30/06/2013

Dimension esthétique de l’activité humaine

rudolf-steiner34q_enl.jpgPour Rudolf Steiner, la dimension esthétique, en éducation, dans la santé, et dans tous les aspects de l’existence, était fondamentale. Il regardait la beauté comme contenant les forces de vie.
 
De fait, ce qui est purement technique maintient en l’état une situation, qu’elle soit bonne ou mauvaise, ou bien l’amplifie; mais ce qui relève de l’art y développe la dimension qualitative.
 
Les bâtiments destinés à abriter l'activité humaine ne devraient pas apparaître comme simplement fonctionnels. Dans les domaines en particulier qui s’adressent à ce qui chez l’être humain est vivant, animé, développe le sens de ce qui est vrai ou faux, juste ou pas - et cherche, également, à créer des êtres humains en bonne santé, tant au moral qu’au physique -, ce qui ne possède que des formes abstraites, mathématiques, ne convient pas: il faut manifester une forme d’enthousiasme, de chaleur morale. Ce qui est beau crée intérieurement de la lumière; et la vie n’en vient-elle pas?
 
Charles-Albert de Savoie, Acrhives départementales de Haute-Savoie, photographie de Stéphane Littoz-Baritel (p. 197).jpgDans la Savoie romantique, un roi en fut pleinement convaincu: Charles-Albert. Il voulait que les bâtiments destinés à l’activité économique eussent des formes chatoyantes. Il instaura une architecture néomédiévale qui s’observe dans des ponts - notamment celui de la Caille, près de Cruseilles -, des tunnels ferroviaires - à Modane, à Aix -, des fabriques d’horlogerie  - en particulier à Cluses. Théophile Gautier, George Sand, ont chanté ces ouvrages, en leur temps!
 
À Metz, également, on trouve une gare de trains pleine d'art; elle date de la période allemande. Tout le monde reconnaît que les préoccupations esthétiques du gouvernement de l’époque ont donné de belles œuvres, qui accroissent le sentiment d’attachement à la cité, au sein de la population.
 
Mais lorsqu’il s’agit de domaines concernant directement le vivant, ou l’humain, comme sont l’éducation et la santé, cela est d’autant plus important.
 
La Sorbonne à Paris a ses peintures, ses statues: elle a conservé les habitudes qu’on avait dans l’ancienne France, à cet égard, et qui étaient bonnes.
 
J’ai déjà souvent parlé de la dimension esthétique à acquérir dans le domaine éducatif.
 
Qui ignore que le facteur moral, et l’environnement favorable, la beauté, l’amour avec lequel les soins mêmes sont prodigués, aident les malades à guérir?
 
Le-mariage-du-roi-soleil-1-300x300.jpgQue la politique s’exerce depuis un beau lieu la rend également plus humaine, je crois. Il ne s’agit pas seulement d’impressionner le public par la richesse, ou d’entretenir le mythe d’un roi venu du Ciel, mais de nourrir l’âme des dirigeants de beauté, afin que leurs décisions aillent dans le sens de ce qui est juste. C’est ce qui n’a pas été bien compris, par les philosophes rationalistes - ou parfois par les rois eux-mêmes, qui ont utilisé la chose pour se donner une aura.
 
Naturellement, tout cela est admis en théorie; mais dans les faits, on s’en occupe peu, car on refuse d’entrer dans le mystère des liens entre l’âme et le corps d’une part, l’âme et l’intellect d’autre part. Cela fait fuir. D’en parler même rend nerveux. On en reste donc à cet égard souvent à de simples déclarations d’intention.

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28/06/2013

Degolio XIX: le mystérieux interlocuteur

solcum XIII.jpgDans le dernier épisode de cette troublante série, j’ai raconté comment Degolio - dont le vrai nom, en langue extraterrestre et angélique, est Solcum - avait pénétré dans un avion détourné par la voie de la téléportation et vaincu deux pirates de l'air qui le menaçaient.
 
Or, il en restait un troisième. Il se trouvait dans la cabine de pilotage et il parlait dans la radio. Il communiquait visiblement avec son chef, car, ayant vu agir le héros venu d’outre-espace, il évoquait ses exploits, et demandait ce qu’il devait faire à présent. Il écouta la réponse, que nul n’entendit, parce que le son passait par un casque que le malandrin avait aux oreilles. Ayant pris connaissance de ce qu'il avait à savoir, il posa celui-ci, se leva, et attendit Solcum - qui s’approchait de lui, les passagers ayant révélé au héros la présence de ce troisième et dernier pirate dans ce réduit où se tiennent les pilotes.
 
Lorsque le spectre étrange fut devant lui, l’homme dit: Vous! apprenez que mon maître sait qui vous êtes, et qu’il me charge de vous dire qu’il s’occupera bientôt personnellement de votre cas. Si du moins - comme il le pense possible voire davantage -, je ne parviens pas à vous vaincre moi-même! 

MGRR-Raiden.jpgÀ ces mots, il fit jaillir un long sabre de samouraï, qu’il tenait caché le long du corps, et s’efforça d’en transpercer Solcum. Mais celui-ci avait prévu le coup, qui ne le surprit pas; et puis il était d’une rapidité inouïe. Il avait déjà placé sur la trajectoire de la lame fine et brillante son bâton enchanté, qui fit jaillir des étincelles au choc. Cependant, la force du malandrin était grande: il semblait doué de pouvoirs spéciaux. En lui, Solcum, par sa vision enchantée, vit des mécanismes métalliques qui décuplaient sa  force. Sans doute avait-il un maître d’une rare science! Sans doute était-ce lui qui lui avait procuré cette technologie unique!
 
Sous la pression, le héros plia un genou. Le brigand alors lui donna un coup de poing sur la mâchoire: il avait la main pareille à du fer, et l’être magique le sentit profondément.
 
Mais sa propre puissance demeurait supérieure; rassemblant sa vertu, il repoussa le sabre, et l’homme recula. Puis, Solcum le prit à la gorge de sa main gauche, et serra jusqu’au point où il pouvait lui briser les cervicales - même renforcées par de l’acier. Alors, il lui dit: Révèle-moi le nom de ton maître, et où il se trouve!
 
L’autre répondit: Tu n’as qu’à lui demander toi-même, il est toujours sur la fréquence d’ondes de la radio!
 
Solcum resserra légèrement le poing pour faire perdre connaissance au vil pirate et s’empara du casque muni d’un micro: Allô? fit-il de sa voix étrange.
 
images (3).jpgOr, à l’autre bout, une voix grinçante et sinistre lui répondit: Tu vas mourir, spectre infâme! Tu vas apprendre la douleur, si tu ne l’as jamais connue! Viens me rejoindre: car je suis dans un endroit que tu trouveras facilement, si tu as le moindre sens: il est situé sous l’enclume de la haute roche, au sein de la sphère de forme! J’y ai une base. Ose donc t’y rendre! - Quel est ton nom? fit Solcum d’une voix pleine d’autorité. - Écoute bien, immonde démon, écoute mon nom: je m’appelle Fantômas, et tu as trouvé un être pareil à toi à plusieurs égards, et c’est pourquoi je te connais! Tout m’a été révélé, à ton sujet. Je t’attends. Accours donc affronter ton destin! Alors la radio se tut. Solcum la posa. Ce qu’il advint ensuite sera dit une autre fois.

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26/06/2013

Le roi Norodom et Charles de Gaulle

941718_538666659503520_1335465104_n.jpgNorodom Sihanouk et Charles de Gaulle croyaient aux forces élémentaires qui protègent un pays, une terre. Chez le roi khmer, cela s’enracinait dans une mythologie explicite, à laquelle l’Asie reste habituée: il réalisa un film dans lequel il jouait le rôle d’un prince des esprits, immortels exilés sur Terre qui pour obtenir le droit de regagner le Ciel doivent accomplir de bonnes actions, et aider les hommes mortels. Il avait son palais dans la forêt du mont Bokor: lequel j’ai pu admirer, depuis le fleuve Kampot, au soleil couchant. L’astre d’or descendait le long de ses pentes, créant sur les eaux des millions de scintillements, qui bientôt semblèrent voleter autour de moi, me ceignant comme d’étoiles! Je me sentais inondé de lumière. L’effet du prince des génies, sans doute!
 
Ces immortels du Bokor sont en réalité liés aux Nâgas, esprits-serpents dont les croyances khmères disent qu’ils sont les vrais maîtres du pays. Le Roi est issu, à l’origine, d’une union entre un brahmane et une princesse de leur peuple.
 
Au début de ses mémoires, j’en ai souvent parlé, Charles de Gaulle se réclame de l’esprit vivant de la France éternelle. Il dit être bouleversé non par les objets sacrés de la nature, mais par les monuments de Paris: l’arc-de-triomphe de la place de l’Étoile, 534010_492057680860541_1446518433_n.jpgpar exemple. Mais il évoque également des esprits: la madone des églises et la fée des contes, auxquelles il assimile la France même. L’image est moins mythologique, plus intellectuelle, abstraite, de nature plutôt allégorique; mais le ressort profond est le même que chez Norodom Sihanouk. Que De Gaulle n’assimile pas sa patrie à des lieux naturels, mais à des édifices humains dont la visée fut dès le départ symbolique nous rappelle ce qu’il doit à l’ancienne Rome et à l’intellectualisme occidental. Bien au contraire, le roi Norodom assume avec les Nâgas un lien organique, physique.
 
Les rois de France étaient jusqu’à un certain point dans ce cas, Clovis étant censé descendre lui aussi d’un homme-serpent de la mer uni à la mère de sa lignée. Mais dès l’origine, les dynasties ont pu changer grâce au symbolisme abstrait du Sacre, tel que l’organisait l’Église catholique à Reims. De Gaulle n’a fait que prolonger et renforcer cet aspect théorique, réputé porter à lui seul le génie national.
 
Mais tout de même, la fée des contes, c’est bien une princesse des Nâgas, je crois. Le lien avec les êtres élémentaires avait été énoncé par Maurice Barrès dans La Colline inspirée, et De Gaulle lui était resté fidèle. Mitterrand a beaucoup lu Barrès, lui aussi… Par delà les apparences, la France est un peu comme le Cambodge!

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22/06/2013

Gérard Klein et la planète mystérieuse

Der_Planet_mit_den_sieben_Masken.jpgGérard Klein a fait paraître dans ses Histoires comme si… une nouvelle assez étrange, appelée La Planète aux sept masques, qui fond la science-fiction dans le symbolisme. Un homme du futur pénètre dans une planète dominée par le chiffre sept (qu’on sait être sacré): sept portes y mènent, elle a sept lunes, et ses habitants se séparent en sept classes, selon les masques qu’ils portent. Le lien avec les sept voyelles du langage universel est mentionné.
 
Le héros se demande ce que signifient en particulier les masques qui sont d’or, de rubis, d’argent, d’onyx, ou de nacre… Les lunes ont, curieusement, les mêmes teintes.
 
Soudain lui parvient l’extraordinaire demande d’un local qu’il enlève lui aussi son masque! Il ne comprend pas: il n’en porte aucun.
 
Finalement, un des masques lui ôte son visage. Cela ne lui procure aucune douleur. Au contraire, il sent mieux l’air frais. Mais il n’ose se regarder dans le reflet d’une fontaine qui envoie non loin ses gouttes multicolores. Le récit s’achève sur cette énigme.
 
Non seulement il est plein de symbolisme, mais il est d’une grande poésie: les couleurs y sont nombreuses et flamboyantes, l’air est rempli de voiles flottants, d’étincelles; cela rappelle les visions psychédéliques dont fut si souvent remplie la science-fiction à son âge d’or.
 
Cependant, je ne crois pas qu’on puisse dire que cette nouvelle soit complètement mythologique, car Klein reprend l’antienne agnostique du mystère qu’il ne faut en aucun cas déflorer, et qui vaut mieux, dit-il, que la  découverte. Or, la mythologie s’est faite dans l’esprit que si l’on pénétrait le mystère, on le ressentait mieux que si on n’y entrait pas du tout. Il n’est jamais possible de tout dévoiler; mais, paradoxalement, l’ampleur du mystère se décèle plus profondément quand on en franchit la première porte: alors seulement son caractère infini se vit - au lieu de ne faire que se concevoir, de n’être qu’une idée.
 
Il faut quand même remarquer que le tableau symbolique de Klein contient une bizarrerie: traditionnellement, aux sept voyelles et aux sept caractères mystérieux de l’âme humaine, on liait aussi amcl123.jpgles sept planètes connues. Le fond du mystère était dans les visages des esprits reliés à celles-ci, leur forme. On s'efforçait de les peindre sous les traits d'êtres grandioses, divins - images qui n'étaient elles aussi que des masques, sauf à tomber dans l'idolâtrie. Car naturellement, par delà, il était d’autres mystères; cela se poursuivait à l’infini.
 
En déplaçant cette idée dans une planète munie de sept lunes, Klein ramène-t-il - consciemment ou non - la configuration d’une Terre dont on pensait que les planètes n’étaient justement que des lunes? Il est troublant que l’espace copernicien serve d’occasion à la reconstruction, sur une planète inconnue, de l’ancien système!
 
Mais c’est d’une grande beauté, et, malgré tout, cela montre à quel point la science-fiction s’est servie des possibilités de la science moderne pour créer une mythologie nouvelle - ou du moins, un espace symbolique dans lequel de la mythologie pouvait s’insérer. On s’apercevra, quelque jour prochain, de la grandeur de certaines nouvelles de Gérard Klein.

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20/06/2013

Vidéos de Mac Fit

163524_421507457944789_1200151589_n.jpgMon ami Mac Fit, artiste musicien et vidéaste, a fait paraître un DVD de ses films musicaux, chez Zguinch System. Je l’ai connu quand j’étais à Montpellier; il éditait un fanzine appelé Shub-Niggurath, du nom d’une divinité maléfique de H. P. Lovecraft; j‘y ai publié des articles et des poèmes.
 
Lui aussi écrivait des poèmes, pleins de visions, inspirés, psychédéliques, donnant à voir des êtres évoluant de l’autre côté de l’espace! Or, il les mettait fréquemment en musique, et il qualifie lui-même son style de mélange de trip-hop, de rock et de dub expérimental. Évidemment, quand il a mis en musique certains de mes poèmes (notamment Le Jardin d’été en hiver), j’ai été d’autant plus flatté que c’était magnifique, semblant sortir des profondeurs brumeuses d’une âme en état de rêve éveillé. Mais dans ce DVD, il a en plus mis en musique et en images une autre de mes compositions, Le Voyage vers la Lune (dont j’ai déjà parlé). Il y a mêlé des vieux péplums bibliques montrant Salomon s’interrogeant sur la destinée, et une caravane traversant la mer et le désert pour rejoindre une cité ardemment désirée. Le poème est dit en français par Mac Fit même, d’une façon sourde et étrange, et en persan par une de ses amies, qui l’a traduit, et la langue en est merveilleuse, emmenant l’âme vers des ailleurs qui semblent en même temps supérieurs, vers des sons plus proches des anges!
 
Mais les autres films sont excellents aussi. Mon préféré est Moyen Pink, mélange énigmatique de différents films kitsch: l’on voit un super-héros japonais regarder sa montre alors qu’il vole parmi les étoiles! - et des voix de femmes tirées de péplums accompagnent dramatiquement une musique bouleversante. Les images de femmes-abeilles terminant l’ensemble plongent dans des mystères insondables d’une manière assez grandiose. Les vieux films kitsch peuvent être repris pour signifier bien davantage que ce qu’ils paraissaient à l’origine: David Lynch l’a souvent illustré, et je trouve ce petit film digne du grand maître américain!
 
Des allusions à Lovecraft et aux anciennes divinités qui dorment dans les profondeurs sont présentes dans Hypnos, belle rêverie marine traversée de statues antiques...
 
p194960280-7.jpgEt que dire du petit film Happening Percus (At The End of Time), réalisé par Youssef Gebran, magnifique aventure mystique, celle d’une rencontre d’une femme en panne dans la forêt avec un homme-renard qui joue des percussions avec les objets de la nature, emmenant la femme dans sa danse? Le thème, modernisé, rappelle la mythologie japonaise, mais l’homme-renard porte un simple masque et une queue sans effets spéciaux, et les auteurs montrent que le kitsch peut être légendaire s’il est assumé dans sa dimension symbolique, au sein de l’histoire et par les personnages - que les effets d’illusion sont au fond inutiles. On l’avait déjà remarqué avec l’excellent film Les Bêtes du Sud sauvage, de Benh Zeitlin.
 
En vérité, Mac Fit fait partie de cette constellation d’artistes que j’aime vraiment, qui me sont infiniment sympathiques, qui même me fascinent, parce qu’ils semblent avoir un accès direct à une dimension autre. Je suis fier d’être entré par mes poèmes dans son univers.
 
Mac Fit Vidéos
Zguinch System
10 €
 
(On peut se le procurer en passant par le site de l’artiste.)

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18/06/2013

La littérature du duché de Savoie

Duché de Savoie.jpgLe 10 juin, aux éditions Pyrémonde, est paru un nouveau livre de mon humble personne, terminant le triptyque commencé avec Muses contemporaines de Savoie et Écrivains en pays de Savoie - le premier sur les auteurs savoyards du vingtième siècle, le second sur les écrivains non savoyards ayant parlé de la Savoie. Il se nomme La Littérature du duché de Savoie, et est consacré à la littérature réalisée par le duché de Savoie au cours des siècles. J’y ai aussi intégré la littérature datant de l’époque où la Savoie n’était qu’un comté, de 1032 à 1416.

Le livre est de nature encyclopédique, mais, relativement court, il est facile à lire dans son entier. Beaucoup de citations l’agrémentent, et beaucoup d’illustrations. Il présente au public une branche négligée de la littérature francophone, celle d’une région qui a été distincte de la France mais ne l’est plus, de telle sorte qu’elle a un statut incertain, en marge: les États ne se chargent pas réellement d’en entretenir la mémoire.

Elle est pourtant très intéressante. Elle a pour remarquable particularité d’avoir toujours voulu accorder à l’imagination une large place - à l’origine dans la sphère religieuse avec la figure centrale de François de Sales, puis en philosophie avec Joseph de Maistre, qui fut disciple de Louis-Claude de Saint-Martin, et même en science, avec François-Amédée Doppet, qui fut adepte de Mesmer. Or, Mesmer et Saint-Martin sont en grande partie à la source du romantisme allemand, qui lui aussi admit l’imagination comme absolument nécessaire, tant en art qu’en science.

En France, le classicisme ayant rejeté l’imagination libre, celle-ci s’est presque toujours accompagnée d’un rejet de la théologie et de la philosophie traditionnelles; mais pas en Savoie, où l’on voulait saint fran.jpgseulement que l’imagination fût accordée au respect des doctrines officielles. À cet égard, elle manifestait des liens, je crois, avec la culture allemande. Terre du Saint-Empire qui payait son tribut à l’Autriche, elle avait tiré de celle-ci et de Bavière son art baroque; François de Sales était influencé par la mystique rhénane; Joseph de Maistre était lié à l’Allemagne sous plusieurs aspects.

Contrairement aux autres ouvrages sur le même sujet, j’ai essayé, de fait, de dégager une couleur spécifique, à cette littérature, et comme il m’a semblé que l’époque romantique la faisait chatoyer d’une façon toute particulière, j’ai consacré à celle-ci une plus large place qu’on ne le fait d’habitude. Il n’est pour moi pas vrai que, comme certains l’ont dit, la seule marque distinctive de la littérature savoyarde est que ses représentants se sont sentis savoyards: consciemment ou pas, ils accueillaient en eux un air qui leur donnait une teinte singulière. Comme ils écrivaient en général en français, il faut les lire pour s’en apercevoir: là, peut-être, est la difficulté! Mais cela n’en existe pas moins, à mes yeux.

L’excellent éditeur du livre se consacre aux régions de France, mais aussi aux vieilles uchronies - souvent si poétiques! J’ajoute que pour le Moyen Âge et la Renaissance, des noms liés à Genève et au Pays de Vaud ont été insérés.

La Littérature du duché de Savoie
Editions Pyrémonde (Librairie des régionalismes)
16x24
214 pages

Disponible sur chapitre.com

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14/06/2013

Prudence et le centralisme chrétien

Aurelius_Prudentius_Clemens_03.jpgJ’ai lu, du poète latin Prudence, qui vivait au début du cinquième siècle, un traité théologique en vers intitulé Contre Symmaque: il s’en prend à un des derniers grands représentants de l’ancienne religion, qui avait demandé que celle-ci fût rétablie dans plusieurs anciennes prérogatives. Or, on y trouve l’essence de la pensée catholique traditionnelle, qui voyait dans le christianisme le prolongement de la romanité elle-même. Prudence est persuadé que le Christ vient couronner l’Empire romain et qu’il le préfère infiniment aux Barbares, en particulier les Germains. Il est très nationaliste!
 
Il fait l’éloge de l’empereur Honorius qui avait eu récemment le mérite d’envoyer son beau-père Stilicon combattre les Goths d’Alaric et de les avoir vaincus par son intermédiaire près de Milan - sans savoir que quelques années après la rédaction de son poème, Alaric allait mettre Rome à sac! Il affirme que le Christ, qui a été ajouté aux symboles impériaux sur les bannières, a accompli pour Rome et la Civilisation cette glorieuse victoire. Il omet de dire qu’Alaric et ses Goths étaient chrétiens, quoique de l’hérésie arienne, et qu’ils avaient été vaincus un jour de Pâques par un lieutenant païen de Stilicon alors qu’ils refusaient de combattre un tel jour - et qu’ils devaient être persuadés que les Romains feraient de même. Cela me rappelle les récits sur le roi Arthur qui faisaient de celui-ci un vrai chrétien et qui accusaient Rome de s’allier avec les païens pour assujettir les princes chrétiens de la périphérie. Le point de vue était radicalement opposé...
 
Prudence dit qu’en soumettant les peuples, Rome a créé en eux la paix et la concorde, et qu’elle fait venir Dieu sur Terre. Mais il n’hésite pas à affirmer que c’est pour cela que l’Empereur doit être sans pitié avec les peuples qui osent se révolter contre son joug! Par la peur règne la concorde: Dieu en est satisfait, juge-t-il. Il est difficile, parfois, de voir en quoi le christianisme a réellement changé la charles _gleyre_les_romains.jpgmentalité romaine. Prudence tempête contre les dieux multiples, mais il se réclame clairement des sages de la Rome païenne, de Numa à Sénèque, contre les tenants de la religion populaire: le fait est que Numa interdisait la représentation des dieux et que Sénèque avait de la divinité une vision globale et abstraite qui participait du monothéisme.
 
Bref, on peut dire que Prudence a inventé le centralisme chrétien. On a parfois l’impression que la France a toujours sa philosophie: Paris est imprégné de la divinité universelle si la France est unie, même au détriment de la culture propre aux régions excentrées. Car Prudence se réjouissait de l’unité permise par le mélange des ethnies sous la domination romaine, qui ne laissait plus subsister, parmi les langues, que le latin.
 
Soit dit en passant, c’est bien la preuve que la Gaule n’avait plus à cette époque ses langues propres, et que les différenciations du latin qui ont créé les langues romanes viennent de traits postérieurs, non antérieurs. Car, naturellement, la Providence n’était pas si favorable aux Romains que Prudence se l’imaginait, bientôt les Germains allaient créer à leur place des royaumes nouveaux, et aussi les Bretons: peuples barbares assimilés naïvement par Prudence et tant de ses épigones à l’hérésie ou au paganisme. Le point de vue du roi Arthur n’est pas forcément le plus faux!

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12/06/2013

Degolio XVIII: la bataille des terroristes

Jetman_OK.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons raconté comment le vaillant Solcum, alter ego de Charles de Gaulle, s’était lancé à la poursuite d’un avion détourné par de méprisables pirates de l'air, et avait pénétré à l’intérieur grâce à sa faculté de se transporter d’un lieu à un autre sans passer par l’étendue physique.
 
Toutefois faut-il préciser qu’il ne pouvait le faire que d’un lieu proche à un autre lieu proche, sous peine de ne plus parvenir à se matérialiser à nouveau de façon correcte. Or, lorsqu’il était dans l’avion, il fallait qu’il fût en pleine possession de ses moyens.
 
Et dans l’engin volant qui fait si souvent lever les yeux au ciel aux enfants et pousser des cris d’admiration aux adultes, le héros se tenait juste devant un des malandrins armés: il avait un pistolet de gros calibre, et le tenait à hauteur de son visage, fixant les passagers, et les surveillant. Lorsqu’il aperçut Solcum devant lui, se matérialisant dans son habituelle brume bleue, il écarquilla les yeux d’effarement; mais ce fut bref; apparemment, quoique cela puisse apparaître comme mystérieux, il 13 Iron Man 3.jpgétait préparé à cette éventualité. Il pointa sans attendre son pistolet sur le héros, et tira. Cependant, le spectre, comme s’il avait vu à l’avance ce qui allait se passer, avait déjà placé son bâton d’or sur la trajectoire de la balle. Or, celle-ci n’y rebondit pas: elle s’y incrusta brièvement, puis retomba. Le bâton portait la marque de l’impact; mais il fut saisi d’une sorte de tremblement, comme s’il s’animait de l’intérieur, et l’instant d’après, elle disparut: de nouveau ce sceptre brillait, sa surface restant d’un poli parfait.
 
Alors, à la vitesse de l’éclair, il lança devant lui cette arme, et le brigand s’effondra, comme foudroyé.
Juste derrière, un deuxième terroriste, ayant assisté à la scène, ne perdit pas son temps: il fit jaillir une grenade dans sa main, et la dégoupilla, prêt à mourir et comprenant aussitôt, semble-t-il, à quelle forte partie il avait affaire!
 
Solcum s’élança et sa cape, comme mue de son propre chef, s’ouvrit complètement, créant une sorte batman-primer.jpgde chape immense qui se referma aussitôt sur le brigand, lorsque Solcum se fut collé à lui; or n’eut-il pas le temps de jeter l’engin destructeur qu’il tenait en main. Les deux hommes disparurent sous la cape déployée, et, quand l’explosion eut lieu, on entendit à peine le bruit d’un souffle, et on ne distingua qu’une vague vibration le long des membres du héros, du demi-dieu! Une vapeur ténue sembla s’échapper, également, de la cape.
 
Or, lorsque celle-ci se remit le long du dos de Solcum, on s’effara de ce qu’aucune trace du malandrin ne fût visible: seuls quelques débris métalliques brillaient au sol - et encore n’y en avait-il pas suffisamment pour reconstituer toute la grenade qui avait éclaté! L’homme s’était volatilisé. On ne voyait à la place que quelques volutes de fumée. 
 
À l’intérieur du corps qu’avait formé son propre rêve, Charles de Gaulle sentit la peur monter, face à ce pouvoir incommensurable qu’il découvrait. Mais il n’eut pas le temps d’y penser davantage. Car il restait un troisième pirate, qui se tenait dans la cabine de pilotage.
 
Ce qu’il en advint sera néanmoins dit une fois prochaine.

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10/06/2013

Mort de Jack Vance

cugel.jpgJack Vance est mort tout récemment, à plus de nonante ans; c’était un auteur de science-fiction très populaire. Quand j’étais tout jeune, je le lisais. Je l’aimais bien, il était coloré, léger, plein d’humour. Mais il manquait quand même de profondeur. Ce n’était pas celui que je préférais.
 
Je me souviens d’une série appelée la Geste des princes-démons: un homme se vengeait de notables disséminés dans l’univers parce qu’ils avaient tué son père. La raison pour laquelle ils l’avaient tué était au début mystérieuse, et on voulait la connaître. Finalement, il s’avérait que le motif du meurtre était banal, et on était déçu.
 
Une autre série dont je me souviens est Cugel l’astucieux. Elle contenait des noms imprononçables et comiques, et une forme de magie burlesque. Cugel par exemple avait reçu d’un sorcier le pouvoir de changer ce qu’il voulait en nourriture, sur une planète; mais ce qu’il prenait comme matériau de départ, en devenant comestible, et en acquérant la mollesse du fromage, gardait son goût propre: ce n’était pas les enchantements des contes, qui font apparaître, comme Cugel du reste l’espérait, des rôtis fumants à la place de cailloux. La saveur restait celle de la pierre… Plus tard, je devais prendre conscience qu’on ne mange en fait que des êtres vivants: dans la science-fiction, on est facilement dans la théorie. Comment insérait-on de la vie dans la pierre en l’amollissant, on ne l’apprenait pas. Jack Vance y avait-il même pensé? Cela eût ralenti le rythme de ses récits, que d’y réfléchir. La littérature américaine aime bien rester à la surface, afin de conserver le rythme imposant des éléments physiques qui se succèdent les uns aux autres.
 
Vance m’amusait, mais il ne déclenchait pas en moi un enthousiasme débordant. Il manquait d’ampleur, je trouvais.
 
Son humour néanmoins sauvait beaucoup de choses.

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06/06/2013

Gustave Flaubert et le culte de Paris

paris_soir.jpgOn croit volontiers que le culte dont Paris fait l’objet et qu’Amiel a critiqué a été pratiqué par les grands romanciers français. On évoque la triste vie de la province qu’ils ont voulu dénoncer, comme si la vie dans la capitale échappait forcément à leur esprit de satire, comme si elle était trop sacrée pour que nul n’osât la railler!
 
Je crois avoir déjà évoqué les moqueries du Dauphinois Stendhal sur le parisianisme, mais on méconnaît Flaubert, si on s’imagine qu’il a voulu ne se moquer que de la province. N’oublions que Bouvard et Pécuchet sont deux Parisiens qui se ridiculisent en Normandie, et surtout, que la sottise d’Emma Bovary s’est clairement accompagnée d’un culte de Paris dénué de pensée critique. Flaubert dit plaisamment que Léon la séduit en lui affirmant que, à Paris, faire l’amour dans une voiture (à cheval) se fait couramment: l’argument est décisif, assure-t-il!
 
Dès le début du roman, Emma assimile Paris à une cité de demi-dieux, où vivent des gens d’un autre monde. Alors qu’elle a rencontré un vicomte dans un bal donné dans un château campagnard et qu’elle lit des romans à la mode, le souvenir du vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait, s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres rêves.
 
Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille. […] C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de 2009-11-04 Manon  PARIS (49).jpgsublime. Elle imagine romantiquement des artistes ne vivant, à Paris, que d’amour et de feu céleste!
Dans sa correspondance, Flaubert est explicite, lorsqu’il répond à son ami Maxime du Camp qui lui conseille de venir s’installer à Paris, où était le souffle de vie: car il vivait généralement dans sa petite ville normande de Croisset. Le culte de Paris est l’essence du provincialisme, lui réplique-t-il!
 
Cela dit, il aimait les fastes de la capitale. Lui aussi fut heureux d’être reçu au bal de l’Empereur et décoré de la Légion d’Honneur. Mais jusqu’au bout, il affecta de se moquer de ceux qui pensaient qu’on pouvait relier l’Esprit - auquel il croyait - à l’État, ou à une ville en particulier, ou à un régime en particulier - république ou monarchie. Pour lui, il était dans le cœur de l’être humain. Il était foncièrement individualiste. Il était un artiste avant tout, et s’adonner à la superstition qui relie un lieu en particulier au divin, c’est de la politique.

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04/06/2013

Vamireh, roman préhistorique

vamireh-200442.jpgOn connaît La Guerre du feu, chef-d’œuvre du roman préhistorique écrit par J. H. Rosny aîné, mais le premier du genre est Vamireh, que le même écrivit et que j’ai lu récemment. Les frères Rosny ont essayé de créer des épopées scientifiques en imitant, dans son style, Victor Hugo, et en exploitant les récentes données de la paléontologie - mélange de réalisme et de romantisme qui fonctionnait sans doute mieux dans Salammbô, de Flaubert, parce que celui-ci pouvait s’appuyer sur des écrits antiques, toujours chargés de mythologie, tandis que les Rosny s’appuyaient sur la seule science moderne, presque toujours aride, prosaïque. L’écart entre les termes techniques qu’ils emploient et leurs métaphores sidérales crée parfois une impression burlesque. Les peuples par exemple sont nommés d’après la forme de leurs crânes, non d’après leurs idoles, et cela réduit tout de suite la perspective!
 
Cependant, le livre ne manque pas de souffle: les scènes de bataille sont bien racontées; elles rappellent H. Rider Haggard et Robert E. Howard, maîtres de l’épopée barbare! Les Rosny ne sont sans doute pas indignes d’eux.
 
Ils ne manquent pas d’une certaine grandeur philosophique, également: dans leur récit, l’Évolution tient lieu de Providence. Elle agit dans les âmes à l’insu des personnages, leur donnant des désirs qui les poussent à se mêler fructueusement les uns aux autres, à s’élever moralement - à lever les yeux vers les astres, ouvrant leur cœur aux mystères de l’infini! Dans ce monde dominé par les sensations, l’appel de l’Avenir n’est jamais vraiment conscient: comme chez Joseph de Maistre, l’Histoire meut les hommes en créant en eux des aspirations obscures et en se servant d’eux comme de rouages.
 
Il est du reste dommage que leurs rêves ne soient pas décrits: on reste à la surface. Les Rosny sont d’ailleurs contradictoires, à cet égard, disant tantôt que la conscience alors était dominée par les 014hzdenekburnbg.jpgperceptions sensibles, tantôt que les rêves contenaient déjà les germes des futures religions. Il est pour ainsi dire étrange que, le jour venu, les ayant complètement oubliés, ils ne soient plus que dans les perceptions physiques!
 
Cependant, c’était la doctrine qui dominait l’Université - et, je crois, ça l’est toujours. Owen Barfield lui a pourtant fait un sort, montrant que plus on remontait dans le passé, plus la littérature mêlait les rêves - les images intérieures -, à la réalité extérieure: le sens de cette dernière est en fait récent. Naturellement, on peut toujours postuler une forme de conscience antérieure aux écrits les plus anciens. Mais elle est attestée surtout à notre époque! D’ailleurs, si celle-ci retrouve la plus ancienne, peut-on encore parler d’évolution? Ce serait plutôt l’Éternel Retour de Nietzsche!
 
Au demeurant, peut-être bien que les hommes préhistoriques agissaient corporellement comme dans le roman, qui procède des principes du Naturalisme: je ne sais pas. Mais je trouve le Naturalisme réducteur, de toute façon: l’humanité y manque de respiration; on y reste à la surface.

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02/06/2013

Philippe Jaccottet, poète doré

Philippe_Jaccottet_(1991)_by_Erling_Mandelmann_-_3 (1).jpgRécemment, j’ai lu un recueil de poésie de Philippe Jaccottet - l’un de ceux publiés par Gallimard dans sa collection poésie. J’ai pour ce noble écrivain de l’affection. Il m’a d’ailleurs écrit une carte, une fois; elle était réalisée par son épouse et était élégante et belle: il me remerciait de lui avoir envoyé mon livre sur Victor Bérard, où je parlais de sa traduction de l’Odyssée d’Homère.
 
J’ai bien aimé l’atmosphère dorée et douce de ses vers, mais je reconnais les avoir trouvés souvent trop abstraits. Il y avait peu de figures sur lesquelles l’esprit pouvait s’appuyer. Elles se dissolvaient toujours dans une sorte de gaz léger.
 
En un sens, c’est très distingué. Mais cela m’a rappelé François de Sales, qui recommandait à sa Philothée de se mettre en état d’imaginer Jésus-Christ sur sa croix, la sainte Vierge au Ciel, les anges, le Père divin, le paradis, l’enfer - et qui entendait, certes, ceux qui disaient que la spiritualité était freinée par cette imagination trop concrète, et qu’il fallait recourir à des idées plus pures, plus élevées; mais qui répondait que c’était viser trop haut, pour les commencements de la dévotion, et que l’âme était trop spontanément attachée aux choses visibles pour se passer d’images quand elle voulait s’élever. Il fallait simplement qu’en ces images le monde visible fût spiritualisé - c'est à dire transposé, mis à un niveau supérieur, celui où l'essence morale de l'univers apparaît directement.
 
Sans doute, disait-il aussi, on ne pouvait pas faire cela avec tout: certaines réalités du monde divin sont trop élevées pour que l’imagination les embrasse. Mais on ne peut pas non plus faire comme si tout ange tutélaire était dans ce cas! Le monde de l’esprit est hiérarchisé: il est plus ou moins éloigné du monde sensible, ce qui précisément permet l’entrée progressive de l’âme en son sein.
 
Sur ce point François de Sales restait médiéval. Il tenait de cet art baroque qui a prorogé l’imagerie ancienne, quoiqu’en la réglant; le classicisme de Paris, face à lui, tendait davantage à l’abstraction, déjà. Il avait des exigences plus hautes, pour ainsi dire: je songe, par exemple, à son contemporain Pierre de Bérulle.
 
LantaraSpiritGodoverWaters-530x439.jpgMais je m’interroge; un poète n’est pas forcément un ermite mystique, un moine d’Orient: il a une vie corporelle assez pleine, en principe. Le monde sensible, au quotidien, lui apparaît bien, en outre, sous la forme d'images, comme il le fait pour tout le monde.
 
Je crois, du coup, que la poésie ordinaire ne fait pas comme les hymnes mystiques: elle n’embrasse pas le monde physique en le regardant des hauteurs de l’Esprit-Saint. Elle tend plutôt à en créer la fiction, une représentation factice de ce monde sublime des grands mystiques. Et pour ce faire, au lieu de transfigurer le réel et d'y placer l'image des anges, elle se contente de l’élaguer pour ne paraître s’intéresser qu’à des choses élevées, raffinées, pures.
 
C’est pourquoi en réalité je reste favorable à la poésie mythologique, en temps normal, à cette poésie qui n’hésite pas à passer par la figuration: je lui trouve en fait plus de modestie qu’à la poésie éthérée des poètes agnostiques contemporains.
 
Victor Hugo partageait ce sentiment: il en allait parfois jusqu’à mépriser le mysticisme. Je ne veux pas, quant à moi, rabaisser les mérites des ermites d'Asie; mais enfin, je comprends la forme d’impatience qu'il manifestait.

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