23/09/2013

Erckmann-Chatrian: porte d’Allemagne

imgro90037266.jpgJ’ai lu un recueil de contes fantastiques du célèbre auteur bicéphale Erckmann-Chatrian; c’était prenant et fascinant, annonçant fréquemment l’excellent Jean Ray. Il fait pénétrer d’une façon directe le monde élémentaire - l’espace magique par lequel s’anime le visible. Cependant, comme il est lié, dans ces récits, aux forces terrestres, il est traversé de pulsions folles, meurtrières, haineuses. Là se trouve aussi la source de toute superstition, et les divinités qui l’habitent sont diaboliques, effrayantes, comme chez Lovecraft: on y croise les vivantes allégories de la mort, du temps, de la vieillesse, des maladies… Sous la plume d’Erckmann-Chatrian, elles sont des personnes réelles qui interviennent cruellement dans la destinée des mortels!
 
Parfois, les forces magnétiques renvoient plus purement à la vie, ou à la lumière - comme pour cette aveugle qui pour voir empruntent les yeux des abeilles qu’elle élève: sa conscience se glisse dans leur essaim, et elle distingue la vallée où elle demeure. Les esprits de la nature lui ont fait cette grâce! Il faut dire qu’elle vit dans les montagnes de Suisse alémanique, dont la beauté reflète certainement la pureté morale…
 
Zola admettait la force des textes parus sous ce double nom, parce que, disait-il, ils avaient la hardiesse de présenter ce qui n’existait pas de façon réaliste, en entrant dans des détails précis. Il était matérialiste, mais il avait saisi ce par quoi ils faisaient impression. Il reprochait aux deux hommes, cependant, d’être trop régionalistes, trop ancrés dans le folklore de l'Alsace-Lorraine - sans saisir que, précisément, leur faculté à parler concrètement de l’invisible était liée à cette pénétration du génie du lieu. Il les tançait, leur demandant de s’intéresser à la France, à l’homme moderne! Il les invitait à faire comme lui… Ainsi dévoilait-il que le centralisme était lié au rationalisme et même au matérialisme, Paris proposant sa tradition propre comme étalon de toute démarchErckmann-Chatrian_woodburytype.jpge.
 
Sans doute, Erckmann et Chatrian avaient quelque chose d’un peu fou qui oriente vers Hoffmann, vers l’Allemagne romantique - sans en avoir du reste la solidité profonde. Le rationalisme parisien, à cela, peut servir de contrepoids. Mais Zola n’a pas vu que l’avenir n’était pas à Paris seulement, hors de l’Alsace, de la Lorraine et des autres régions au folklore riche, mais dans une union profonde des deux polarités, justement sur le modèle allemand, qui a uni le fantastique à la rigueur de la pensée, tandis que la France est restée figée dans son opposition entre le rationalisme sec et froid du courant central et la richesse désordonnée mais flamboyante des cultures périphériques.
 
Significativement, ce n’est pas à Paris qu’on l’a le mieux compris, mais justement aux frontières du monde français et du monde allemand - chez Edouard Schuré l’Alsacien, chez Blaise Cendrars le Neuchâtelois, chez Jean Ray le Flamand, chez Charles Duits (néerlandais par son père, américain par sa mère et lui-même francophone)... Les meilleurs contes d’Erckmann-Chatrian en donnent un aperçu.

13:34 Publié dans Littérature & folklore | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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