14/06/2013

Prudence et le centralisme chrétien

Aurelius_Prudentius_Clemens_03.jpgJ’ai lu, du poète latin Prudence, qui vivait au début du cinquième siècle, un traité théologique en vers intitulé Contre Symmaque: il s’en prend à un des derniers grands représentants de l’ancienne religion, qui avait demandé que celle-ci fût rétablie dans plusieurs anciennes prérogatives. Or, on y trouve l’essence de la pensée catholique traditionnelle, qui voyait dans le christianisme le prolongement de la romanité elle-même. Prudence est persuadé que le Christ vient couronner l’Empire romain et qu’il le préfère infiniment aux Barbares, en particulier les Germains. Il est très nationaliste!
 
Il fait l’éloge de l’empereur Honorius qui avait eu récemment le mérite d’envoyer son beau-père Stilicon combattre les Goths d’Alaric et de les avoir vaincus par son intermédiaire près de Milan - sans savoir que quelques années après la rédaction de son poème, Alaric allait mettre Rome à sac! Il affirme que le Christ, qui a été ajouté aux symboles impériaux sur les bannières, a accompli pour Rome et la Civilisation cette glorieuse victoire. Il omet de dire qu’Alaric et ses Goths étaient chrétiens, quoique de l’hérésie arienne, et qu’ils avaient été vaincus un jour de Pâques par un lieutenant païen de Stilicon alors qu’ils refusaient de combattre un tel jour - et qu’ils devaient être persuadés que les Romains feraient de même. Cela me rappelle les récits sur le roi Arthur qui faisaient de celui-ci un vrai chrétien et qui accusaient Rome de s’allier avec les païens pour assujettir les princes chrétiens de la périphérie. Le point de vue était radicalement opposé...
 
Prudence dit qu’en soumettant les peuples, Rome a créé en eux la paix et la concorde, et qu’elle fait venir Dieu sur Terre. Mais il n’hésite pas à affirmer que c’est pour cela que l’Empereur doit être sans pitié avec les peuples qui osent se révolter contre son joug! Par la peur règne la concorde: Dieu en est satisfait, juge-t-il. Il est difficile, parfois, de voir en quoi le christianisme a réellement changé la charles _gleyre_les_romains.jpgmentalité romaine. Prudence tempête contre les dieux multiples, mais il se réclame clairement des sages de la Rome païenne, de Numa à Sénèque, contre les tenants de la religion populaire: le fait est que Numa interdisait la représentation des dieux et que Sénèque avait de la divinité une vision globale et abstraite qui participait du monothéisme.
 
Bref, on peut dire que Prudence a inventé le centralisme chrétien. On a parfois l’impression que la France a toujours sa philosophie: Paris est imprégné de la divinité universelle si la France est unie, même au détriment de la culture propre aux régions excentrées. Car Prudence se réjouissait de l’unité permise par le mélange des ethnies sous la domination romaine, qui ne laissait plus subsister, parmi les langues, que le latin.
 
Soit dit en passant, c’est bien la preuve que la Gaule n’avait plus à cette époque ses langues propres, et que les différenciations du latin qui ont créé les langues romanes viennent de traits postérieurs, non antérieurs. Car, naturellement, la Providence n’était pas si favorable aux Romains que Prudence se l’imaginait, bientôt les Germains allaient créer à leur place des royaumes nouveaux, et aussi les Bretons: peuples barbares assimilés naïvement par Prudence et tant de ses épigones à l’hérésie ou au paganisme. Le point de vue du roi Arthur n’est pas forcément le plus faux!

07:59 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.