29/09/2013

Une anthologie bilingue corse

antulugia.jpegPendant mon dernier voyage en Corse, j’ai lu une Antulugia bislingua di a literatura corsa, par Jean-Guy Talamoni, afin de connaître un peu la langue corse, me familiariser avec elle, et aussi saisir de quoi parlent les écrivains dans cette langue.
 
Il y avait beaucoup de poètes, signe que le parler qui émane naturellement d’un pays, qui sort pour ainsi dire de sa lumière, est toujours plus propice à l’expression des sentiments intimes que la langue imposée par l’administration, qui paraît toujours rester plus ou moins à la surface.
 
La plupart des sujets étaient liés à la vie au village autrefois: on assimile la Corse aux aïeux, au foyer ancestral, et c’est un trait qui existe aussi en Savoie - et, je pense, dans toutes les régions de France. Plus propres à la Corse étaient les évocations historiques, à demi épiques, concernant Sampiero Corso, et, surtout, Pascal Paoli. Le premier était un fier et farouche soldat qui luttait contre la république de Gênes, et le second est le grand républicain qui pensa pouvoir créer une Corse indépendante et libre et qui fut ensuite floué par la France. Une certaine nostalgie habite ces poèmes à leur gloire, un regret de ce qui aurait pu être et n’a pas été.
 
Cela constitue, cette fois, une différence avec la Savoie, car, en langue locale, les poètes n’y ont pas tellement évoqué l’histoire, qui se faisait et se chantait plutôt en français, et essentiellement pour des seigneurs du Moyen Âge - le Comte Vert Amédée VI, le Comte Rouge Amédée VII, le premier duc Amédée VIII… Il y a dans les vers des Savoisiens le ton nostalgique du romantisme allemand, avec ses cours féodales, ses chevaliers courtois, ses troubadours, ses dames et leurs mystères. Car même les romantiques français ont peu chanté saint Louis et Philippe-Auguste; ils se focalisaient sur le règne de Louis XIII.
 
À cet égard, la Corse a quelque chose qui rappelle les Genevois, plutôt les chantres de grands républicains postérieurs au Moyen Âge.
 
Je n’ai Corte-75.jpgpas vu beaucoup de textes retenus par Jean-Guy Talamoni évoquant les croyances populaires, alors qu’en savoyard Amélie Gex en a beaucoup fait; cependant, il y en a.
 
Pour ce qui est de la langue, j’ai évidemment trouvé que le corse était proche du toscan, même si les voyelles sont souvent plus fermées et les consonnes des articles définis presque toujours absentes. Comme je connais bien l’italien, le corse m’a paru presque plus facile que le savoyard!
 
Cette lecture fut pour moi des plus enrichissantes, et m’a permis de mieux pénétrer l’âme des lieux - ou simplement de saisir les panneaux et affiches écrits en langue locale.

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27/09/2013

Imaginations planétaires de Bernardin de Saint-Pierre (II)

tumblr_lvx135JQEL1qkd7h4o1_500.jpgNous avons déjà évoqué les rêveries harmoniques qu’inspirèrent à Bernardin de Saint-Pierre plusieurs planètes; continuons avec Jupiter, Saturne, Uranus.
 
De la première, il imagine que ses bandes visibles correspondent à des alternances de mers et de terres. Les habitants doivent donc se partager entre des plaines immenses où ils pratiquent l’élevage et des mers où ils pêchent; il assure: Éclairés par des aurores constantes, qui se mêlent aux douces clartés des lunes, lorsqu’ils traient leurs nombreux troupeaux dans leurs vastes prairies, ou qu’ils étalent, avec leurs filets, des légions de poissons sur leurs grèves sablonneuses, ils bénissent la Providence, et n’imaginent point de plus beaux jours, ni de plus heureuses nuits.
 
Pour Saturne, Bernardin évoque évidemment son merveilleux anneau, qui fait l’admiration de ses habitants, surtout la nuit… Non seulement il est lumineux, mais il contient, lui-même, des terres, des montagnes, des lacs… Comme des deux côtés s’étendent ces pays étranges, les montagnes ont leurs bases communicantes, et les êtres vivants ont aussi des pieds posés les uns contre les autres, jusqu’à ceux des amants qui se donnent les mains aux extrémités de leur anneau. Georges Gusdorf disait Bernardin de Saint-Pierre délirant mais touchant dans ses inventions; ce passage en donne un exemple.
 
Les lunes de Saturne font dans le ciel un ballet gracieux et beau. Quant à la lumière qui se déverse sur le sol de la planète, elle est chatoyante et d’une fabuleuse variété.
 
Comme le sol n’a pas d’aspérités, il doit être couvert de pelouses ondulant sur des collines couvertes d68landscapes04m241.jpge cèdres et de genévriers: La fable n’a rien imaginé d’aussi merveilleux que ce qu’a exécuté autour de ses habitants la nature, conclut notre auteur!
 
Il appelle encore Uranus du nom de son découvreur, Herschell; il conjecture qu’elle est semblable à Jupiter et Saturne - plate, faisant alterner la mer et la terre et propre à réverbérer les rayons du soleil.  Comme le Créateur ne fait rien d’absurde, il a dû y placer des volcans pour en réchauffer le sol, comme on le voit en Islande. Des mousses pendent en grandes draperies dans les forêts du pôle, et les mers abondent en gros cétacés qui fournissent l’huile dont les hommes ont besoin. Semblables aux Lapons, les Herschelliens ont des troupeaux de rennes et des chiens fidèles - et une douce lumière, renvoyée par les neiges et les eaux glacées, les environne. Ils ont des mœurs pures comme des Finlandais, adorant l’Auteur de la Nature et chantant ses louanges sans tomber dans la corruption des peuples disposant de cités et de technicité avancée!
 
Un bien joli tableau... Mais qui se contentait de transporter sur les autres planètes des éléments de la Terre qui charmaient cet étrange disciple de Rousseau.

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23/09/2013

Erckmann-Chatrian: porte d’Allemagne

imgro90037266.jpgJ’ai lu un recueil de contes fantastiques du célèbre auteur bicéphale Erckmann-Chatrian; c’était prenant et fascinant, annonçant fréquemment l’excellent Jean Ray. Il fait pénétrer d’une façon directe le monde élémentaire - l’espace magique par lequel s’anime le visible. Cependant, comme il est lié, dans ces récits, aux forces terrestres, il est traversé de pulsions folles, meurtrières, haineuses. Là se trouve aussi la source de toute superstition, et les divinités qui l’habitent sont diaboliques, effrayantes, comme chez Lovecraft: on y croise les vivantes allégories de la mort, du temps, de la vieillesse, des maladies… Sous la plume d’Erckmann-Chatrian, elles sont des personnes réelles qui interviennent cruellement dans la destinée des mortels!
 
Parfois, les forces magnétiques renvoient plus purement à la vie, ou à la lumière - comme pour cette aveugle qui pour voir empruntent les yeux des abeilles qu’elle élève: sa conscience se glisse dans leur essaim, et elle distingue la vallée où elle demeure. Les esprits de la nature lui ont fait cette grâce! Il faut dire qu’elle vit dans les montagnes de Suisse alémanique, dont la beauté reflète certainement la pureté morale…
 
Zola admettait la force des textes parus sous ce double nom, parce que, disait-il, ils avaient la hardiesse de présenter ce qui n’existait pas de façon réaliste, en entrant dans des détails précis. Il était matérialiste, mais il avait saisi ce par quoi ils faisaient impression. Il reprochait aux deux hommes, cependant, d’être trop régionalistes, trop ancrés dans le folklore de l'Alsace-Lorraine - sans saisir que, précisément, leur faculté à parler concrètement de l’invisible était liée à cette pénétration du génie du lieu. Il les tançait, leur demandant de s’intéresser à la France, à l’homme moderne! Il les invitait à faire comme lui… Ainsi dévoilait-il que le centralisme était lié au rationalisme et même au matérialisme, Paris proposant sa tradition propre comme étalon de toute démarchErckmann-Chatrian_woodburytype.jpge.
 
Sans doute, Erckmann et Chatrian avaient quelque chose d’un peu fou qui oriente vers Hoffmann, vers l’Allemagne romantique - sans en avoir du reste la solidité profonde. Le rationalisme parisien, à cela, peut servir de contrepoids. Mais Zola n’a pas vu que l’avenir n’était pas à Paris seulement, hors de l’Alsace, de la Lorraine et des autres régions au folklore riche, mais dans une union profonde des deux polarités, justement sur le modèle allemand, qui a uni le fantastique à la rigueur de la pensée, tandis que la France est restée figée dans son opposition entre le rationalisme sec et froid du courant central et la richesse désordonnée mais flamboyante des cultures périphériques.
 
Significativement, ce n’est pas à Paris qu’on l’a le mieux compris, mais justement aux frontières du monde français et du monde allemand - chez Edouard Schuré l’Alsacien, chez Blaise Cendrars le Neuchâtelois, chez Jean Ray le Flamand, chez Charles Duits (néerlandais par son père, américain par sa mère et lui-même francophone)... Les meilleurs contes d’Erckmann-Chatrian en donnent un aperçu.

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21/09/2013

Degolio XXIV: Captain Corsica

1185765_433546910089428_1963250160_n (1).jpgDans le dernier épisode de cette dramatique série, nous avons laissé Docteur Solcum, notre héros, au moment où il s’apprêtait à subir le sort atroce d’une dévoration et d’une digestion devant durer plusieurs millénaires dans l’estomac d’un monstre arachnéen effroyable; et nulle issue ne semblait plus possible.
 
Or, soudain, un terrible fracas se fit entendre. Le sol trembla, et, surpris, le monstre suspendit son geste.
 
Une pluie de pierres s’affaissa; une toucha même Solcum au ventre. Mais la plupart churent sur la grande Veuve.
 
Fantômas se retourna, et Solcum s’efforça de regarder en direction du bruit; Dicaliudh fit de même.
 
Un nuage de poussière brillant, recevant les rayons du soleil, était au-dessus: une ouverture avait été pratiquée dans la montagne! Et bientôt, on vit paraître, au sein de ce nuage, un homme des plus étranges.
 
Il portait un costume entièrement noir, qui lui était comme une seconde peau, et lui recouvrait jusqu’à la tête: il pénétrait ses oreilles dans leurs moindres parties, en épousant leurs plus fins détails; même les conduits semblaient en être revêtus - sans pour autant qu’ils en fussent bouchés, sans que cela le gênât en rien pour entendre.
 
Sur son poitrail avait été brodé, en fils dorés, argentés et vermeils, un canon, de la marque Gribeauval: signe de sa puissance; lorsque le mal approchait, cette image étincelait, comme si des flammes cosmiques devaient en sortir: le fût était un lien avec les forces célestes.
 
Son nez aquilin dénotait du reste une vigueur de volonté unique en son genre.
 
Curieusement, ses yeux, qui avaient la forme d’amandes, n’avaient pas de blanc; pareils à du charbon, ils étaient un puits vers l’infini, au sein de son visage fermé: mais on y décelait de fins éclats d’or, reflet exact des étoiles. Et quiconque subissait son regard se sentait scruté jusque dans ses tréfonds!
 
À sa taille, une écharpe de soie bleu azur était attachée par un nœud léger, et laissait pendre ses pans le long de ses cuisses. Sur ses épaules, une capeline blanche flottait doucement.
 
Or, sa main droite, nue, longue et décharnée - telle était aussi l’autre main -, tenait un fusil encore fumant: et c’était d’un tir de cette arme incroyable qu’il avait fait un trou dans la montagne!
 
Car à l’origine simple fusil de chasse à un coup, elle avait été refondue totalement par les gnomes des profondeurs sous la direction de Cyrnos, le génie de la Corse; et voici! elle scintillait à tous les yeux. Le canon était être taillé que dans un bloc d’argent lamé d’or et serti de pierreries; une inscription avait été gravée en son sein par ce même Cyrnos, qui lui donnait ses pouvoirs miraculeux: il s'agissait d'une formule magique écrite dans le langage des ogres. Par sa grâce, un esprit l'habitait, qui lui donnait sa force!
 
steamcon110208_9.jpg
Quant à la crosse, elle était du bois le plus précieux, taillé dans l'arbre de vie des jardins de Cyrnos - celui dont les fruits rendaient immortel et qui était né de l'arbre de vie du paradis terrestre, aux franges de la Lune: en s'exilant de ce monde supérieur, l'immortel avait emporté la branche qui abritait son ancienne demeure, afin de s'en bâtir une semblable sur Terre; il l'y avait plantée, et il en était né son propre arbre de vie, copie du précédent. Les fruits, les feuilles, les racines, peu à peu, avaient créé, dans la nappe d'éther, une terre, et elle avait pris plus tard le nom de Corse. Mais il s'agit d'une histoire à raconter en détail un autre jour. Toujours est-il que la crosse de ce nouveau héros était faite de ce bois dont est fait celui de l'âme corse, qui est l'essence du pays: sur elle il pouvait s'appuyer lorsqu'il en déclenchait le feu cosmique.
 
Or, Solcum, dès qu’il le vit, reconnut en lui un homme vaillant qui lui avait été présenté par sa dame, lorsqu’il avait été envoyé en mission sur la Terre: elle avait, par son art magique, crée son image, et donné son nom, lui expliquant qui il était, d’où il venait, et quelle était sa destinée. Car il avait fallu lui présenter ceux qu’il devait craindre, et aussi ceux sur qui il pouvait compter, qui pourraient se révéler de sûrs alliés, dans sa lutte contre les puissances des ténèbres. Il avait en face de lui le propre fils de Cyrnos, du génie de la Corse, qui en son nom la gardait dans le mystère du monde éthérique, et qu'on nommait Captain Corsica!
 
Or, qui était cet être étrange, et ce qu’il advint ensuite, ne pourra être dit que dans un prochain épisode.

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19/09/2013

Jean-Vincent Verdonnet a passé le seuil du couchant

Verdonnet Jean Vincent - Copie.jpgLe poète Jean-Vincent Verdonnet, si attaché à sa Savoie natale, a quitté récemment ce monde. Né en 1923 à Bossey, il appartenait à l’école de Rochefort, mêlant les figures du songe à la contemplation du paysage campagnard dans un style rigoureux - son plus illustre représentant étant sans doute René-Guy Cadou.
 
Jean-Vincent Verdonnet s’efforçait de saisir l’essence du souvenir, de ce qui secrètement l’anime. La beauté de ceux de l’enfance le fascinait: ils semblaient ouvrir sur un monde autre, puisque l’enfance même est, dit-on, proche des anges. Cependant, ceux-ci se rapportant à une doctrine religieuse explicite qui eût brisé le charme spécifique du souvenir, il se refusait à les nommer, préférant demeurer dans l’impression diffuse et profonde, au-delà des idées trop claires de la théologie. Il tâchait de capter ce qui dans la nature même pouvait subsister du charme qu’elle avait eu lorsque les yeux de l’être humain s’étaient ouverts, avant que sa pensée ne se mît distinctement en marche. On pourrait dire, ainsi, qu’il a placé dans le filet magique de ses mots la substance spirituelle du Genevois savoyard, qui l’avait vu naître.
 
À la perspective angoissante de la mort, il opposait, précisément, cette substance, cristallisée dans ses vers, et regardée par lui comme immortelle - éternelle. S’il rejetait le religieux, en privé, il appréciait qu’on parlât des êtres élémentaires, des gnomes animant la nature sensible. Or, dans nombre de ses poèmes, il allait tout de même jusqu’à attribuer aux étoiles une profondeur morale, comme lorsqu’il déclare qu’elles peuvent apporter le salut. La beauté du couchant, des soirs d’automne, annonçait également un monde sublime, dans lequel, pour reprendre une de ses images, les chevaux enchantés de la lumière tourneraient en une sorte de manège infini!
 
L’enfance servait de référence aux personnifications: le soleil offrait ou reprenait ses billes, et le miel se chargeait de lueurs magiques. Jean-Vincent Verdonnet était le témoin d’une époque disparue, qui apparaissait comme plus belle: il rappelle ce que Henry Bordeaux disait de son Chablais natal, qu’il s’agissait d’une Atlantide, d’un monde fabuleux qui avait été mais n’était plus!
 
Puisse-t-il à présent chevaucher les chevaux transfigurés du vieux manège jusqu’au cœur palpitant des astres, où les amis des hommes certainement l’attendent!

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15/09/2013

Olaf Stapledon & les êtres magnétiques

star maker.jpgDans un article précédent, j’ai évoqué les imaginations d’Olaf Stapledon dans Star Maker: il fait aller l’âme de son narrateur dans le fond de l’espace, et cela lui fait également remonter le temps. Après avoir parlé des êtres ressemblant à l’être humain et ceux qui sont des outils vivants et doués de conscience propre, sortes de machines se comportant comme des organismes autonomes, on peut s’attarder sur une espèce remarquable qu’il décrit, semblant peut-être parler de certains phénomènes mystérieux de la Terre autant que de ce qui se trouve sur d’autres planètes…
 
De fait, il imagine une sorte d’être qui vit de façon collective mais immatérielle: sa conscience unitaire pensante se trouve dans l’ensemble constitué par des êtres vivants inférieurs attachés entre eux par des forces magnétiques. La cohérence globale y fait naître une conscience propre, comme au sein d’un cerveau dont seules les forces qui l’ont formé seraient présentes, indépendamment de la matière. Cela rappelle curieusement l’invention d’un grand lecteur d’Olaf Stapledon, Arthur C. Clarke: à la fin de The City and the Stars, il affirme que les hommes de l’avenir pourront créer des âmes conscientes qui ne seront constituées que des forces par lesquelles le cerveau se constitue physiquement et fonctionne: une sorte d’image fantôme maintient ces forces coordonnées entre elles.
 
On se souvient peut-être que pour Goethe les plantes suivaient, dans leurs formes successives, des types préétablis, n’existant eux aussi qu’à la façon d’ombres, d’images spirituelles. Les animaux même épousaient des archétypes qui modelaient leur substance charnelle. Rudolf Steiner l’a explicité dans Une Théorie de la connaissance de Goethe. Les anciens, au reste, croyaient que le monde était quadruple: des vers d’Ovide le rappellent. Il n’y avait pas pour eux seulement la Terre et le Ciel, mais aussi l’Abîme et l’Ombre. Le monde des ombres planait pour ainsi dire au-dessus de celui de la matière, et y créait les formes. Il était de nature spirituelle sans pour autant être divin: il était de nature apprendre-magnetisme.jpgélémentaire, ou éthérique. Là se mouvaient les nymphes, les fantômes - et, lorsqu’ils venaient sur Terre, les dieux. 
 
Cela ressemble à ce dont Stapledon parle, sauf qu’il affirme que les forces magnétiques servent de matière à cette conscience unitaire sans pour autant dire par quel truchement elles se maintiennent en équilibre. De fait, dans le système matérialiste, la matière est conçue justement comme assurant cet équilibre, comme créant une polarité suffisante. Stapledon et Clarke rappellent Goethe extérieurement, mais ils entrent moins dans le mystère des images vivantes, hérité de l’antiquité et ayant un rapport clair avec le monde des idées formatrices de Platon. Cela touchait trop à l’ésotérisme et sortait des données de la matière d’une façon qui rebutait, sans doute, nos écrivains de science-fiction nourris de scientisme et de positivisme.
 
Concevoir un être purement magnétique n’en est pas moins fascinant. La science-fiction est fréquemment l’occasion de dépasser les certitudes acquises au sein de la science officielle, afin de pénétrer des strates de la nature plus secrètes, plus nouvelles, plus inattendues.
 
Nous reparlerons de Star Maker et de ce qui s’y trouve un jour prochain.

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13/09/2013

Légendes de la Corse

saturne devorant2.jpgJ’ai fait allusion, précédemment, à la mythologie populaire corse qui plaçait, dans les montagnes, des ogres magiques - non pas seulement mangeurs d’hommes, mais aussi instructeurs de l’humanité primitive. Je les ai assimilés à Saturne, pareillement instructeur des premiers Latins - celui qui, selon les poètes, leur avait enseigné l’agriculture et était en même temps Kronos, dévorateur de ses propres enfants. Il était regardé comme le père de la nation: on établissait des généalogies pour le prouver; on l’entendait au sens propre.
 
En Corse, j’ai trouvé ce que je cherchais depuis longtemps: une mythologie populaire dans une langue apparentée à l’italien, et héritée de façon assez claire, selon moi, de la mythologie latine primitive, effacée plus tard par l’influence grecque. Car on prétend souvent, pour excuser le rejet de l’imagination qui a cours à Paris, que l’esprit latin lui est hostile; mais à l’origine, j’en ai toujours été convaincu, il n’en était pas ainsi: si on approfondit l’âme latine, on trouve la strate mythologique que je crois exister partout, étant universelle.
 
Naturellement, on peut prétendre que la Corse a déployé solitairement son imagination, indépendamment de ses origines latines, mue par une autre forme d’esprit; mais je ne le crois pas, car sa mythologie a des rapports avec l’Orlando Furioso, de l’Arioste; on retrouve souvent les mêmes vocables.
 
En ce cas, dira-t-on, comme Arioste s’inspirait de la littérature d’inspiration franque et bretonne, la Corse a aussi une imagination nourrie de celtisme et de germanisme; mais je n’en crois rien, car la mythologie originelle des Latins, telle qu’on peut la percevoir chez Virgile ou les documents issus de la religion spécifique de l’ancienne Rome, a des formes correspondant plus directement à celles du folklore corse. L’insularité implique constamment le conservatisme des figures: et la Corse n’atteste d’aucune pénétration importante, en son sein, de peuples du nord. L’influence d’Arioste n’est pas suffisante, non plus, pour expliquer cette mythologie populaire, car celle-ci ne contient pas ce qui chez le poète de Ferrare ressortit à la littérature de cour: en réalité, ses mots n’ont servi qu’à nommer les êtres mystérieux qu’on concevait; ils ne les ont pas créés.
 
Ogre, en corse, se dit Orcu; or, en latin, le mot désigne l’abîme où vivent les démons - les êtres infernaux, divins ou non. Mais le sens n’est en paGiovanni_Lanfranco_Norandino_and_Lucina_Discovered_by_the_Ogre.jpgs nécessairement négatif: ces êtres ont été diabolisés par le christianisme, qui les regardait soit comme illusoires, soit comme émanés des forces terrestres, élémentaires, comme non susceptibles de sauver l’humanité, et impropres à l’adoration. Dans les légendes locales, la recette du célèbre brocciu a été enseignée aux bergers par un de ces ogres. Leurs services étaient d’ordre technique, ou même artistique. Mais, dénués de dimension morale authentique, avides de posséder les filles des hommes, ils sont aussi les anges non chrétiens dont parlait saint Augustin, les esprits angéliques flottant dans l’atmosphère terrestre et inspirant les magiciens.
 
En Corse, on les dit en général liés aux mégalithes; les dolmens sont souvent vus comme étant leur maison, les menhirs volontiers confondus avec eux. Ils sont aussi, par conséquent, les divinités adorées par les païens.
 
La sagesse populaire est toujours très profonde.

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11/09/2013

Les anges de l’Escalade

Escalade-3dim.jpgEn visitant une exposition sur la représentation des saints dans les Alpes à la maison Tavel, à Genève, j’ai découvert la mythologie propre à la cité de Calvin, et elle m’a paru fascinante. Je suis resté en particulier songeur devant un tableau de facture à demi populaire représentant l’Escalade: sur les remparts de Genève, partout des anges, brandissant des épées flamboyantes. Dans le ciel, d’autres déployaient des banderoles à la gloire de la république. En bas, marchant près de l’enfer, les Savoyards avaient des airs d’ombres démoniaques.
 
On aurait tort de croire que le protestantisme de Calvin fut toujours réfractaire à l’imagination mythologique: si elle était conforme à l’esprit de la Bible, elle était autorisée. Il est en tout cas véritable que les Genevois ont conçu l’Escalade comme un miracle, un moment d’intervention de la divinité dans l’histoire. Ce tableau, beau dans sa conception, quoique l’exécution en soit un peu fruste, le prouve.
 
D’ailleurs, les tableaux allégoriques de la maison Tavel, représentant la Justice à la façon d’une force vivante - don de Dieu aux hommes, descente sur Terre d’un principe céleste - sont assez impressionnants aussi.
 
Je ne pense pas pouvoir défendre les Savoyards de 1602, face à un tel déferlement d’inspiration. Je peux seulement regarder ces images comme issues en partie de celles qui avaient orné la cathédrale 3-anges-musiciens.jpgSaint-Pierre dans les temps anciens, beaux anges musiciens qu’on voit encore au musée d’Art et d’Histoire, et l’esprit de liberté qui a prévalu à Genève comme ayant pu se développer sous les auspices du comte Amédée V de Savoie, lequel avait accordé à la ville de larges franchises, après avoir vaincu le comte de Genève même - pourtant, dit-on, aidé par une vouivre, un dragon!
 
Cependant, il faut admettre que le renouveau des temps modernes, au sein du monde francophone, est plus venu de la Suisse que de la Savoie: plus venu de Germaine de Staël et de Benjamin Constant que de François de Sales, qui avait plutôt cherché à garder intacte la tradition ancienne. Même Joseph de Maistre ne commença à écrire des chefs-d’œuvre qu’une fois installé à Genève et à Lausanne, et après avoir pu fréquenter le cercle de Coppet. À Chambéry, il se languissait. L’esprit de liberté l’a frappé à la faveur de son exil. 
 
Le romantisme, venu d’Allemagne, put transiter surtout par la Suisse. L’un des plus beaux livres de cette époque est le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, qui apprit le français en Romandie; et  le fabuleux Vathek, de Beckford, fut écrit alors que l’écrivain anglais résidait dans la région genevoise. Frankenstein, l’un des plus grands romans du temps, rend également hommage à Genève, qu’il lie à la Bavière, où le savant fit ses études.
 
Toutefois, le monstre prend refuge à la Mer de Glace! La Savoie aussi était impliquée…
 
En somme, les anges, lors de l’Escalade, étaient réellement présents: la peinture n’a pas menti, Genève devant rester libre pour apporter au monde français l’essence du romantisme allemand. D’ailleurs le grand Amiel à son tour se nourrit abondamment de celui-ci.

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07/09/2013

Nature de l’âme, âme de la nature (Victor Hugo)

les_travailleurs_de_la_mer.jpgDans Les Travailleurs de la mer, Victor Hugo affirme que les tempêtes sont des colères de la nature: comme au sein de tout romantisme authentique, il voyait le monde comme un homme gigantesque dont les membres sont dispersés, et il ne pensait pas tomber dans un anthropomorphisme abusif lorsqu’il attribuait à l’univers des désirs, des sentiments, des pensées. Ces dernières étaient figurées par les anges se tenant derrière le voile de lumière du monde sensible… Dans La Légende des siècles, il les montre aidant l’homme à évoluer, leur apprenant à se passer d’eux et à devenir les maîtres de leur destinée!
 
Ainsi, lorsqu’il attribuait à Jean Valjean une tempête sous un crâne, il ne fallait pas considérer qu’il s’agissait d’une simple métaphore: on devait prendre l’expression au sens littéral. Le dedans avait un infini qui reflétait celui du dehors - et celui du dehors à son tour manifestait celui d’un dedans.
 
Le sentiment de beauté renvoyait ainsi à la présence invisible de nymphes, comme lors de la visite par Gilliatt de la grotte marine chatoyante de lumière où Hugo dit nécessaire l’existence en son sein d’un avatar de Diane ou de Vénus…
 
HORLOGE-ASTROLOGIE-Heilbronn-ALLEMAGNE-300x297.jpgIl allait jusqu’à relier les destins aux étoiles, aux figures du zodiaque, comme les anciens!
 
On découvre, en lisant saint Augustin et Prudence, que les anciens Romains adoraient l’astrologie, et que ce sont les chrétiens qui l’ont maudite, parce qu’elle privait de liberté l’âme humaine: le Christ foule aux pieds les étoiles, disait-on! Mais il s’agissait probablement d’une version dégénérée de l’astrologie, à laquelle on s’en prenait, car le poète Catulle, six siècles auparavant, affirmait lui aussi que les dieux foulaient les étoiles… Ils pouvaient également, en principe, arracher l’homme à sa destinée!
 
La Rome décadente était tombée dans une sorte de philosophie mécaniste dont l’astrologie était la manifestation: on ne voyait pas plus loin que ce que montraient les corps célestes. La mythologie des Grecs était regardée comme vide; d’ailleurs on lui préférait désormais l’égyptienne, dont les figures, animalisées, semblaient davantage liées aux pulsions humaines spontanées. Mais de nouveau, sans doute, c’était une conception plutôt réductrice de l’ancienne spiritualité d’Égypte, qu’on affectionnait.
 
schelling.jpgIl est du reste étrange qu’on croie, en général, que c’est la science moderne qui a chassé l’idée d’un lien entre les astres et l’humanité, alors que cela vient plutôt des Pères de l’Église. Lesquels volontiers Hugo méprisait, comme on sait. Pour la science de son temps, il la disait myope. C’était un vrai romantique, mais en France, son ésotérisme n’était permis que dans la fiction poétique: Hugo n’aurait pas pu enseigner à l’Université, comme Schelling le fit à Munich!
 
Du reste, à la parution de ses Contemplations, on a dit, à Paris, qu’il avait perdu la raison. Certains le disaient devenu allemand, ce qu’on prenait pour une insulte.
 
Il n’en reste pas moins le plus grand, le plus profond romantique que la France ait possédé, justement parce qu’il ne limitait pas, comme on le fait souvent, ce mouvement à l’art, mais lui faisait englober la philosophie, l’histoire, la science. Ce qui a pu tromper, à cet égard, étant qu’il ne l’ait fait que dans ses poèmes et ses romans!

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05/09/2013

Le génie de l’Amérique (Captain America)

992800_4997504730661_951037099_n.jpgStan Lee est devenu le pape des super-héros. Vers le début de sa carrière, il a travaillé avec Jack Kirby, dont l’imagination virile et foisonnante fut pour beaucoup dans les succès de son entreprise. Ils reprirent ensemble un héros inventé déjà auparavant par Kirby et Joe Simon, Captain America. Or, l’idée de relier directement un drapeau et un costume, un surhomme et l’âme de la nation, devait faire fortune.
 
Captain America représente l’idéalisme généreux, l’humanisme, la foi en l’avenir, face à Crâne Rouge, qui incarne le cynisme, le mépris de l’homme, son rabaissement à l'animalité. Pour le héros, la réalité est ce qui vient du futur sous la forme d’une lumière divine, émanée de ce que Teilhard de Chardin eût appelé le point Oméga, le Christ cosmique, tandis que pour le méchant, lié à Hitler, ce ne sont là que des songes, l’être humain n’étant mû que par l’égoïsme, les pulsions de cupidité, la haine, la jalousie, l’envie.
 
J. R. R. Tolkien, plutôt du côté de Captain America dans sa philosophie, disait: All myths come true. Les costumes colorés des super-héros sont des images chatoyantes pour un monde meilleur, sorti de la grisaille. La première des vertus est de croire en l'essence céleste de l’âme humaine. La mythologie créée par Stan Lee avait de vrais fondements moraux. Elle n’était pas une simple fantaisie pour le plaisir. C’est en grande partie ce qui lui a permis de s’imposer dans les consciences.
 
Pendant ce temps, en France, l’extraordinaire était généralement assumé par le mal seul. L’essence de l’univers ne pouvait être représentée que par des super-vilains tels que Fantômas. L’affrontaient les garants de l’ordre public, des policiers. Ils essayaient d’imposer au monde hostile le règne de la raison! Cela n’a évidemment pris que dans la mesure où on prenait le parti de 01fantomas.jpgl’extraordinaire pour se moquer des policiers, comme le firent les surréalistes, ou Blaise Cendrars. Ce qui manqua, généralement, c’est l’accord entre la loi et la dimension surnaturelle. Bien sûr, certains pourront dire qu’en Amérique, il est factice. Mais c’est méconnaître que beaucoup de super-héros étaient poursuivis par la police parce qu’ils enfreignaient les principes tout faits, dans leur effort pour faire le bien.
 
Et soudain on peut saisir qu’en France, c’est une forme d’interdiction de concevoir un bien existant par delà la puissance publique qui a nui constamment à la mythologie des super-héros. On sait que cette interdiction existe: les accords à l’amiable sans passer par la loi sont mal vues… Jean-Jacques Rousseau même réprouvait toute forme de spiritualité située au-delà de la religion civile - le culte de l’État. L’habitude est restée.
 
Cependant, l’aspiration au bien, Stan Lee et Jack Kirby avaient raison, réellement émane d'un pressentiment de quelque chose se situant au-delà de l’horizon rationnel. Même si la culture américaine, trop dominée par la logique matérialiste, n’en donne pas toujours une image convaincante, elle a l'insigne mérite de se projeter au-delà de cette ligne.

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03/09/2013

Degolio XXIII: la défaite du héros

tiridae1862.jpgDans le dernier épisode de cette épique série, nous avons raconté comment le combat s’était engagé entre le monstre arachnéen Dicaliudh et le héros Docteur Solcum. Nous en étions au moment où celui-ci voulut déchaîner le feu contenu dans son bâton magique par le biais de l'émeraude qui en ornait l'extrémité, et dont le rayonnement était engendré par les astres.
 
Dicaliudh en tressaillit - et on la sentit légèrement frémir. Mais elle ne sembla pas en être blessée de façon particulière. Elle se retourna aussitôt, car elle était d’une agilité fulgurante, quoiqu’elle demeurât attachée au sol par une sorte de queue qu’étrangement elle avait, en plus de sa forme d’araignée, et où se confondaient trois de ses pattes postérieures. Souple néanmoins, elle pouvait se retourner sur elle-même, et frapper: car de la Veuve noire, elle avait l’aspect général, mais elle était, en vérité, d’une autre nature.
 
Elle lança une patte sur Solcum, et celui-ci ne put complètement l’esquiver ni même amortir le coup: et de la pointe acérée qui se trouvait au bout, elle lui perça une cuisse: car il avait tenté de sauter en l’air. Solcum poussa un cri. Il était crocheté! L’araignée immense se mit à tisser autour de lui un cocon qui bientôt le recouvrit tout à fait. Allait-il être détruit? Était-il désormais condamné?
 
Un sort était attaché à cette enveloppe: il ne pouvait plus se dématérialiser pour reprendre corps plus loin. Son pouvoir était dissous par la puissante aura psychique du monstre…
 
Il tenta d’appeler à son secours les mouches dont il était le maître; mais la trappe en haut s’étant refermée, aucune ne put s’introduire dans la caverne…
 
Fantomas.jpgUn seigneur des mouches pouvait-il se défaire d’une maîtresse araignée? C’était écrit dans les astres. Il devait périr! Ou du moins, être vaincu.
 
Fantômas s’avança en ricanant. Maintenant tu fais moins le fier, dit-il! Tu vas mourir. Prépare-toi. Tu seras dévoré durant des éons, capturé, avalé par ce monstre dont j’ai fait mon serviteur. Mouche dans le ventre de l’araignée, tu seras digéré sans fin! Tu vas connaître d’atroces douleurs. Et cela semblait le réjouir: il en riait.
 
Le monstre attira Solcum vers sa bouche énorme, nouveau gouffre sans fond! Le héros se débattait, mais ce fut en vain.
 
Alors il ne bougea plus, demeura coi. Il eut une pensée pour sa dame, qui l’avait envoyé accomplir cette mission. Elle lui apparut brillante, et des larmes coulaient de ses yeux. Car ses pensées montaient jusqu’à elle: ils pouvaient communiquer sans passer par aucune voie physique. Elle le voyait distinctement, l’espace n’étant point pour elle une barrière.
 
Or, Solcum abaissa les paupières, et s’apprêta à subir son terrible sort.
 
Ce qu’il advint ensuite sera dit dans un épisode prochain.

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