31/10/2013

Superhéros et mythologie

list_640px.jpgLa grande thèse de Serge Lehman, auteur de plusieurs bonnes bandes dessinées de superhéros français, est que la disparition de ces derniers au milieu du vingtième siècle vient de ce qu’ils ont été assimilés au nazisme à cause de  l’idée nietzschéenne du surhomme. Mais je suis sceptique. Ce concept me paraît peu repris par la littérature américaine de superhéros, au sein de laquelle loin d’être à eux-mêmes leurs propres dieux, ainsi que le recommandait Nietzsche, ils sont souvent de simples agents d’entités supérieures, comme dans la mythologie traditionnelle. Ce sont plutôt les grands hommes d’État qui ressemblent à notre époque à ce dont parlait le philosophe allemand: ils ne reconnaissent pas de principe plus élevé que l’idée qu’ils représentent. Or, la France d’après-guerre, partagée entre De Gaulle et Staline, ne les a pas rejetés…
 
Je crois que la littérature française et plus généralement européenne était surtout hostile à l’espèce de mythologie à laquelle s’adonnait la littérature populaire américaine. Une différence profonde est apparue au cours du vingtième siècle: les Américains se sont détachés du naturalisme européen qui aadultere1.jpgvait bercé leurs débuts. Ils se sont, plus ou moins consciemment, liés aux mythologies amérindiennes: chez Lovecraft, on pouvait le déceler, mais plus encore chez Jack Kirby, le roi du comic book, qui reprenait explicitement les figures des Incas, des Aztèques. Or, qui ignore qu’une forme de bande dessinée, liée à leur écriture, était déjà pratiquée par ceux-ci? Je crois à ces liens étranges, apparemment fortuits.
 
C’est du reste largement sous l’influence américaine que les Français, après la Seconde Guerre mondiale, ont développé la science-fiction et les superhéros en les tirant vers le mythologique et en les délivrant de ce qui leur était resté, jusque-là, du naturalisme. Gérard Klein, dans Le Gambit des étoiles, mettait en scène un être humain rendu immortel et à demi divin par des entités stellaires - et c’est à peu près l’histoire de Green Lantern. Charles Duits, dans Ptah Hotep, racontait l’histoire d’un homme devenu un héros par grâce céleste après s’être saisi d’une épée divine - tel Donald Blake qui se révèle être Thor lorsqu’il saisit son marteau! Philippe Ebly, dans sa série des Évadés de l’espace, évoquait, lui, un être fait d’énergie pure et venu des étoiles pour aider de jeunes Terriens dans leurs aventures - prenant pour cela une apparence humaine. Pour Fantômette, elle tirait apparemment sa surhéroïté de son costume seul; mais ce trait est justement propre aux Américains.téléchargement.jpg
 
À l’époque dite du merveilleux scientifique, on restait davantage lié au scientisme. La démonstration de force des États-Unis en 1945 a pu détourner de l’illusion que la France était à la pointe mondiale du progrès technique; la culture officielle a préféré retourner au psychologisme traditionnel - assimilant la science-fiction, désormais, à l’américanisme. Mais Roland de Roncevaux avait la force de vingt hommes, une épée magique, et son oncle Charlemagne était guidé par l’archange Gabriel, dans les chansons de geste: la mythologie est de tous les peuples.

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29/10/2013

Manuel Valls et le civisme

87292011_o.jpgManuel Valls, dans ses discours, semble parfois se décharger de son travail de ministre de l’Intérieur sur les erreurs supposées de la Création. Au lieu de se contenter de renforcer l’efficacité du système policier dans l’exécution des procédures, il entend aussi reprocher à certaines communautés de manquer pour ainsi dire de civisme. Or, non seulement il n’existe pas de base légale pour mettre en cause une communauté dans son entier, le droit ne s’appliquant en principe qu’aux individus, mais, de surcroît, il ne sert en fait qu’à peu de chose de se plaindre que les gens n'aident pas spontanément la police, quand on est ministre de l’Intérieur. Ce serait plutôt le travail d’une instance morale indépendante - prêtre, philosophe, instituteur!
 
Il est vrai qu’en France, l’éducation est largement nationalisée. Mais cela veut dire qu’en parler serait plutôt du ressort du ministre de l’Éducation, et encore son rôle n’est-il pas de s’adresser publiquement aux adultes, mais de demander aux enseignants du secteur public de développer le sens civique chez les enfants. Or, ils s’y efforcent depuis toujours. Qu’est-ce qui à cet égard ne marche pas?
 
J’ai déjà dit qu’à mes yeux l’élève n’acquérait aucun sens civique si l’enseignement se résumait à des paroles abstraites, à des formules toutes faites. Une connaissance théorique de ce qui constitue la citoyenneté permet certainement de reprocher aux autres d’en manquer, quand on les voit agir, mais pas du tout, en réalité, d’avoir envie soi-même d’en appliquer les principes! Il est généralement plus pratique de s’imaginer qu’on se comporte tout à fait comme il faut parce qu’on sait en théorie comment il faut se comporter. Mais il existe un gouffre entre l'idée et son application.
 
Comment le combler? Comment s’y prendre pour que l’envie de bien faire s’enracine dans les cœurs? Pour moi, il faut rendre vivants les concepts au travers de figures qui frappent l’imagination. Rousseau, qui l’avait compris, proposait, à cet égard, le modèle des grands hommes antiques; certains les trouvent démodés. Le latin et le grec ne s’apprennent plus guère. Actuellement, des auteurs de bandes dessinées créent des superhéros républicains qui peuvent enchanter les plus jeunes: le Garde Républicain, le Coq Gaulois essaient tant bien que mal de donner un pendant à Captain America. Mais beaucoup d’enseignants trouvent ce genre de récits ridicule, et les enfants le ressentent. Alors la thumb.jpgsolution est dans les héros républicains classiques créés par Victor Hugo, le Gauvain de Quatrevingt-Treize, Jean Valjean - ou l’ange de la Liberté de La Fin de Satan: car il faut aussi prolonger la chose vers le mythe, si l’on veut enraciner les valeurs illustrées dans l’âme.
 
Quoi qu’il en soit, j’ai voté pour François Hollande parce que je trouvais que son prédécesseur s’en prenait trop à des communautés, et créait des tensions; je regrette qu’il n’impose pas assez fermement à ses ministres de ne pas chercher à acquérir de la popularité par ce moyen plutôt négatif.

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25/10/2013

Le sens du monde et la Bhagavad Gîtâ

gita2.jpgDurant mon voyage au Cambodge, j'ai relu la Bhagavad Gîtâ afin de saisir les symboles hindouistes d’Angkor. Or, au verset 8 du chant 16, j'ai pu lire une chose dont la portée m'a frappé: les gens de condition âsurique (les Âsuras sont les divinités dont émane tout mal) professent que l’univers est sans réalité, sans fondement, sans un Seigneur souverain, sans cohésion réciproque de ses éléments et n’a que le désir pour seule cause.
 
La philosophie désignée ici fait penser à celle d’Épicure, qui assure que les atomes suivent un ordre arbitraire, et que le monde visible est issu d’une sorte de pulsion aveugle. Le matérialisme, au fond, reprend cette façon de voir. Il n’y a aucun dieu, l’univers est dénué de sens; du coup, disait Sartre, l’homme donne forme au monde selon son désir.
 
Pour la Bhagavad Gîtâ, il n’en est clairement pas ainsi: chaque vie terrestre renvoie à un stade de l’évolution morale de l’être humain, que reflète aussi le monde extérieur: il émane d’un seigneur qui veut mettre à l’épreuve les hommes, et en tout cas les orienter dans leur destinée.
 
Mais ce qui est remarquable est que le verset que j’ai cité atteste que les débats actuels existaient déjà, à l’époque de la composition de ce poème mystique, et que la Bhagavad Gîtâ a simplement adopté une position hostile au matérialisme. Lorsque Michel Onfray, par exemple, affirme que l’Occident a été victime d’une volonté d’étouffement de l’athéisme spontané par les Néoplatoniciens - lorsque, aussi, il en veut pour preuve l’évolution différente de l’Asie -, on s’étonne, quand on lit le texte sacré de l’Inde traditionnelle: cela ne s’emboîte pas bien.
 
L’être humain ne tend-il pas à croire que l’univers a un sens, que son esprit ne fait que le découvrir, et que son désir ne fait qu’en brouiller l’idée - soit qu’il lui ajoute un providentialisme naïf, comme lorsque Bernardin de Saint-Pierre prétendait que les planètes avaient forcément été créées pour être habitées, Voltaire.jpgsoit qu’il lui ôte toute signification, comme chez Sartre et son expérience de la nausée?
 
Voltaire, rejetant ces deux extrêmes qui existaient déjà de son temps, disait que le nez, certes, n’avait pas été créé pour qu’on puisse porter des lunettes, mais qu’il était raisonnable de penser qu’il était destiné à la respiration: qu’il n’avait pas été fait complètement au hasard. Il en parle, dans son Dictionnaire philosophique. Flaubert, qui avait lu la Bhagavad Gîtâ et l’adorait, se moquait des catholiques qui s’en prenaient au philosophe de Ferney: ils n’avaient pas vu, disait-il, qu’en réalité il était spiritualiste! Lui-même l’admirait beaucoup, en particulier son Candide, dont il ne cessa pas d’imiter le style.

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23/10/2013

Degolio XXVI: les desseins de Cyrnos

Chasseurs.jpgDans le dernier épisode de cette bizarre série, nous avons tâché d’expliquer comment Captain Corsica, fils d’un ogre et d’une nymphe, s’était impliqué dans les affaires des mortels, se mêlant de les sauver des maux qui les opprimaient. Son père lui-même lui en avait confié la mission!
 
Il l’initia aux arts magiques, et lui fit forger une arme. 
 
Il faut savoir que Captain Corsica était venu à lui avec un fusil de chasse à un coup, que lui avait donné le mari de la femme qui l’avait nourri et qu’il avait longtemps pris pour son père, du temps où il s’appelait encore Pierre Toccoli - nom qu’il conserva lorsqu’il se mêla aux hommes sous l’apparence d’un agent immobilier ordinaire. Car il ne serait pas parti à la recherche du château secret de son père sans moyen de se défendre contre les bandits et les bêtes sauvages. Cyrnos lui prit cette carabine et la confia aux nains de la montagne. Et ils la lui rendirent transfigurée!
 
Elle étincelait, comme refaite en argent lamé d’or, et les joyaux qui la sertissaient jetaient autour d’eux des feux étranges, rayonnant jusque dans l’obscurité! En particulier, ils s’allumaient en présence d’un monstre des profondeurs, d’un être maléfique. Le pouvoir du fusil alors se déchaînait: l’esprit qui était en lui s’éveillait, prêt au combat!
 
Cela explique que, dans la grotte de Fantômas, il ait brillé d’un puissant éclat.
 
Or, Docteur Solcum n’avait pas été le seul à reconnaître ce divin héros: Fantômas fut aussi dans ce cas. Il avait déjà eu maille à partir avec lui! Captain Corsica l’avait chassé du mont Cinto, où i6a00d8341c6c1753ef017ee42ac9b0970d.jpgl avait prétendu installer sa base. Il avait éprouvé la puissance de son fusil aux mille merveilles! Et il était parti se cacher dans le mont Incudine, où il se trouvait désormais.
 
Sans dire un mot, et plus vite qu’on ne saurait le redire, le gardien secret de la Corse épaula, visa et tira dans l’œil du monstre, lequel éclata, comme frappé par un foudre! Un affreux gémissement jaillit de la gueule immonde…
 
Ivre de colère, Dicaliudh tenta de s’en prendre au héros, et, dans sa fureur, il oublia Solcum, qu’il lâcha, alors qu’il était toujours pris dans ses liens. Il lança sa patte droite, mais, à ce moment, le fier guerrier de l’île de Beauté, d’une bague qu’il tenait au doigt majeur de sa main gauche, fit jaillir deux rayons bleus: ils partaient de deux protubérances en forme de pommes qui symbolisaient les seins de sainte Julie de Nonza!
 
La patte noire fut comme saisie dans du feu, et commença à se dissoudre, comme si les rayons étaient de l’acide pur, une eau dissolvante qui guérissait de tous les maux en supprimant les démons, les monstres, le mal!
 
Mais la suite de cette histoire ne pourra être dite qu’une fois prochaine.

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21/10/2013

Les armures des chevaliers d’Arthur (Tacite)

excalibur.jpgJ’ai longtemps cru que les armures qu’on attribuait au roi Arthur et à ses chevaliers, dans la littérature médiévale ou le cinéma, étaient anachroniques, Arthur étant censé avoir vécu vers le cinquième siècle après Jésus-Christ; je croyais qu’alors les Celtes étaient des barbares qui se battaient à moitié nus. Or, j’ai lu récemment, chez Tacite, l’historien romain, que les Gaulois, au combat, avaient réellement un corps de spadassins qui se recouvraient entièrement de fer, ce qui empêchait les Romains de les blesser du glaive ou du javelot: ils durent employer des haches et des cognées, lors d’une révolte des Éduens qu’ils s’efforcèrent de mater, et qui était partie d’Autun.
 
On se laisse aisément persuader que les images traditionnelles sont mythologiques, et puis un jour on lit un historien antique et on découvre qu’elles sont on ne peut plus vraies: les Celtes, contrairement aux Romains, combattaient bien entièrement revêtus de fer! Le culte du fer est propre aux Gaulois et aux Bretons, et que la révolution industrielle soit née chez les peuples occidentaux a peut-être un rapport. Les armures animées qu’on 2498592-avengers_image_iron_man.jpgvoit dans la science-fiction, qu’Iron Man porte sur lui, sont sans doute une résurgence de figures des anciens Celtes, un souvenir archétypal propre à l’Occident. Des dieux, peut-être, en portaient de semblables, dans la mythologie de l’Ouest, et le progrès technique qui s’efforce de les matérialiser serait sous l’emprise - quoique de façon inconsciente, cachée - de traditions religieuses antiques. On ne s’en apercevrait pas parce qu’elles sont mal connues; mais cela semble plausible: la science-fiction au fond serait le retour inattendu de l’ancienne mythologie des Celtes, et c’est pourquoi on la trouve surtout chez les Anglo-Américains et les Français!
 
D’ailleurs, pour le confirmer, il ne faut que lire la littérature médiévale d’inspiration bretonne: s’y meuvent de véritables robots, automates de fer que combattent les chevaliers d’Arthur et que des sortes de démons ont créés, ou alors des sorciers. Le Lancelot en prose, en particulier, en est rempli.
Le passé est souvent plus merveilleux qu’on ne croit.

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17/10/2013

La Brigade chimérique de Lehman, Colin, Gess, Bessonneau

la_brigade_chimerique_1_51889_7866.jpgLa Brigade chimérique, roman graphique paru en 2009, a fait date dans l’histoire du genre en France, parce qu’il tentait de ressusciter les superhéros locaux de la grande époque du merveilleux scientifique.
 
Serge Lehman, le concepteur, s’efforce, en même temps qu’il narre l’histoire des demi-dieux de Paris, d’expliquer leur mort; ce mélange entre le récit et son commentaire ne m’a pas paru, à vrai dire, des plus heureux. En principe, les superhéros se révèlent dans l’action même; or, ici, à peine les personnages ont-ils le temps de trouver une nature stable, cohérente, claire, et de se mettre en ordre de bataille, qu’ils sont aussitôt anéantis par leurs rivaux de l’Allemagne nazie! Cela paraît manquer de cohérence.
 
Il aurait fallu, je crois, moins théoriser la chose, et davantage suivre l’histoire officielle, qui fait en particulier de Charles de Gaulle un homme providentiel. Lui-même l’assuma clairement, dans ses mémoires, en assimilant la France à la fée des contes et à la madone des églises, et en se présentant comme son envoyé. Serge Lehman estime que ce fut un mythe creux; mais est-ce le cas? Est-il moins lié aux archétypes jungiens qu’il dit que ses propres héros le sont? Je ne crois pas.
 
J’ai le sentiment d’une démarche un peu compliquée: l’allégorie historique se bri0.jpgmêle d’un discours sur l’histoire même, et je crois qu’il eût été plus simple de montrer des superhéros français revenant de Londres grâce à l’appui de leurs homologues d’Amérique. D’ailleurs, Superman n’est-il pas devenu le protecteur de la tour Eiffel, après 1945? Sous sa cape, Fantômette pouvait arrêter les voleurs…
 
Cela dit, jusqu’à cette fin à mon sens décevante, la lecture de l’album saisit assez. L’action est bien mise en place par le scénariste Fabrice Colin, le dessin de Stéphane Gess Girard, net et agréable, rappelle Jacques Tardi, et les couleurs de Céline Boissonneau mettent en valeur les costumes des surhommes de façon convenable. La nostalgie du Paris d’autrefois, du temps où on pensait que la ville faisait rayonner sur le monde l’esprit scientifique, est sensible, et a du charme. Alors une littérature populaire pleine de vitalité existait, qui a disparu par la suite. Sur la cité flottaient des nuées multicolores pleines de rêves!
 
Le regret des temps anciens a poussé Serge Lehmann à publier de volumineuses notes dans lesquelles il cite ses sources: quoique intéressantes en soi, elles donnent l’impression fâcheuse que sa mythologie fut un peu trop fabriquée - qu’elle se contente de recombiner de vieux éléments. Mais il faut avouer que la richesse de ceux-ci a souvent porté son inspiration. L’album contient des figures dont la beauté est réelle. L’ensemble m’a semblé très positif.

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15/10/2013

Songes de Bretagne: un nouveau livre

Couv Songes de Bretagne.jpgAujourd’hui paraît officiellement mon nouveau livre: Songes de Bretagne, aux éditions Livre du Monde. Il s’agit de souvenirs de visites faites à la Bretagne, mêlées de méditations sur les écrivains bretons, d’une part, les grands écrivains qui ont évoqué la Bretagne, d’autre part, et, surtout, de visions, tirées de rêves nocturnes ou d’imaginations diurnes, qui s’ordonnent en poèmes et récits mythologiques. Ce petit livre rassemble en son sein tout ce que j’ai l’habitude d’écrire, s’efforçant de concilier les fantasmagories avec la pensée claire, sans naturellement parvenir jamais à l’équilibre idéal, puisqu’il n’existe pas en ce monde! Je dois dire que c’est à mes yeux l’ouvrage le plus personnel que j’aie pu publier chez un éditeur, et celui dont je suis le plus content.
 
Les éditions Livre du Monde sont spécialisées dans la littérature de voyage, et en ce qui me concerne, j’ai toujours considéré que le déplacement dans l’espace ouvrait sur un déplacement dans le temps, mais aussi sur le monde intérieur, qui, comme le disait Victor Hugo, est infini: par l’âme entre-t-on dans l’envers du décor des choses mêmes, selon moi. Il ne s’agit donc pas de renvoyer seulement à soi, mais bien de saisir ce qui habite intérieurement la Bretagne telle qu’on l’a perçue; il s'agit de lui donner un surcroît de mythologie.
 
Prix: 8 €. Format poche. 128 pages. Disponible dans toutes les bonnes librairies, mais essentiellement sur commande. On peut néanmoins l'acheter en ligne chez Decitre.

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13/10/2013

Imaginations du Soleil par Bernardin de Saint-Pierre (III)

097_max.jpgOutre l’ensemble des planètes connues du système solaire, Bernardin de Saint-Pierre osa imaginer ce qu’est la vie sur le Soleil.
 
L’astre du jour est pour lui le lieu des idées platoniciennes, le monde dont le reste n’est que la copie, l’ombre. Loin d’être une boule de feu, comme on le croit, il est entièrement en or - le plus lourd, le plus dense des métaux. Sa lumière même n’est que de l’or volatile, une vapeur. Elle ajoute du poids à tout ce qu’elle touche et l’or terrestre n’a pas d’autre origine.
 
Dans ses montagnes et ses vallées, le Soleil a les plus belles formes du monde. D’immenses horizons sont hérissés d’Alpes gigantesques, baignées de clarté, et leurs rochers sont de flamboyantes pierres précieuses. Les rivières sont de vin, de liqueur, et tout silence est un repos, tout bruit une mélodie, toute odeur un parfum.
 
Les noms des différents lieux du Soleil, s’ils existaient, seraient la poésie même, étant ceux auxquels jerusalem-celeste.jpgtous les cœurs aspirent sans jamais pouvoir les trouver sur Terre. Là est la jeunesse éternelle, l’amour suprême, l’extase absolue, la vie parfaite! De cet astre coule toute l’intelligence des hommes, et lorsque Jean-Jacques Rousseau, au seuil de sa vie, a senti l’astre l’appeler, ce fut une inspiration vraie. Car les Champs-Élysées des Anciens ne sont rien d’autre que le pressentiment de l’existence idéale que les êtres mènent sur le Soleil!
 
Depuis cette grande boule d’or, du reste, l’ensemble des planètes est visible dans leurs évolutions, leurs cycles, et distinctes dans les moindres détails sans instrument, parce que l’œil formé dans ce centre cosmique étant parfait lui-même, il perce chaque secret, franchit tous les espaces. Ses habitants voient donc tout ce qui se passe dans leur ciel, y compris les faits et gestes des Terriens. Le séjour du Soleil, étant celui de la lumière, est aussi celui de la vérité!
 
Bernardin de Saint-Pierre, avec le Soleil, renoue avec la mythologie… Il n’est pas sans rappeler Cyrano de Bergerac. Il dit, comme lui, que les âmes grandioses sont allées habiter après leur départ de la Terre sur l’astre jaune - et énumère Orphée, Socrate, Confucius, Platon, Épictète, Fénelon, ecoledathenesraphaelitalie1511.jpgRousseau! On se souvient que Cyrano y plaçait aussi Descartes: elle est la planète de ces esprits sublimes qui ont touché à l’intelligence pure… Ils sont naturellement attirés par elle, une fois leur corps terrestre privé de vie: s’étant imprégnés par sa lumière, ayant tiré leurs pensées de sa clarté, ils la rejoignent sans encombre après leur mort. D’ailleurs, la vie, elle-même, n’est, pour Bernardin, qu’un prêt du Soleil.
 
Ses visions ne manquent en somme pas d’une certaine grandeur. Il entre volontiers dans la sphère du spirituel, par-delà ses fantasmes sur les éléments physiques des corps célestes. Il illustre l’idée que l’exploration de l’espace intersidéral confine toujours au mythe, au-delà de la prétention à la conjecture rationnelle - ce qu’on retrouvera constamment dans la science-fiction.

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09/10/2013

Goethe, François de Sales et les Frères Moraves

Goethe-italy.jpgGoethe a consacré un livre des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister aux mémoires d’une belle âme, laquelle est nourrie de piétisme et liée aux Frères Moraves. On y trouve le passage suivant: je m’étais soutenue par l’imagination, en remplissant toujours mon esprit d’images qui avaient rapport à Dieu, et assurément c’était déjà une bonne chose, car cela écarte en même temps les images nuisibles et leurs funestes effets. Puis notre âme s’empare souvent de quelqu’une de ces images spirituelles, et, avec ce secours, elle prend son essor, comme un oiselet voltige d’une branche sur une autre. Tant que l’on n’a rien de mieux, cet exercice n’est pas à rejeter.
 
Cela rappelle curieusement un texte de François de Sales dans lequel il encourageait vivement à l’imagination mystique, la disant une phase nécessaire dans l’évolution intérieure: dans un premier temps, elle seule pouvait faire approcher des mystères divins.
 
Certes, il admettait que les plus sacrés d’entre eux étaient au-delà des figures qu’on pouvait se créer; mais que ce stade était obligatoire pour accéder au suivant, et qu’il fallait aussi se défier des esprits trop ambitieux qui voulaient tout de suite pénétrer les idées pures de la divinité sans en passer par leur vivification au moyen de l’icône intérieure.
 
Goethe, du reste, ne fera pas dans une poésie abstraite et dénuée d’images - même si, chez lui, la fable doit toujours élever l’esprit à des concepts élevés, impossibles à exprimer directement, mais dont on dfaust.jpgoit tout de même faire l’expérience: le Faust en donne l’exemple constant, car il s’agit d’un des textes de l’Occident moderne qui mêlent le plus intimement la haute philosophie au merveilleux. D’ordinaire, soit la fable est plus légère, plus portée vers la fantaisie pure, soit les concepts complexes dissolvent les mythes dans le néant - dédaignant le monde imaginal cher à Henry Corbin. C’est pourquoi Goethe apparaît comme un sommet, et en Allemagne incarne idéalement le classicisme.
 
Toutefois, chez François de Sales, il ne s’agit pas non plus de créer des images destinées au plaisir des sens, comme chez les poètes profanes, mais bien de les relier à des idées élevées, qui sont celles du christianisme tel qu’il le concevait.
 
Or, le classicisme français tend au contraire à assujettir l’image au concept, tirant la littérature vers le rationalisme. Goethe eut une tout autre influence, puisque, venu après l’Aufklärung, il a ouvert la porte au romantisme, qui voulait développer cet aspect imaginal.
 
De son côté, François de Sales a certainement inspiré le baroque savoyard, mais aussi, au dix-neuvième siècle, le romantisme local, imprégné d’un merveilleux chrétien que les classiques français avaient rejeté comme barbare et moyenâgeux, voire païen.
 
Cela constitue une sorte de lien entre les Savoyards et les Allemands.

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07/10/2013

Jean-Pierre Dionnet: des dieux et des hommes

2205063745.jpgJ’ai lu récemment le premier tome d’une bande dessinée parue en 2011, Des Dieux et des hommes, écrite par Jean-Pierre Dionnet, dessinée par Laurent Theureau. On connaît bien le premier, notamment pour avoir participé à la fondation de Métal Hurlant, pour avoir signé plusieurs bandes dessinées légendaires - ou pour d’autres choses encore. Le second se reconnaît un disciple de Moebius, et comme lui il crée des espaces colorés et purs mêlés de figures fantastiques - comme un monde idéal et fantasmatique, typique d’une science-fiction française tendant au rêve éveillé.
 
J’ai beaucoup aimé cet album, dont l’action est située au sein d’un monde parallèle dans lequel des surhommes incroyables sont mystérieusement apparus, pendant que l’humanité ordinaire disparaissait. Ils volent, commandent aux éléments, aux animaux, logent dans des palais futuristes suspendus au-dessus du sol, et pendant ce temps, les mortels ordinaires vivent sous des dômes de verre, et leur nombre se réduit.
 
On reconnaît là encore quelque chose d’assez français, dans l’absolutisme: on n’entend pas se contenter de placer des superhéros dans une réalité normale, comme le font les Américains, soit parce qu’on a du mal à concevoir la présence du fabuleux dans ce que le scientisme pose comme en étant dénué, soit parce que l’enthousiasme suscité par le merveilleux donne immédiatement envie de créer un monde, de donner libre cours à l’imaginaire. Comme déjà on l’observait dans le surréalisme, il existe une sorte de rage à s’opposer au naturalisme, et cela fait plonger dans ce qu’on pourrait appeler le psychédélisme. Cependant, cela permet aussi le grandiose, la flamboyance des formes, des couleurs, des concepts.
 
Il semble que ces êtres sublimes soient nés de mutations postérieures à leur première naissance; on ne les dit venus au monde qu’après l’apparition de leur nouvelle nature. On ne sait néanmoins à quoi ces métamorphoses sont dues. Est-ce miracle? Hasard? Impossible à dire. Mais l’idée de la seconde naissance rappelle les mythes liés à l’initiation. Corbin raconte que les chevaliers d’Ormuzd, en Perse, dataient leur âge du moment où ils avaient reçu la lumière; l’être antérieur n’était plus. Désormais, ils étaient semblables aux anges!
 
Quoi qu’il en soit, Jean-Pierre Dionnet appartient aux excellents artistes qui ont animé culturellement Paris durant des décennies, parallèlement à une littérature officielle qui se languissait dans un naturalisme ou un psychologisme désuets. Cet album le confirme encore.

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05/10/2013

Degolio XXV: glorieux fils de Cyrnos

6a12bd29.jpgAu sein du dernier épisode de cette insolite série, j’ai laissé mon héros, Docteur Solcum, au moment où, s’apprêtant à être dévoré par un monstre, il vit surgir, devant lui, le gardien secret de la Corse, l’insigne Captain Corsica!
 
Il était, dit-on, le fils de l’ogre Cyrnos et de la dryade Pénélopella. Il vivait parmi les mortels depuis que sa mère l’avait abandonné - ayant été séduite par un prince de la mer, un triton à la beauté radieuse. Il l’avait vue, et l’avait trouvée belle, alors qu’elle marchait sur le rivage; il l’avait appelée de sa douce voix, et, elle, oubliant soudain tout le reste, fascinée par ce son qui venait du large, s’était enfoncée dans l’eau, et à jamais avait disparu.
 
Le héros avait ensuite été trouvé par une mortelle du village de Borgo qui venait précisément de perdre son fils propre, d’une mort subite. Elle l’avait élevé, et c’est ce qui avait fait de lui un homme parmi les hommes: car il avait d’abord été diaphane, transparent, léger, pareil à une vapeur, mais le lait de cette femme lui avait conféré, aux membres, une épaisseur qui confina à la matière pleine et entière que chaque mortel a dans son corps - lui donnant, ainsi, la force de vivre dans l’espace physique.
 
Sans doute, il demeurait mince, et fin; mais sa vigueur n’en était pas moins considérable. Il commandait spontanément aux éléments, qui prolongeaient ses gestes: ils saisissaient sa volonté, et accouraient pour l’accomplir, la seconder. Bientôt il put même se faire obéir d’eux par la parole seule, puis par l’œil: tant fut grande sa puissance! Mais cela dépendait, aussi, du volume de matière à déplacer: plus elle est massive, plus la volonté rétive qu’elle a en elle se soumettait difficilement. Même quand l’âme du héros se projetait directement sur les choses pour les conduire à sa guise, il ne pouvait réaliser des miracles absolus: les lois naturelles continuaient à s’exercer. Il n’en est pas, à cet égard, comme certains croient!
 
Il tenait cette puissance occulte de son père. Dès l’enfance, il l’avait manifestée, attirant sur lui la peur et la haine des autres enfants du village; d’aucuns le nommaient fils du diable, mais d’autres pressentGardien.jpgaient en lui une noble origine, car il était prédisposé à bien faire: il n’utilisait son pouvoir que pour rendre service. Plusieurs fois il sauva des gens atteints de divers maux en posant les mains sur eux et en murmurant des paroles de commandement à l’intention des êtres invisibles qui les avaient infectés. Quoi qu’on le craignît, on éprouvait pour lui de la gratitude, et on mettait en lui de l’espoir: on attendait de lui des prodiges! Il passait pour un mage, et le village était fier de l’avoir en son sein.
 
Devenu adolescent, sa mère lui apprit les conditions dans lesquelles elle l’avait trouvé - et qu’il n’était pas issu de son sein propre, et que le lait qui l’avait nourri avait été destiné à un autre…
 
Alors s’était-il mis à la recherche de son père, suivant les signes qui lui semblaient briller dans l’air. Or Cyrnos vivait dans un palais fabuleux, au cœur de la Corse, au milieu des montagnes. Bientôt son fils le retrouva, guidé par un étrange milan noir. Il le vit, assis sur son trône, l’attendant. Il avait été prévenu de son arrivée par ses sentinelles!
 
Il lui apprit tout ce qu’il devait savoir, et l’envoya accomplir des missions, car telle était la volonté des dieux, et il le savait. Il devait racheter ses ancêtres, qui s’étaient fourvoyés et étaient devenus les ogres détestés des légendes, mangeurs d’enfants et violeurs de femmes…
 
Ce qui s’ensuivit, cependant, sera dit une autre fois.

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01/10/2013

Catholicisme romain et pensées d’Orient

Arien.gifDans le Coran, il est dit que Jésus est né d’une vierge et d’un être surhumain, qualifié de parfait, semblant apparaître et disparaître à volonté.
 
Selon Henry Corbin, cela renvoie à l’héritage, au sein de l’Islam, de la tradition gnostique. Joseph de Maistre même fit de l’Islam une branche détachée du christianisme, et le compara au protestantisme, qui selon lui n’admettait pas la divinité de Jésus et en faisait un être humain exceptionnel, mais non le Fils de Dieu, comme l'affirmait le catholicisme.
 
Maistre et Corbin pensaient, également, que l’Islam avait un rapport avec l’arianisme, hérésie chrétienne émanée d'Arius, moine oriental, qui séduisit les Goths, et regardait le Fils comme non consubstantiel au Père.
 
Les Germains installés en Espagne et en Afrique étaient de cette doctrine, et Corbin, dans son Histoire de la philosophie islamique, en tire que l’installation du Califat en Espagne en fut facilitée, plusieurs Wisigoths considérant comme naturel le passage de l’arianisme à l’Islam. Il cite même des penseurs d’origine germanique qui se sont convertis et sont devenus des références en matière de théologie musulmane.
 
Les Burgondes de notre région lémanique et savoyarde aussi étaient ariens, et ce fut le prétexte brandi par Clovis pour attaquer le roi Sigismond et le remplacer par un prince issu de sa propre dynastie. 
 
On sait que sous Dagobert la France et la Bourgogne furent réunies sous un même sceptre, ce qui favorisa l’unité voulue par Charlemagne. Par la suite le royaume de Bourgogne renaquit de ses cendres, puis fut intégré au Saint-Empire romain germanique, son gouvernement ayant été alors confié aux comtes de Savoie.
 
Les Francs se convertirent plus tardivement que les Goths et les Burgondes au christianisme, et sans passer par l’arianisme: ils adhérèrent directement au catholicisme épuré qui s’était imposé à Rome. Cela explique, en réalité, l’orientation très rationaliste de la France proprement dite, de Paris, et son lien profond avec l’ancienne tradition latine: les Italiens, les Savoyards, les Provençaux, les Espagnols, ont souvent paru conserver quelque chose 1181_Arius.gifd’oriental. En France, il existait un courant chrétien nourri de stoïcisme, de la philosophie de Sénèque, que détestait par exemple François de Sales, davantage l’héritier du mysticisme italien ou allemand, de saint François d’Assise et de Maître Eckhart.
 
Cependant, le romantisme a tendu à s’écarter de cette tradition purement latine, et Flaubert, par exemple, s’est beaucoup référé à Arius, dont la doctrine est présentée dans sa Tentation de saint Antoine. Elle ramène à l’assimilation du Christ au Soleil. Flaubert rejetait une religion abstraite, détachée de la nature.
 
Était-ce dû, mystérieusement, à ses origines normandes? Car la Normandie fut fondée par un prince de Norvège… Mais l’écrivain se disait lui-même issu d’individualités ayant vécu à d’autres époques. Dans une lettre à George Sand, il les évoque - et elles sont toujours situées dans l’espace méditerranéen. Il était fasciné par l’Orient: sa chaleur, sa lumière contenaient de quoi combler des aspirations profondes: elles étaient pour lui la porte de la divinité. L’intellect seul lui semblait pauvre, en comparaison. Il rejetait le scientisme à la française, tel que pouvait l’incarner son célèbre Homais, mais aussi le catholicisme traditionnel, fondé sur la rhétorique et l’art de la polémique.

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