02/06/2013

Philippe Jaccottet, poète doré

Philippe_Jaccottet_(1991)_by_Erling_Mandelmann_-_3 (1).jpgRécemment, j’ai lu un recueil de poésie de Philippe Jaccottet - l’un de ceux publiés par Gallimard dans sa collection poésie. J’ai pour ce noble écrivain de l’affection. Il m’a d’ailleurs écrit une carte, une fois; elle était réalisée par son épouse et était élégante et belle: il me remerciait de lui avoir envoyé mon livre sur Victor Bérard, où je parlais de sa traduction de l’Odyssée d’Homère.
 
J’ai bien aimé l’atmosphère dorée et douce de ses vers, mais je reconnais les avoir trouvés souvent trop abstraits. Il y avait peu de figures sur lesquelles l’esprit pouvait s’appuyer. Elles se dissolvaient toujours dans une sorte de gaz léger.
 
En un sens, c’est très distingué. Mais cela m’a rappelé François de Sales, qui recommandait à sa Philothée de se mettre en état d’imaginer Jésus-Christ sur sa croix, la sainte Vierge au Ciel, les anges, le Père divin, le paradis, l’enfer - et qui entendait, certes, ceux qui disaient que la spiritualité était freinée par cette imagination trop concrète, et qu’il fallait recourir à des idées plus pures, plus élevées; mais qui répondait que c’était viser trop haut, pour les commencements de la dévotion, et que l’âme était trop spontanément attachée aux choses visibles pour se passer d’images quand elle voulait s’élever. Il fallait simplement qu’en ces images le monde visible fût spiritualisé - c'est à dire transposé, mis à un niveau supérieur, celui où l'essence morale de l'univers apparaît directement.
 
Sans doute, disait-il aussi, on ne pouvait pas faire cela avec tout: certaines réalités du monde divin sont trop élevées pour que l’imagination les embrasse. Mais on ne peut pas non plus faire comme si tout ange tutélaire était dans ce cas! Le monde de l’esprit est hiérarchisé: il est plus ou moins éloigné du monde sensible, ce qui précisément permet l’entrée progressive de l’âme en son sein.
 
Sur ce point François de Sales restait médiéval. Il tenait de cet art baroque qui a prorogé l’imagerie ancienne, quoiqu’en la réglant; le classicisme de Paris, face à lui, tendait davantage à l’abstraction, déjà. Il avait des exigences plus hautes, pour ainsi dire: je songe, par exemple, à son contemporain Pierre de Bérulle.
 
LantaraSpiritGodoverWaters-530x439.jpgMais je m’interroge; un poète n’est pas forcément un ermite mystique, un moine d’Orient: il a une vie corporelle assez pleine, en principe. Le monde sensible, au quotidien, lui apparaît bien, en outre, sous la forme d'images, comme il le fait pour tout le monde.
 
Je crois, du coup, que la poésie ordinaire ne fait pas comme les hymnes mystiques: elle n’embrasse pas le monde physique en le regardant des hauteurs de l’Esprit-Saint. Elle tend plutôt à en créer la fiction, une représentation factice de ce monde sublime des grands mystiques. Et pour ce faire, au lieu de transfigurer le réel et d'y placer l'image des anges, elle se contente de l’élaguer pour ne paraître s’intéresser qu’à des choses élevées, raffinées, pures.
 
C’est pourquoi en réalité je reste favorable à la poésie mythologique, en temps normal, à cette poésie qui n’hésite pas à passer par la figuration: je lui trouve en fait plus de modestie qu’à la poésie éthérée des poètes agnostiques contemporains.
 
Victor Hugo partageait ce sentiment: il en allait parfois jusqu’à mépriser le mysticisme. Je ne veux pas, quant à moi, rabaisser les mérites des ermites d'Asie; mais enfin, je comprends la forme d’impatience qu'il manifestait.

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