26/11/2013

La carrière de Gérard Klein

GK-GDE-B.GIFGérard Klein est un auteur de science-fiction remarquable, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ici. Mais il a curieusement écrit ses plus beaux récits quand il était tout jeune; ensuite, il a publié des récits plus secs, plus abstraits - avant de s’arrêter d’écrire. Or, en lisant Georges Gusdorf et son livre sur le romantisme, je me suis rendu compte que le cas avait souvent eu lieu, au sein de ce mouvement: soit les poètes romantiques mouraient jeunes, soit ils ne vieillissaient pas romantiques.
 
Pourtant, Goethe - qui n’est pas considéré comme un romantique - a écrit son texte le plus imaginatif, le plus fabuleux, à la toute fin de sa vie: le Second Faust. Victor Hugo fut largement dans ce cas: La Fin de Satan est sans doute un de ses ouvrages les plus romantiques au sens propre. Mais chez ces écrivains, la philosophie de l’âge mûr a relayé l’énergie de la jeunesse, parce qu’elle donnait à l’imagination une valeur qui lui était propre. Chez les poètes romantiques ordinaires, ou leurs homologues surréalistes, l’imagination correspondait à un besoin, ou à un parti pris, mais elle ne renvoyait pas à une doctrine claire. Le lien entre l’imagination et la connaissance, en particulier, n’était pas nettement établi: elle semblait gratuite. Comme elle brouillait le propos, elle était même déconseillée. Ainsi, après avoir fait de la science-fiction une voie de libération de la faculté imaginative, Gérard Klein a tendu à dire que ce genre devait surtout illustrer des théories scientifiques à la mode. Sa portée mystique tenait à ce que cette mode était regardée comme une forme d’aboutissement de la pensée, conformément au plan jadis tracé pour l’esprit humain par le brave Condorcet: il allait, dans sa conception, vers des hauteurs toujours plus sublimes! En soi, c’était déjà de la science-fiction...
 
LaLoiDuTalion_small.jpgLe fait est qu’en France, ce genre ne s’est jamais vraiment coupé du rationalisme du dix-huitième siècle: il est resté intellectualiste, et a souvent refusé de dépasser les limites de l’entendement dit normal - attelé au sensible. Or lorsque l’imagination perdure, chez un écrivain, c’est parce qu’elle va de pair avec l’idée qu’elle est une voie d’exploration de l’inconnu, de l’invisible: pas seulement de ce qui se tient matériellement au-delà des sens, et que vont permettre de dévoiler des outils d’observation nouveaux, mais aussi ce qui se tient spirituellement à l’intérieur des choses, par delà la matière. L’âme du monde pouvait, pour Goethe ou Hugo, se manifester par des images.
 
Gérard Klein a estimé, jadis, que cette manière de procéder, hostile au matérialisme scientifique, relevait de la fantasy - assimilée par lui à une démarche archaïque, réactionnaire. Beaucoup en France l’ont imité; Simon Bréan, professeur de littérature à la Sorbonne, est allé jusqu’à refuser à Olaf Stapledon l’appellation d’auteur de science-fiction - alors même qu’il situait ses imaginations dans un univers galiléen. Mais le fait est qu’en art, l’imagination ne dure que si la pensée en approuve l’essence; les éruptions de la jeunesse ne se maintiennent pas, si leur sens est démenti par la raison.

09:02 Publié dans Culture, Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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