29/08/2013

Agnosticisme et neutralité intime (Gustave Flaubert)

ciceron.jpgL’agnosticisme apparaît généralement comme une philosophie très intelligente. Mais l’univers est-il toujours intelligent? L’imagination peut aussi exprimer la part du monde qui paraît absurde, parce qu’on n’en saisit pas la rationalité. Elle reflète une logique cachée, dont on a le pressentiment plus qu’on ne parvient à la saisir par l’entendement ordinaire. Cicéron disait, ainsi, que la fable, c’est-à-dire la mythologie, avait sa logique propre, qui n’était pas celle de l’histoire, des faits matériels, mais n’en expliquait pas moins l’univers.
 
La différence entre les deux approches est dans la possibilité ou non de la preuve matérielle, ainsi que dans la capacité à définir de façon unitaire le principe qu’on veut mettre en évidence. L’idée des lois de la matière a quelque chose de pratique pour le cerveau humain. Néanmoins, elle donne justement de l’univers une image à la fois trop simple et trop rationnelle pour sembler vraie.
 
L’agnosticisme interdit de chercher plus loin: comme le naturalisme, il proscrit l’imagination. Or, dans les faits, les philosophes ont, dans leur esprit, des images; mais si elles ne sont pas assumées et projetées vers les hauteurs, elles penchent d’elles-mêmes, je crois, vers le terrestre, le charnel, puisque l’être humain est traversé constamment par ses pulsions, son instinct, ses besoins. Son corps a un accès direct à l’intellect; seul le cœur paraît se projeter, par ses battements, plus loin.
 
Il n’existe donc pas, chez lui, de possibilité de rester neutre: il est saisi par une pente naturelle, et seule sa volonté active peut y apporter une compensation, et vaincre ses déséquilibres.
 
C’est ce qui fait que même si Gustave Flaubert se disait tiré tantôt vers les hauteurs lyriques, tantôt Flaubert.jpgvers les basses couches terrestres, au sein de sa vie privée, lorsqu’il fréquentait les salons, il apparaissait comme porté principalement au lyrisme, à l’épique, à la pompe! Il adorait le grandiose, et compensait par le style l’attirance spontanée exercée sur lui par le terrestre: même lorsqu’il était réaliste, affirmait-il, il transfigurait le réel par la poésie qu’il imposait à sa prose! (Ce qu'il entendait par les effets de rythme, pour l'essentiel.)
 
De fait, c’est la Tentation de saint Antoine qu’il a commencée à écrire, mais, voyant qu’elle ne serait pas publiée, dans une France dominée par le matérialisme, il s’est attelé, sur le conseil de ses amis, à Madame Bovary, qui précisément tend à le venger de l’époque, en la montrant à la source de la ruine de l’âme dont il retrace le cheminement. Car il peint celle-ci pleine de volonté d’un ailleurs plus beau, parfois même de nature spirituelle, mais que le siècle est incapable de lui apporter, dominé qu’il est par une religion vidée de sa substance première et par un scientisme dénué de profondeur véritable.
 
La neutralité passe par l’acceptation de l’expérience que chacun fait de sa propre âme: elle est somme toute un fait que chacun peut vérifier en soi, même s’il ne peut pas la vérifier chez l’autre. On pourrait aussi dire que l’empirisme au sens matériel est collectif, que l’empirisme spirituel est individuel, et que la connaissance authentique unit les deux. Une éthique motivante et lumineuse est dans le même cas, du reste.

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