25/10/2013

Le sens du monde et la Bhagavad Gîtâ

gita2.jpgDurant mon voyage au Cambodge, j'ai relu la Bhagavad Gîtâ afin de saisir les symboles hindouistes d’Angkor. Or, au verset 8 du chant 16, j'ai pu lire une chose dont la portée m'a frappé: les gens de condition âsurique (les Âsuras sont les divinités dont émane tout mal) professent que l’univers est sans réalité, sans fondement, sans un Seigneur souverain, sans cohésion réciproque de ses éléments et n’a que le désir pour seule cause.
 
La philosophie désignée ici fait penser à celle d’Épicure, qui assure que les atomes suivent un ordre arbitraire, et que le monde visible est issu d’une sorte de pulsion aveugle. Le matérialisme, au fond, reprend cette façon de voir. Il n’y a aucun dieu, l’univers est dénué de sens; du coup, disait Sartre, l’homme donne forme au monde selon son désir.
 
Pour la Bhagavad Gîtâ, il n’en est clairement pas ainsi: chaque vie terrestre renvoie à un stade de l’évolution morale de l’être humain, que reflète aussi le monde extérieur: il émane d’un seigneur qui veut mettre à l’épreuve les hommes, et en tout cas les orienter dans leur destinée.
 
Mais ce qui est remarquable est que le verset que j’ai cité atteste que les débats actuels existaient déjà, à l’époque de la composition de ce poème mystique, et que la Bhagavad Gîtâ a simplement adopté une position hostile au matérialisme. Lorsque Michel Onfray, par exemple, affirme que l’Occident a été victime d’une volonté d’étouffement de l’athéisme spontané par les Néoplatoniciens - lorsque, aussi, il en veut pour preuve l’évolution différente de l’Asie -, on s’étonne, quand on lit le texte sacré de l’Inde traditionnelle: cela ne s’emboîte pas bien.
 
L’être humain ne tend-il pas à croire que l’univers a un sens, que son esprit ne fait que le découvrir, et que son désir ne fait qu’en brouiller l’idée - soit qu’il lui ajoute un providentialisme naïf, comme lorsque Bernardin de Saint-Pierre prétendait que les planètes avaient forcément été créées pour être habitées, Voltaire.jpgsoit qu’il lui ôte toute signification, comme chez Sartre et son expérience de la nausée?
 
Voltaire, rejetant ces deux extrêmes qui existaient déjà de son temps, disait que le nez, certes, n’avait pas été créé pour qu’on puisse porter des lunettes, mais qu’il était raisonnable de penser qu’il était destiné à la respiration: qu’il n’avait pas été fait complètement au hasard. Il en parle, dans son Dictionnaire philosophique. Flaubert, qui avait lu la Bhagavad Gîtâ et l’adorait, se moquait des catholiques qui s’en prenaient au philosophe de Ferney: ils n’avaient pas vu, disait-il, qu’en réalité il était spiritualiste! Lui-même l’admirait beaucoup, en particulier son Candide, dont il ne cessa pas d’imiter le style.

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Commentaires

"les gens de condition âsurique professent que l’univers est sans réalité, sans fondement, sans un Seigneur souverain, sans cohésion réciproque de ses éléments et n’a que le désir pour seule cause."

Très belle phrase, fondamentale !

"D.ieu" pour ceux qui veulent absolument lui attribuer des adjectifs Est fait pour l'homme et non l'homme pour "D.ieu" !

Tandis que la christianisme et l'islam voue un sermon de soumission au divin, les hindous eux, ne séparent pas le divin du démon, le terme "deva" englobe tant le divin que le démoniaque. Vision moins complaisante de ce que l'humain peut ou pourrait percevoir de l’innommable, de l'insondable.

Certes que les visions édulcorées proférées par les deux religions monothéistes sont restrictives, d'abord elle confie l'héritage du divin au travers d'hommes au dessus des autres, superman naquit dans le début du 2ème siècle et fut usurpé par les al-ladins du 7ème siècle de la même ère. En dehors de ça, il n'y a rien d'autre que de la soumission absconse dans ces deux excroissances de la parole enseignée non dogmatique.

Maintenant concernant les "athéisme" ayant pris racine dans des absurdités, elles ne tendent qu'a se détacher de l'absurde, ce qui est en soi qu'une preuve d'absurdité supplémentaire ajoutée. Mais il certain que ces derniers retrouvent une certaine indépendance morale vis-à-vis des barbares de la "philosophie".

Écrit par : Corto | 25/10/2013

dès qu'il s'agit d'aller un peu plus en profondeur, ciao les blogueurs de la TdG !!!

Écrit par : Corto | 27/10/2013

Je suis un peu sceptique, la Bhagavad-Gîta parle bien d'un seigneur souverain, et dans le christianisme Dieu se manifeste en général par ses anges, qui peuvent être bons et mauvais. Sans doute, néanmoins, il y a une différence de degré, le christianisme ayant eu une tendance à la métaphysique abstraite qui voulait ne voir que le dieu absolu et incompréhensible, comme on peut le constater chez saint Augustin, et l'hindouisme refusant je crois de spéculer intellectuellement sur l'absolu incompréhensible et estimant que la pensée ne peut saisir que les manifestations secondes, les forces créatrices, en tout cas Blavatsky dit que le bouddhisme est de cette nature, et je suppose que l'hindouisme l'est aussi. Il est vrai que le culte des héros en Inde n'est pas absolu, parce que les héros n'incarnent pas quelque chose d'absolu, même s'ils incarnent bien des déités. Cela dit, Superman n'a pas une puissance absolue non plus, la kryptonite a permis à nombre de ses ennemis de le dominer au moins provisoirement.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/10/2013

Rémi, je rebondi en premier sur :

"en tout cas Blavatsky dit que le bouddhisme est de cette nature, et je suppose que l'hindouisme l'est aussi".

Ne tombons pas dans les raccourcis théologastres, premièrement la Bhagavad-Gîta n'est en rien, la genèse de l'hindouisme, mais un des passages du Mahabharata.

La genèse de l'hindouisme se trouve dans les Sutras Shivaïques qui ne ne mentionnent nullement de notion de divinité tout en la mettant en évidence. Mais ceci reste encore très flou dans les connaissances de l'hindouisme par les occidentaux, ou du moins il ne l'ont interprété que de manière très superficielle, comme d'ailleurs l'a fait Saint Augustin dans sa compréhension des textes, tant juifs que grecs.

Faut-il qualifier le travail de Saint Augustin et ce que le christianisme en fait, comme il le fait, avec la connaissance de l'hindouisme, oui, c'est exactement du même ordre, disons qu'il s'agit essentiellement d'une approche politique et non d'une approche synthétique. Dans ce débat, il est complétement rédhibitoire, que de tenter de placer l'immatériel au dessus du matériel, ou de tenter de les séparer, comme le fit Saint Augustin en personne.

Écrit par : Corto | 29/10/2013

D'un autre côté, la science moderne étudie constamment la matière indépendamment de l'esprit, j'ai le sentiment. C'est peut-être l'héritage indirect de saint Augustin.

Écrit par : Rémi Mogenet | 29/10/2013

Disons que c'est certainement pour cette raison que le monde occidental compense certaines lacunes éthiques par les développements techniques, donc une approche analytique plutôt que synthétique, mais ce dans quoi nous ne devons pas tomber, c'est aussi de vouloir déconnecter le synthétique de l'analytique, comme Saint Augustin l'a fait avec la "rédemption" sélective, donc uniquement politique, il fallait bien que la Rome antique amène de l'eau à son moulin et cela ne pouvait se faire qu'au dépend de l’essentiel, la sélection débouche immanquablement sur l'analytique !!

Écrit par : Corto | 29/10/2013

C'est vrai que pour imposer sa doctrine saint Augustin s'est finalement appuyé sur Rome et son empereur.

Mais je ne sais pas si l'éducation officielle, subventionnée par l'Etat, voit d'un mauvais oeil forcément qu'on distingue au sein de la science la dimension matérielle de la dimension spirituelle au profit de la première, on dirait même que c'est plutôt ce qu'elle recommande. En revanche, elle ne regarde pas d'un oeil toujours très favorable les spéculations métaphysiques détachées de la matière, la théologie est un peu passée de mode.

Écrit par : Rémi Mogenet | 29/10/2013

Rémi, vous semblez à nouveau faire une légère erreur, celle de distinguer le contraire du matériel par le spirituel, le complétement ou le contraire de matériel est l'immatériel, car l'immatériel existe bien, il y a même des forces qui absorbent la matière, l'antimatière n'est pas plus spirituelle que le fil à couper le beurre, ce que les anciens, eux, avaient très bien compris, voir mieux compris que nos prêtres officiants au CERN.

Cette volonté absurde de vouloir opposer le matériel au spirituel est tenace et absconse, mais cela permettait au romains de redonner un nouveau départ dans leur manière corrompue de piper les dés !!

Concernant le spirituel vous allez me le dire, et je vous répond, à vous la balle ????

Écrit par : Corto | 30/10/2013

Je ne dis pas que le spirituel est le contraire du matériel, pour moi le spirituel est la face interne du matériel. A l'intérieur du corps humain, il y a les pensées, les sentiments, les désirs de l'être humain. C'est personnellement ce que j'appelle le spirituel.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/10/2013

Rémi, il n'y a rien de plus spirituel que la matière !!

Ce n'est pas seulement qu'ils seraient complémentaires ou autre, ils ne font qu'un, ils sont indissociables, c'est bien tout le problème avec Saint Augustin !

Écrit par : Corto | 30/10/2013

Je ne crois pas pourtant que les pierres, qui sont matérielles, aient des pensées. Or pour moi les pensées relèvent de l'esprit.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/10/2013

Rémi, bien sûr que les pierres ne pensent pas comme le font les humains, elles ont bien moins de moyens que nous pour mettre en oeuvre de tels mécanismes, mais n'allons pas si loin, quoi que, mis à part le règne minéral, que dire des règnes animal et végétal ?

Dans les textes de la Mishna, il est expliqué que du fait que les êtres moins développés que l'humain puissent également partager le même unique espace et quoi qu'en dise, exister, ne fait que prouver une grandeur d'âme encore plus pure que celle des humains, encore plus pure et plus intense !

Les entités minérales, végétales et animales, malgré un potentiel plus limité, font-ils autant d'incohérences que l'humain ?

Écrit par : Corto | 30/10/2013

Oh oui, je suppose. On voit des moutons se jeter dans des trous parce que d'autres le font.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/10/2013

Ne voit-on pas d'éminents théologiens faire la même chose ?

Écrit par : Corto | 30/10/2013

Oh si!

Écrit par : Rémi Mogenet | 31/10/2013

Avec ceci de manifeste, qu'avec certains théologiens, là ce n'est plus du monde animal, mais du minéral ! (tout ça avec des cerveaux)

Écrit par : Corto | 31/10/2013

C'est vrai, il y a des pensées complètement minéralisées. Mais ce n'est pas réservé aux théologiens.

Écrit par : Rémi Mogenet | 31/10/2013

Ni aux moutons !

Écrit par : Corto | 31/10/2013

Donc les moutons ne sont pas ceux à qui l'on pourrait penser !

Cela ne fait que conforter mes commentaires !

Écrit par : Corto | 03/11/2013

Pour revenir aux systèmes des incarnations hindouistes, justement les entités sont réparties entre différentes catégories, et les animaux ou l'âme animale y est vénérée au même titre que l'incarnation humaine, d'où les anthropomorphismes très présents dans cette culture.

Écrit par : Corto | 03/11/2013

En conclusion, vu un certain manque de réciprocité, je vous dirais que si vous êtes sur ce monde, c'est uniquement dans le but de recevoir et que seul sur ce monde vous aurez la capacité de recevoir, c'est peut trop simple pour votre compréhension. Maintenant comprenez bien, que l'humain dans sa candeur prodigue en flatteries égocentriques et ses borborygmes spirituels, en oublie fréquemment cette fonction fondamentale. Juste recevoir, que pour ce faire, il a besoin d'un corps et de deux pieds que même (surtout) les anges envient !

Écrit par : Corto | 05/11/2013

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