06/06/2013

Gustave Flaubert et le culte de Paris

paris_soir.jpgOn croit volontiers que le culte dont Paris fait l’objet et qu’Amiel a critiqué a été pratiqué par les grands romanciers français. On évoque la triste vie de la province qu’ils ont voulu dénoncer, comme si la vie dans la capitale échappait forcément à leur esprit de satire, comme si elle était trop sacrée pour que nul n’osât la railler!
 
Je crois avoir déjà évoqué les moqueries du Dauphinois Stendhal sur le parisianisme, mais on méconnaît Flaubert, si on s’imagine qu’il a voulu ne se moquer que de la province. N’oublions que Bouvard et Pécuchet sont deux Parisiens qui se ridiculisent en Normandie, et surtout, que la sottise d’Emma Bovary s’est clairement accompagnée d’un culte de Paris dénué de pensée critique. Flaubert dit plaisamment que Léon la séduit en lui affirmant que, à Paris, faire l’amour dans une voiture (à cheval) se fait couramment: l’argument est décisif, assure-t-il!
 
Dès le début du roman, Emma assimile Paris à une cité de demi-dieux, où vivent des gens d’un autre monde. Alors qu’elle a rencontré un vicomte dans un bal donné dans un château campagnard et qu’elle lit des romans à la mode, le souvenir du vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves.
 
Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. […] C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de 2009-11-04 Manon  PARIS (49).jpgsublime. Elle imagine romantiquement des artistes ne vivant, à Paris, que d’amour et de feu céleste!
Dans sa correspondance, Flaubert est explicite, lorsqu’il répond à son ami Maxime du Camp qui lui conseille de venir s’installer à Paris, où était le souffle de vie: car il vivait généralement dans sa petite ville normande de Croisset. Le culte de Paris est l’essence du provincialisme, lui réplique-t-il!
 
Cela dit, il aimait les fastes de la capitale. Lui aussi fut heureux d’être reçu au bal de l’Empereur et décoré de la Légion d’Honneur. Mais jusqu’au bout, il affecta de se moquer de ceux qui pensaient qu’on pouvait relier l’Esprit - auquel il croyait - à l’État, ou à une ville en particulier, ou à un régime en particulier - république ou monarchie. Pour lui, il était dans le cœur de l’être humain. Il était foncièrement individualiste. Il était un artiste avant tout, et s’adonner à la superstition qui relie un lieu en particulier au divin, c’est de la politique.

06:59 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Très intéressant billet, Rémi. A toutes les époques, et même la nôtre, la France a été une monarchie centralisée. Il faut passer par Paris pour se faire voir et connaître (j'en sais quelque chose!). Cela se fait au détriment de la « province », comme on dit, c'est certain. Mais, si l'on prend les choses a contrario, cela permet aussi à la culture française (tous arts confondus) d'avoir un poids « global » que bien d'autres cultures (sans capitale forte) n'ont pas. Regardez l'Italie, avec la dispersion des forces entre Rome, Milan, Florence, Turin… Regardez l'Allemagne ou l'Espagne…
On se moque toujours de l'esprit germanopratin, car c'est à Saint-Germain-des-Près que se fait la littérature française. Toutes les grandes maisons d'édition y ont élu domicile, ainsi que des centaines d'auteurs. C'est vrai. Mais n'est-ce pas également une force, pour la littérature française, d'avoir regroupé en un même lieu de si nombreux talents ?

Écrit par : jmo | 06/06/2013

Je ne pense pas, JMO, car la littérature française ne s'honore pas d'avoir les moyens de s'imposer, mais bien d'avoir de vrais grands auteurs, qu'ils aient eu les moyens de s'imposer ou pas. Je suis d'ailleurs opposé à ce que les Français soient favorisés par rapport aux Allemands ou aux Italiens, pour moi seule la qualité compte, et non la nationalité.

Écrit par : Rémi Mogenet | 06/06/2013

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