, aussi, que la plupart des théologiens n’avaient pas une vie intérieure bien riche… Mais il y avait également, de la part de ceux-ci, la peur de voir se lier l’Homme à la Divinité sans eux: l’Homme devait en passer, à leurs yeux, par l’Autorité, et ne pas chercher à s’unir à Dieu à partir de ses forces propres.
 
Plusieurs, du reste, reprochèrent également à François de Sales d’avoir placé dans le public profane des voies initiatiques jusque-là réservées aux religieux. La volonté de concilier vie extérieure et vie IMG_0497.JPGintérieure n’existait pas: on était de l’une ou de l’autre. Les moines priaient pour le salut des âmes, et les laïcs devaient, de leur côté, obéir aux prêtres. Par ses figures sacrées qu’il appelait jusqu’aux dames à méditer par elles-mêmes - par ses explications permettant à chacun de prendre en charge sa vie spirituelle -, le pieux évêque de Genève offrait à tout dévot sincère le moyen d’obtenir la Grâce.
 
La question de l’oraison mentale - silencieuse - est ici cruciale, puisqu’elle échappait à tout contrôle: Jeanne Guyon a montré à quel point le problème tournait autour de cette liberté que permettait le silence de l’âme en racontant que son mari, précisément, ne supportait pas de la voir s’adonner à cette forme de prière, et que, ne lisant pas dans ses pensées, il n’avait aucun moyen de l’en empêcher. Or, c’est lui que soutenaient les prêtres, dans ce débat. L’autonomisation de l’esprit allait à l’encontre de la sacralisation du lien social et de la soumission de la femme à l’homme, du peuple aux seigneurs. D’une certaine façon, la résistance de Jeanne Guyon a préparé la Révolution.

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11/05/2013

Le roman du mystérieux Docteur Cornélius

cornelius.jpgOn se souvient peut-être que, dans Bourlinguer, Blaise Cendrars fait l’éloge de Gustave Le Rouge et de son roman du Mystérieux Docteur Cornélius, dont il aurait convaincu l’auteur qu’il était une œuvre de haute poésie en détachant des phrases de l’ensemble et en les publiant précisément comme un recueil poétique. Or, tout récemment, j’ai achevé la lecture de ce feuilleton sans fin, qui est bondissant et fait se croiser les destins de personnages dans un cercle digne de celui que Jean-Pierre Melville a dit rouge… Cette façon de lier les existences est propre au roman populaire, et était déjà présente dans Les Misérables de Victor Hugo: par delà l’apparence de réalisme, on est dans le mythologique.
 
Cela dit, Blaise Cendrars a raison, Le Rouge a de belles pages sur New York, le train, les gratte-ciel et les machines - auxquelles il attribue toute sorte de prodiges bien illusoires et naturellement destinés à porter l’humanité vers l’Idéal! Par exemple, il affirme qu’avec des champs électriques on peut faire croître les légumes jusqu’à des volumes énormes et ainsi nourrir toute la planète sans problème. Aujourd’hui, on est un peu plus sceptique. Le vivant n’est pas réductible à des formules mathématiques ou à des forces calculables, et se nourrir ne consiste pas simplement à se remplir le ventre. Mais le discours de Le Rouge n’a pas disparu: cela va de soi. Au reste, personne ne souhaite qu’il reste dans le monde des foyers de famine. On est donc toujours prompt à accorder foi à ceux qui promettent qu’il n’y en aura plus, et qu’ils en ont trouvé le moyen!
 
dvd_tintin_03_01.jpgLe Mystérieux Docteur Cornélius n’est pas très original dans ses conceptions, mais il est sympathique et facile à lire, et il a dû avoir un grand succès de son temps, car on reconnaît l’ambiance des bandes dessinées célèbres que sont Tintin et Blake et Mortimer. L’idée des cercueils flottants sur la mer, qu’on peut trouver dans Les Cigares du Pharaon, était déjà chez Le Rouge, et même le nom du professeur Tournesol. Ce livre a marqué les esprits plus qu’on ne pourrait le penser: il appartient au folklore français, et comme la littérature populaire n’est rien d’autre que l’insertion du folklore dans la langue écrite, il est aussi un des fondateurs de la littérature populaire en France. La différence avec les conteurs anciens étant que son nom a pu être imprimé! On s’en souvient encore…

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09/05/2013

Ludwig Tieck et le pays de la Lune

tieck.jpgLudwig Tieck est une des figures les plus importantes du Romantisme allemand. Il a écrit les premières féeries modernes. Il est également l’auteur d’un roman inachevé consacré à un artiste du Moyen Âge dont il dressait le portrait idéal, Franz Sternbalds Wanderungen. Or, regardant la Lune, ce héros a une rêverie visionnaire  véritablement fondatrice, en ce sens qu’elle donne à voir ce qui vit sous le culte de la Lune qui a traversé le Romantisme, d’une part, et que, d’autre part, elle rend manifeste le lien existant entre le Romantisme et la science-fiction.
 
Car la Lune n’est pas chez Tieck un astre mort, mais un pays enchanté, la terre des fées, le monde qui s’étend entre la Terre et le Ciel - le premier seuil du second, mais qui a conservé du premier sa solidité: Le disque de la Lune se trouvait être exactement en face de la fenêtre de sa chambre. Il la considérait avec des yeux nostalgiques. Il cherchait à découvrir parmi les taches de ce cercle étincelant des montagnes et des forêts, des châteaux magnifiques et des jardins enchantés pleins de fleurs inconnues et d’arbres embaumants. Il crut apercevoir des lacs avec des cygnes éclatants et le Helene_glorifiee.jpgpassage de bateaux, une coque qui le portait lui et sa bien-aimée, et tout autour de charmantes nymphes qui soufflaient dans des conques recourbées et leur tendaient dans leur barque des fleurs marines. Hélas! là! là! cria-t-il, se trouve peut-être le lieu de repos de toutes les nos nostalgies et de tous nos désirs. Une douce mélancolie et un tendre ravissement viennent s’emparer de nous quand la calme lumière s’élève pleine et dorée jusqu’au ciel, et qu’elle répand sur nous son éclat d’argent. Oui, le ciel nous attend, il nous prépare notre bonheur, et il jette un regard mélancolique jusqu’à nous, afin que nous puissions encore demeurer parmi le crépuscule de la Terre.

La Lune est le lieu où la mythologie est encore vivante. Ses habitants parlent aux hommes: ils leur promettent le bonheur. Cela correspond à ce dont parlait déjà Cyrano de Bergerac, qui plaçait sur l’astre des nuits le paradis terrestre et les démons inspirateurs des philosophes antiques, les fées, les êtres élémentaires, et qui les disait confinés à présent sur la Lune, mais toujours aptes à faire parvenir aux mortels leurs ondoyantes et géniales pensées. La différence étant que Tieck n’est pas ici dans la plaisanterie; en vrai Romantique, il est dans l’aspiration au divin, plein de gravité et de dévotion pour la beauté du satellite d’argent! Elle est pour lui véritablement une porte vers le sublime.
 
Le Romantisme fut d’abord la liberté de prendre l’imagination au sérieux. Les liens qu’il entretient avec la science-fiction sont ainsi manifestes.

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05/05/2013

Degolio XVI: la lueur des mouches

1.jpgDans le dernier épisode, nous avons expliqué pourquoi Charles de Gaulle, tel que nous le peignons dans cette série, a pu penser que Jean-Paul Sartre avait une sorte de clairvoyance qui pouvait être perçue dans sa pièce des Mouches, qui alors se jouait au théâtre.
 
Il se rendit donc à sa représentation, et, après y avoir assisté, il demeura incertain: les costumes étranges, les masques, la mise en scène ritualisée de Charles Dullin lui avaient bien suggéré qu’il s’agissait là d’un mystère au sens où l’entendaient les Anciens. Et pourtant, l’auteur paraissait ironiser. Jupiter y était le Seigneur des Mouches, et semblait ridicule. En même temps il avait une stature puissante, noble, qui inspirait de la peur. Il se souvint d’Amphitryon, de Molière: les figures de Mercure et de Jupiter remplaçant Sosie et l’époux d’Alcmène avaient toujours créé en lui le même sentiment. Cette force inexorable qui n’était bonne que parce qu’elle avait le dernier mot était le fond de la tragédie...
 
Cependant, quelque chose en lui se mouvait qui franchissait un seuil, allait plus loin que ce qu’il avait vu. Une lumière semblait s’en dégager, mais qui ne l’éclairait que par le bout presque dissous de ses faibles rayons: elle se tenait au bord de son cerveau - sans pouvoir le pénétrer.
 
Or, la nuit suivante, il rêva. Il vit Jupiter, entouré de mouches - tel que Sartre le représente. Il avait le visage de l’acteur ayant joué son rôle au théâtre. Il le regarda dans les yeux, et, soudain, s’aperçut que c’était Docteur Solcum, entouré d’étincelles d’or. Alors, il crut voir qu’il avait effectivement un visage qui, en même temps qu’il était humain, rappelait celui d’une mouche.
 
Il ne s’agissait cependant pas d’une mouche hideuse: elle était belle. Des émeraudes constellaient ses joues. Sur son front luisait une couronne de topazes. À son cou chatoyaient des saphirs. Il était comme 09_mouche_en_echasse_close-up.jpgune mouche royale - prince d’êtres célestes. Ses ailes bleutées étaient traversées de fils d’or, et nimbées d’un éclat d’argent. Toute sa personne brillait; un arc-en-ciel semblait en faire le tour. Sa tête était ceinte d’une auréole éclatante. À coup sûr il venait du pays enchanté - au sein duquel les hommes ont un lien avec l’animal jusque dans leur forme!
 
Alors il l’entendit lui parler, et il reconnut sa voix; et il lui dit: Ô tu as deviné, je suis le génie qui souffle aux mouches leurs désirs! Qui œuvre dans leur volonté. Je suis le Seigneur des Mouches.

En passant de mon monde au tien, j’ai engendré dans l’air des nuées de ces insectes; et tu verras quelque jour prochain qu’elles forment fréquemment, en se collant les unes aux autres, en s’agglutinant, des corps puissants, dans lequel je pourrai placer ma volonté et qui m’obéiront, qui constitueront comme une armée. On ne distinguera plus les mouches, tant elles seront unies: le corps sera semblable à celui d’un être humain. Plusieurs guerriers à mon service en naîtront. Tu ne devras pas en avoir peur; ils seront tes alliés.
 
Car tel est, vis-à-vis des bêtes, le pouvoir de ceux de ma race - de mon peuple.

Alors De Gaulle commença à comprendre. Néanmoins, ce qui s’ensuivit sera dit une autre fois.

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03/05/2013

Henry Bordeaux et l’Atlantide

H Bordeaux.jpgIl y a quelques mois, le Conseil général de la Haute-Savoie m’a donné pour mission d’étudier la représentation des châteaux du département dans la littérature et, à cette occasion, j’ai lu pour la première fois de ma vie un livre de Henry Bordeaux, celui qu’il avait intitulé Le Chablais - recueil de souvenirs d’un monde disparu, la Savoie d’autrefois (antérieure à la Première Guerre mondiale), que l’auteur assimile à l’Atlantide. Ce qui me semble assez juste, l’Atlantide étant le lieu où le mythe et l’histoire se rencontrent! Car la littérature savoyarde du dix-neuvième siècle l’atteste: on vivait alors dans la mythologie autant que dans les faits physiques; le Duché était foncièrement romantique.
 
Mais ce n’est pas le cas de Bordeaux: il est d’un style bien différent. Même s’il imprègne ses souvenirs d’une forte sentimentalité, il se refuse à sortir des bornes du réalisme, se contentant de parler des mystères de la religion ou de la légende de l’ancienne Savoie comme de choses perdues. Or, à un certain moment, il raconte qu’il est venu avec Marcel Proust au château de Coudrée, et qu’il a été agacé par son style bavard. Mais Proust lui aussi ressuscitait la France légendaire en mêlant ses souvenirs aux formes magiques du passé, qu’il pénétrait de sa ferveur. D’un certain point de vue, il ressemble aux vieux auteurs savoyards, à la différence que ceux-ci étaient plus foncièrement spiritualistes, étant catholiques et fidèles à François de Sales.
 
De cela, Bordeaux les louait, sans voir, peut-être, à quel point était particulière leur manière de mêler les visions les plus échevelées du Romantisme à la religion catholique: à cet égard, ils rappelaient l’Allemagne - Tieck, Klopstock. En France, le catholicisme était néoclassique. Il se référait absolument au siècle de Louis XIV. Même Chateaubriand, réclamant le merveilleux chrétien contre la fable antique, était une exception. Paradoxalement, la référence au Moyen Âge était regardée comme déviante. Or, Bordeaux aussi était néoclassique. Son style annonce celui de De Gaulle!
 
Naturellement, il n’est pas sans poésie. Mais il était déjà profondément français - en ce sens que, conservateur, il ne pouvait plus ne pas avoir un style imité de Racine! S’il avait eu celui de Maurice Dantand, qu’il évoque dans son livre, on l’aurait d’instinct pris pour un héritier de Victor Hugo et un précurseur des Surréalistes; idéologiquement, c’était impossible. Car Dantand était catholique et 0-sitraEVE900943_312220_champagny-angelot-jeux-de-lumiere-----dvidalie-fondation-facim.jpgconservateur, mais visionnaire et plein de mythes cosmiques et grandioses; accord qui n’était pas permis en France.
 
En Savoie, jamais la liberté dans l’imagination n’était apparue comme susceptible d’empêcher la fidélité à la Doctrine. François de Sales même affirmait que les figures mystiques par lesquelles celle-ci était intégrée à l’âme individuelle - devenant ainsi objet de foi au sens propre -, pouvaient varier à l’infini: il allait jusqu’à recommander l’imagination à sa chère Philothée! La Savoie était comme les pays orientaux, déployant des images toujours nouvelles sur la base de principes mystiques stables. L’art baroque, qui en France lui est propre, et lui venait principalement du monde allemand, nourrissait les esprits dans cette direction.
 
Bordeaux n’a pas voulu le voir, préférant raisonner en fonction de Paris, et, comme ses amis Paul Bourget et Pierre Benoît, cultiver une prose plus sobre, plus suggestive, propre à la littérature conservatrice française.

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