30/11/2013

Gustave Flaubert à hue et à dia

weis_22b.jpgGustave Flaubert est généralement considéré comme un écrivain réaliste, et pourtant, avec Salammbô, il a écrit une des plus belles épopées de langue française, et, avec La Tentation de saint Antoine, un texte visionnaire, qui fait pendant au Second Faust de Goethe - même s’il n’en a pas la vitalité, la fluidité. Il disait lui-même, dans sa correspondance, être tiraillé par deux tendances radicalement opposées: Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (…). Le roman est cependant celui de Flaubert qui a eu le moins de succès… 
 
Dans une autre lettre, il déclara: Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, gueulades et excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins. Or, le livre raisonnable, ici, est Madame Bovary, ses amis Du Camp et Bouilhet lui ayant recommandé, après avoir écouté une lecture de la Tentation de saint Antoine, de mettre celle-ci au feu et de s’atteler à un sujet sérieux, bourgeois, à la manière de Balzac. Flaubert en réalité aspirait à l’épopée, et son plus gros succès fut précisément Salammbô; s’il n’a pas pu s’adonner complètement au genre philosophico-fantastique, c’est parce que la France de son temps, bourgeoise et conservatrice, toujours marquée par le classicisme et  le rationalisme des Lumières, ne le tolérait pas.
 
Le but de Flaubert fut de mêler, de faire fusionner ses deux grandes tendances intimes. À mes yeux, il nmasolino_-_la_legende_de_saint_julien_lhospitalier2.jpge l’a pleinement fait que dans La Légende de saint Julien l’hospitalier, son plus beau texte, quoiqu’il soit court. Alors seulement le merveilleux se conjugue parfaitement avec le sens du détail vrai, concret. Procéder de cette façon sur tout un long roman sans doute était trop difficile; même Salammbô conserve, en comparaison, un fil réaliste. J. R. R. Tolkien étendra cet univers médiéval et fabuleux à la fois sur un grand récit suivi, comme on ne l’ignore pas. Mais le but, au sein de l’Occident moderne, fut rarement atteint. Novalis, trouvant le Wilhelm Meister de Goethe trop réaliste, s’y était essayé dans Henri d’Ofterdingen, à la fois un roman et un conte merveilleux, et il n’était pas parvenu à l’achever…

08:18 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

La Légente de Saint Julien sera récitée dans la cour du Château d'Ogny (Saint Julien en genevois) lors des Journées européennes du Patrimoine 2014

Écrit par : MGD | 30/11/2013

Bravo! (Même si la légende ne parle pas de la Savoie, mais seulement de Milan ou de l'Occitanie.)

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/11/2013

Les commentaires sont fermés.