30/11/2013

Gustave Flaubert à hue et à dia

weis_22b.jpgGustave Flaubert est généralement considéré comme un écrivain réaliste, et pourtant, avec Salammbô, il a écrit une des plus belles épopées de langue française, et, avec La Tentation de saint Antoine, un texte visionnaire, qui fait pendant au Second Faust de Goethe - même s’il n’en a pas la vitalité, la fluidité. Il disait lui-même, dans sa correspondance, être tiraillé par deux tendances radicalement opposées: Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (…). Le roman est cependant celui de Flaubert qui a eu le moins de succès… 
 
Dans une autre lettre, il déclara: Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, gueulades et excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins. Or, le livre raisonnable, ici, est Madame Bovary, ses amis Du Camp et Bouilhet lui ayant recommandé, après avoir écouté une lecture de la Tentation de saint Antoine, de mettre celle-ci au feu et de s’atteler à un sujet sérieux, bourgeois, à la manière de Balzac. Flaubert en réalité aspirait à l’épopée, et son plus gros succès fut précisément Salammbô; s’il n’a pas pu s’adonner complètement au genre philosophico-fantastique, c’est parce que la France de son temps, bourgeoise et conservatrice, toujours marquée par le classicisme et  le rationalisme des Lumières, ne le tolérait pas.
 
Le but de Flaubert fut de mêler, de faire fusionner ses deux grandes tendances intimes. À mes yeux, il nmasolino_-_la_legende_de_saint_julien_lhospitalier2.jpge l’a pleinement fait que dans La Légende de saint Julien l’hospitalier, son plus beau texte, quoiqu’il soit court. Alors seulement le merveilleux se conjugue parfaitement avec le sens du détail vrai, concret. Procéder de cette façon sur tout un long roman sans doute était trop difficile; même Salammbô conserve, en comparaison, un fil réaliste. J. R. R. Tolkien étendra cet univers médiéval et fabuleux à la fois sur un grand récit suivi, comme on ne l’ignore pas. Mais le but, au sein de l’Occident moderne, fut rarement atteint. Novalis, trouvant le Wilhelm Meister de Goethe trop réaliste, s’y était essayé dans Henri d’Ofterdingen, à la fois un roman et un conte merveilleux, et il n’était pas parvenu à l’achever…

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26/11/2013

La carrière de Gérard Klein

GK-GDE-B.GIFGérard Klein est un auteur de science-fiction remarquable, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ici. Mais il a curieusement écrit ses plus beaux récits quand il était tout jeune; ensuite, il a publié des récits plus secs, plus abstraits - avant de s’arrêter d’écrire. Or, en lisant Georges Gusdorf et son livre sur le romantisme, je me suis rendu compte que le cas avait souvent eu lieu, au sein de ce mouvement: soit les poètes romantiques mouraient jeunes, soit ils ne vieillissaient pas romantiques.
 
Pourtant, Goethe - qui n’est pas considéré comme un romantique - a écrit son texte le plus imaginatif, le plus fabuleux, à la toute fin de sa vie: le Second Faust. Victor Hugo fut largement dans ce cas: La Fin de Satan est sans doute un de ses ouvrages les plus romantiques au sens propre. Mais chez ces écrivains, la philosophie de l’âge mûr a relayé l’énergie de la jeunesse, parce qu’elle donnait à l’imagination une valeur qui lui était propre. Chez les poètes romantiques ordinaires, ou leurs homologues surréalistes, l’imagination correspondait à un besoin, ou à un parti pris, mais elle ne renvoyait pas à une doctrine claire. Le lien entre l’imagination et la connaissance, en particulier, n’était pas nettement établi: elle semblait gratuite. Comme elle brouillait le propos, elle était même déconseillée. Ainsi, après avoir fait de la science-fiction une voie de libération de la faculté imaginative, Gérard Klein a tendu à dire que ce genre devait surtout illustrer des théories scientifiques à la mode. Sa portée mystique tenait à ce que cette mode était regardée comme une forme d’aboutissement de la pensée, conformément au plan jadis tracé pour l’esprit humain par le brave Condorcet: il allait, dans sa conception, vers des hauteurs toujours plus sublimes! En soi, c’était déjà de la science-fiction...
 
LaLoiDuTalion_small.jpgLe fait est qu’en France, ce genre ne s’est jamais vraiment coupé du rationalisme du dix-huitième siècle: il est resté intellectualiste, et a souvent refusé de dépasser les limites de l’entendement dit normal - attelé au sensible. Or lorsque l’imagination perdure, chez un écrivain, c’est parce qu’elle va de pair avec l’idée qu’elle est une voie d’exploration de l’inconnu, de l’invisible: pas seulement de ce qui se tient matériellement au-delà des sens, et que vont permettre de dévoiler des outils d’observation nouveaux, mais aussi ce qui se tient spirituellement à l’intérieur des choses, par delà la matière. L’âme du monde pouvait, pour Goethe ou Hugo, se manifester par des images.
 
Gérard Klein a estimé, jadis, que cette manière de procéder, hostile au matérialisme scientifique, relevait de la fantasy - assimilée par lui à une démarche archaïque, réactionnaire. Beaucoup en France l’ont imité; Simon Bréan, professeur de littérature à la Sorbonne, est allé jusqu’à refuser à Olaf Stapledon l’appellation d’auteur de science-fiction - alors même qu’il situait ses imaginations dans un univers galiléen. Mais le fait est qu’en art, l’imagination ne dure que si la pensée en approuve l’essence; les éruptions de la jeunesse ne se maintiennent pas, si leur sens est démenti par la raison.

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24/11/2013

Une vision de Captain Córsica

876107.jpgDurant mon séjour en Corse, je suis allé à Corte et ai prolongé ma visite vers la vallée de la Restónica, dont la route est étroite et surplombe des gouffres, de telle sorte que croiser des voitures est toujours un moment intense. Mais le lieu, humide, constamment arrosé, est splendide, et, en plus exigu, en plus petit - mais en plus élancé, plus âpre, plus acéré -, rappelle les hautes vallées alpines. J’ai voulu me rendre à pied jusqu’à un lac accessible facilement, mais cet été, les orages étaient continuels, sur les sommets corses, le printemps ayant été extrêmement pluvieux: la chaleur y créait des nuées épaisses chaque jour, et les éclairs fusaient. Aux rivages, le ciel restait bleu. Des touristes qui descendaient de ce lac ont déclaré qu’il ne fallait pas monter jusqu’en haut, qu’une dame avait eu un bras brûlé par la foudre, et qu’un hélicoptère était en route pour l’emmener. Au reste, il tombait des cordes.
 
Mais les torrents qui descendaient de pics rocheux aigus et sombres donnaient l’impression de bondir, comme le sang enflammé d’une montagne fiévreuse, et les entassements de rochers me paraissaient eux-mêmes doués de volonté propre - pleins d’une âme, farouche et noire. Je pensais déceler, derrière leurs abruptes parois, l’ombre de ces ogres que les légendes corses placent au cœur de l’île!
 
Alors, j’eus une sorte de vision; car, au-dessus de la couronne que faisaient les montagnes, deux nuées distinctes formèrent à mes yeux deux êtres qui s’affrontaient. Elles les cachaient comme un voile, mais ils m’apparurent, dans leurs costumes éclatants! Car, qui l’eût cru? l’une des deux formes - lumineuse, claire - me parut figurer l’auguste, le célèbre, divin Captain Córsica!
 
Les éclairs jaillissaient de son fusil magique. Et face à lui, répliquant à ses assauts,rainbowindra.jpg un monstre avec des ailes, une sorte de grand démon qui avait aussi une face de singe, lui jetait des balles de feu.
 
Une nuée était blanche, l’autre était noire. Et je compris soudain pourquoi le tonnerre m’avait semblé pleins de mots inconnus - et les éclairs, ressemblé à des plumes traçant dans l’air des lettres de feu!
 
Quand avait eu lieu une ou deux joutes, soit la nuée de gauche reculait, dévoilant à mes yeux éblouis du ciel bleu, tandis que la nuée de droite se chargeait d’or; soit cette dernière se laissait envahir par la noirceur, et alors, d’autres éclairs rageurs fusaient!
 
Cette lutte entre l’ange de la Corse et son mauvais esprit était incessante, semblait ne jamais devoir finir; mais un jour elle s’achèvera, et il faudra que ce soit par la victoire du bien, puisque depuis les étoiles des grâces toujours nouvelles sont déposées sur le front du héros défaillant! De fait, si les monstres d’en bas sont apparemment plus forts, leur puissance est limitée, comme la Terre même.
 
Par réfraction, l’image de Captain Córsica renvoie à une idée vraie, comme le disait François de Sales de Jésus-Christ scrutant l’être humain comme à travers un treillis. On peut percevoir, en Corse, le héros dans le vent qui souffle, le tonnerre qui gronde, les éclairs qui jaillissent! Chaque lieu a son génie.

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22/11/2013

Thor 2

funeral.jpgJ’ai vu le second volet filmé de la série Thor, inspiré par un comic book de Stan Lee et Jack Kirby; je l’ai plutôt bien aimé, grâce à des scènes que j’ai trouvées très belles, en particulier celle des funérailles de la reine d’Asgard, reprise des rites scandinaves anciens mais sublimée par la mythologie, ici mêlée à la science-fiction. Le bateau transportant le corps sans vie de la dame, enflammé par des flèches, s’apprête à tomber dans la grande cascade cosmique; Odin alors frappe le sol de sa lance puissante: un bruit sourd retentit dans l’univers, et l’esquif est suspendu; un petit groupe d’étoiles s’en élève et monte vers une nébuleuse grandiose, apparemment le centre de la galaxie, qui est tout proche. Je ne sais où le réalisateur a eu l’idée d’un tel déroulement, mais je l’ai trouvé excellent. Les boules de lumière qui s’élèvent des mains des Asgardiens, alors, achève de faire penser aux plus belles scènes du cinéma asiatique à vocation mythologique.
 
Évidemment, certains passages étaient au contraire ridicules, faute de pouvoir être drôles comme ils l’auraient voulu, et d’avoir mêlé de façon répétitive la mythologie à la physique quantique a donné lieu à des enchaînements d’un burlesque excessif. Mais l’intensité dramatique, dans l’ensemble, était assez forte, et Thor lui-même très crédible: quand la foudre jaillit de son marteau, c’est sa volonté qu’on voit se manifester et qu’on ressent alors en soi; cela fonctionne bien.
 
Plusieurs fois j’ai pensé à Star Wars, comme si somme toute George Lucas avait créé des aventures contemporaines situées plus près du centre de la galaxie, et que Thor établissait un lien explicite entre les peuples semi-divins qui y résident et notre pauvre petite planète excentrée. Les Asgardiens ne sont pas des dieux, dit Odin, mais ils vivent quand même plusieurs milliers d’années, et le drame de Thor amoureux d’une mortelle dont la vie est éphémère fait écho à ce qu’on trouve chez Tolkien; l’élégie en toile de fond de l’amour est toujours émouvant.
 
L’humour du reste fonctionnait parfois bien, et n’empêchait pourtant pas l’existence de scènes épiques et prenantes, dans lesquelles le visage du héros, sur un fond rouge, faisait se détacher sa puissante loki-05.jpgvolonté tendue vers son but. Il arrive souvent, notamment en France, que l’humour autorise à ne pas prendre le mythologique au sérieux; ici, rien de tel: les deux coexistent.
 
Or, c’était déjà le cas dans la production dessinée de l’excellent Kirby, dans son genre un génie. Le film n’est pas indigne de lui.
 
Comme il s’enracine dans la mythologie scandinave, il m’a donné envie d’apprendre l’islandais. Jadis déjà après avoir vu le beau Kagemusha de Kurosawa j’avais voulu apprendre le japonais! Mais je ne l’avais pas fait…

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18/11/2013

François Hollande et les Bretons

saint_yves.jpgL’université d’été de Régions & Peuples Solidaires, fédération de partis régionalistes français, a eu lieu cette année à La Roche sur Foron, et elle était organisée par le Mouvement Région Savoie; j’y ai participé à ce titre. J’ai alors pu admirer la belle organisation de l’Union Démocratique Bretonne, la composante armoricaine. Elle bénéficie d’un tissu associatif fort, marqué par le catholicisme social.  La figure de saint Yves, évêque local qui a tout donné aux pauvres au treizième siècle, cristallise certainement cet esprit.
 
Le parti régionaliste breton, proche des socialistes, a obtenu un député à l’Assemblée nationale. Les promesses de François Hollande concernant la régionalisation et la reconnaissance des langues et cultures minoritaires étaient donc très attendues; l’espérance était grande.
 
Personnellement, je n’y croyais pas tellement, car les socialistes sont proches des fonctionnaires, qui restent les héritiers des idéologues de la Révolution, de ceux qui promouvaient le français et sa culture propre au nom de son universalité supposée. Ils découlent de Condorcet, Rivarol, Condillac - de l’intellectualisme parisien. Le régionalisme au contraire émane du romantisme. Il naquit en Allemagne contre Napoléon et ses planifications uniformisatrices, et même en France, il est lié à la figure de Lamartine, qui défendit Frédéric Mistral et chanta la Savoie. Victor Hugo, pareillement, se montra passionné par le folklore local, en Franche-Comté, en Île-de-France, mais aussi en Savoie, et dans les îles anglo-normandes. Mais la révolution industrielle et la Troisième République ont ramené, à travers le naturalisme, ou leFeu-artifice-Paris-Tour-Eiffel-2013-5.jpg scientisme, la prétention parisienne à l’universalisme, dont la tour Eiffel est le symbole.
 
Et le fait est que j’ai toujours pensé que Nicolas Sarkozy était en réalité plus régionaliste que François Hollande. Mais il demeurait bonapartiste, étatiste, et François Hollande, s’étant allié avec les écologistes - eux aussi issus du romantisme, et fédéralistes en théorie -, pouvait toujours faire rêver. Seulement, les écologistes devenus ministres à Paris s’efforcent à leur tour de se servir de l’État central pour imposer leur vision du bonheur; le régionalisme ne les attire plus. Des ministres socialistes d’origine bretonne sont du reste venus annoncer à Rennes que la régionalisation promise n’arriverait pas: ce que décide le Conseil régional ne pourrait pas s’imposer aux collectivités d’un rang inférieur.
 
Les Bretons se sont alors plaints: traditionnellement, ce que décide le Conseil régional d’Île de France s'impose bien aux communes de la banlieue parisienne!
 
Au bout du compte, la liberté culturelle reste en France un vain mot. On invoque toujours des principes supérieurs pour ne pas la laisser s’installer. L’unité nationale, l’État-Nation, le pacte républicain, en sont des exemples.
 
Mais l’Union européenne s’est construite sur le principe de la libéralisation culturelle. Les politiques français, effrayés, ont décidé de ne plus s’impliquer davantage dans cette Europe à vocation fédérale. Un sentiment de stagnation s’est emparé du pays, et la population a de plus en plus de mal à l’admettre.

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16/11/2013

Les visions de Jean Reynaud

REYNAUD_Med.jpgJean Reynaud était un romantique visionnaire français, d’origine lyonnaise, vivant au dix-neuvième siècle. Il a écrit un traité appelé Terre et Ciel, dans lequel il affirmait que les astres reflétaient des états moraux. L’être humain, après la mort, se rendait sur tel ou tel, selon ce qu’il avait fait durant sa vie, et puis poursuivait son chemin de cette façon, vers des hauteurs toujours plus sublimes. Les anges existaient: il s’agissait soit d’extraterrestres placés sur des astres plus élevés, spirituellement, que la Terre, soit d’êtres humains devenus semblables à eux: on parlait alors de saints du Ciel. Ces êtres supérieurs mouraient et renaissaient d’une manière bien plus fluide que les simples mortels…
 
Il évoquait, ainsi, au sein de ces énormes rassemblements d’étoiles que nous découvrons dans les lointains du ciel, des êtres acquérant de leur vivant, par l’exercice même de leurs vertus, des organes d’une nature plus relevée, à l’aide desquels, sans perdre un instant conscience d’eux-mêmes, ils se transporteraient successivement, avec d’inexprimables ravissements, en compagnie de leurs amis, d’une résidence à une résidence meilleure. Je les vois comme dans la légende d’Élie, s’enlevant glorieusement sur des chars de feu, aux yeux de la multitude animée par leur exemple, et enthousiasmée par l’espérance de les suivre bientôt. L’effet eREYNAUD_CrtPst.jpgssentiel de la mort, qui est le départ d’un monde pour un autre, ne cesserait pas de se produire, mais (…) il changerait absolument de caractère, et le jour du trépas, au lieu d’être comme ici-bas un jour de deuil, deviendrait pour tous un jour de fête.
 
Un tableau qui essaie de concilier les visions de la science moderne et celles des religions anciennes…
 
Les mondes planétaires peuvent aussi être des lieux d’expiation, où se trouvent des assemblages de monstres de toute espèce, nature hostile, corps infirmes et hideux, crimes, blasphèmes, tortures, désespoirs; toute misère est admissible, pourvu que la mort n’y manque pas, car c’est elle qui sauve tout, en ouvrant, au temps voulu, la porte qui, des quartiers les plus désolés du labyrinthe pénitentiaire, conduit à des quartiers meilleurs. On s’incarne dans ces mondes horribles le temps de se purifier de ses imperfections! Un ordre moral caché habite l’univers tout entier…
 
Aux êtres qui se sont, peu ou prou, arrachés aux conditions matérielles de l’existence, on peut s’unir intérieurement: cela aide à évoluer vers le sommet, auquel on tend sans jamais pouvoir le rejoindre. Car là est ce qu’on nomme la divinité suprême, si tant est qu’on puisse la nommer sans arrêter la pensée de l’infini dans le fini! On communie avec elle par l’intermédiaire de ces anges, avec lesquels nous pouvons entrer en correspondance réelle, affirme Reynaud, et pas seulement en imagination, même si l’image porte vers eux l'âme qu'elle enflamme...
 
Reynaud eut une probable influence sur Victor Hugo.

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14/11/2013

Le corps humain reflet de l’univers

Conversation-avec-Dieu.jpgPlusieurs savants ont fait remarquer que l’être humain, lorsqu’il créait des mythes, suivait des structures inscrites dans son cerveau: le Chambérien Gilbert Durand, disciple de Jung et de Bachelard, était de cet avis.
 
Personnellement, j’irais plus loin: pour moi, l’imagination de l’être humain est la projection de la manière dont il vit son corps tout entier; il tire ses symboles de la manière dont il ressent l’ensemble de son organisme.
 
La polarité entre l’ombre et la lumière, le bien et le mal, répond à mes yeux au dédoublement de plusieurs parties du corps: les deux lobes du cerveau, certes, mais aussi les yeux, les oreilles, les bras - et ainsi de suite. Cela donne le sentiment du choix. Un côté, selon que le hasard des circonstances présentent les choses depuis la droite ou la gauche, apparaît comme préférable à l’autre.
 
Cela renvoie aussi à l’opposition entre le haut et le bas: d’un côté, la pesanteur terrestre, ressentie en particulier dans les jambes, mais aussi dans le ventre, et qui tire vers la mort; de l’autre, l’élan vital qui monte, comme chez les plantes. Saint Augustin le disait, il est des éléments qui sont attirés vers le haut, dont la polarité est céleste: il prenait comme exemple la flamme. Le choix en devient qualitatif en soi.
 
Mais si ces polarités étaient les seules existantes, l’être humain serait comme tiré à hue et à dia sans disposer d'aucune liberté: il existe un point d’équilibre, ressenti comme étant lié à l’amour, au cœur, et aussi aux bras - dont le funambule use pour rester sur le fil.
 
Or, dans les mythologies, ces polarités et ces points d’équilibre selon moi se retrouvent. Dans l’Odyssée, Zeus roi du Ciel s’oppose à Poséidon roi de la Terre. Ulysse semble la proie passive de ces forces divines; mais en réta_5_39.jpgalité cela n’est en aucun cas à concevoir indépendamment de son but personnel, qui est de rentrer à Ithaque et de quitter Calypso. Car ce choix l’emmène vers l’horizon, mais, conforme à la volonté de Zeus, il le tire en même temps dans le sens du bien.
 
Il cherche à abandonner les flots amers pour rejoindre son île aux blés dorés, et il doit pour cela affronter les êtres merveilleux qui vivent sur Terre - monstres, magiciennes, liés à Poséidon - en se fiant à l’intelligence qu’Athéna, fille de Zeus, vient déverser dans son âme.
 
Ce choix qui va dans le sens de la raison pourtant s’opposait à la qualité objective de la vie terrestre, puisque Calypso lui promettait l’immortalité dans ses jardins et que rejoindre Pénélope, c’est accepter sa condition mortelle. Le dilemme d’Ulysse n’a rien de simpliste: il n’est pas entre la force pure qui assouvit les instincts, remplit le ventre, et la faiblesse qui affame; il se complexifie à la mesure de la manière dont l’homme vit son corps, qu’il ne peut ni nier ni laisser dominer son intelligence. Parfois le mieux est l’ennemi du bien, dit-on!
 
D’autres exemples selon moi pourraient être donnés qui étendent l’image intérieure du corps vers les lointains de l’univers…

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10/11/2013

Degolio XXVII: la justice de Captain Corsica

The-Phantom.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, j’ai laissé Captain Corsica face à la gigantesque araignée qu’il combattait sous l’Alcudine, en Corse, alors qu’il venait de la blesser deux fois gravement.
 
Il s’écria: Tu croyais que les monstres de la Corse resteraient invulnérables, face à son immortel gardien? Contre moi ton pouvoir est inopérant, ô démon! J’ai appris de mon père le secret d’abattre tous les esprits mauvais du pays. Tu ne peux me prendre par surprise comme tu l’as fait de ce héros venu de Paris, et qui ne connaît pas tes ruses! Qui ne saisit pas en profondeur l’esprit qui t’anime! 
 
Par le pouvoir des dieux je commande aux éléments dont cette île est constituée; or, quoique tu sois plus vieille que Cyrnos même, tu es contrainte, quand tu te manifestes dans son royaume, de te plier à ses lois; usant de sa matière, tu dois en suivre les principes, et j’en ai justement reçu la garde! Et c’est pourquoi, si ce noble justicier parisien - qu’à cause de son pourpoint nous appelons en Corse le Génie d’or - n’a pu t’anéantir, moi, je puis te barrer le passage et te renvoyer dans le gouffre dont cet affreux Fantômas t’a fait sortir, et faire peser à nouveau sur toi le poids énorme de l’Enclume!
 
Ayant dit ces mots - au sein desquels le lecteur aura noté qu’il a donné un nom nouveau à notre héros, qui lui restera durablement -, il leva les mains, et la faille qui avait été ouverte par Fantômas, et avait permis à Dicaliudh de s’arracher à l’Abîme, commença à se refermer sur ses membres encore coincés. Elle poussa un cri horrible, à faire se plonger dans l’effroi des peuples entiers, et Fantômas même demeura stupéfait en voyant ce qui se passait; mais aussitôt après il fut mis en colère par la découverte que tous ses efforts allaient bientôt s’avérer vains!
 
Recule, recule, monstre, dit encore Captain Corsica, et à jamais sois banni de ces lieux! Nous avons assez à faire déjà avec tes filles, qui mordant les hommes les blessent souvent cruellement! Ou avec cet infâme Fantômas qui croit pouvoir devenir maître de cette île avec ses arts immondes! Recule, et disparais, fuis, avant que je ne t’anéantisse!
 
Alors, la bête commença à reculer, à marquer le pas, tout en gémissant, et bientôt on la vit disparaître tout à fait dans la faille obscure dont elle avait jailli et à laquelle elle était cependant restée accrochée, aisheol.jpegnsi que nous l’avons dit. Puis, cette fissure effrayante se referma. Le monstre était retourné dans son monde propre, l’effroyable royaume de l’Orc! Le lecteur doit savoir qu’il se situe sous la surface de la Terre: il est parallèle à celui-ci, mais dans sa face d’ombre…
 
À ce moment, Fantômas, fou de rage, bondit vers Captain Corsica et lui donna un coup de son poing fermé: sa force était grande, mais surtout, tout contact avec lui glaçait, gelait, transperçait le cœur de pics de glace. Captain Corsica en ressentit une douleur sans pareille. Il se courba.
 
Cependant, la suite de ce nouveau combat ne pourra être racontée que dans un prochain épisode.

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08/11/2013

République, éducation, symboles

la-statue-de-marianne-symbole-de-la-republique-francaise_700913_510x255.jpgJ’ai écrit récemment un article sur la manière dont selon moi il fallait éduquer au civisme: en donnant pour modèles des personnages qui ont agi d’une façon républicaine. Mais il y manquait des personnages historiques récents.
 
À cet égard, la carrière politique de Victor Hugo, mais aussi de Lamartine, peut soutenir la réflexion.
 
À l’époque de la révolution française, un Savoyard plein d’idéalisme, qui croyait en l’action mystérieuse du génie de la liberté, peut servir d’exemple: François-Amédée Doppet. Le Corse Pascal Paoli, lui, regardait la citoyenneté comme une chose sacrée. Le Niçois garibaldi2.jpgitalien Garibaldi, le Genevois Bonivard sont d’autres grandes figures, dignes d'être étudiées.
 
Mais la France, dira-t-on, n’étudie que sa propre histoire! Précisément, il faut qu’elle s’intéresse davantage à l’esprit républicain tel qu’il a pu se manifester dans le monde - qu’elle dépasse l’attachement archaïque à la nation. Il s’agit moins de glorifier la République par ses grands hommes que de proposer aux enfants de beaux modèles!
 
Trop souvent l’histoire a servi de prétexte à la sacralisation de l'État - tout en s’affichant comme scientifique. Le but ne saurait être d’amener les élèves à une sorte de culte superstitieux des institutions - lesquelles ont vocation à être modifiées, amendées, améliorées par les générations futures! Il faut seulement que l’esprit qui a présidé à leur création - et dont la connaissance doit parler - soulève d’enthousiasme afin que les jeunes aient des exemples à suivre, un élan à porter.
 
En rien il ne faut cacher les erreurs, ou les errements, des révolutionnaires; mais on doit faire apparaître la claire vision de l’idéal qui à l'origine les habitait - et qu’incarnent si bien les écrits autobiographiques de Doppet, ou les pages de Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize, sur l’époque de la Convention. La Liberté, l’Égalité, la Fraternité, sont des symboles élevés, qui devraient être représentés par trois fées planant dans le ciel d’azur! Car des féeries républicaines pourraient être créées, si on voulait.
 
Non seulement il ne s’agit pas de diviniser aveuglément tel ou tel personnage historique, mais il faut au contraire distinguer leurs actions de ces trois allégories vivantes qui ont agi en eux: un décalage a dup16_callet_001f.jpgtoujours existé. En 1789, on les sentait dans le cœur, mais si les révolutionnaires se sont autant affrontés, c’est parce que les têtes ne parvenaient pas à s’en faire une idée claire!
 
Les élèves de cela doivent être conscients, selon moi, afin que l’esprit civique se porte vers l’infini, vers un idéal toujours à quérir, symbolisé par ces anges féminins luisant par delà le sensible - et dont le professeur ne saurait être qu’un reflet passager: il est en avant sur le chemin, mais il n’en est pas le but. 
 
À l’image de l’État! Car chacun doit pouvoir construire le monde en devenir: cela ne peut pas être réservé à ceux qui obtiennent les plus beaux titres.

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06/11/2013

Olaf Stapledon et les hommes-arbres

J’ai déjà évoqué l’impressionnant ouvrage d’Olaf Stapledon Star Maker. Si on poursuit plus avant l’exploration de l’univers à laquelle s’adonne son narrateur sorti de son corps et uni à d’autres âmes d’élite, on découvre, parmi plusieurs, une planète remarquable parce qu’elle donne l’exemple d’une espears_dota_2_enchantress_ents_treant_protector_1440x900_35949.jpgspèce végétale qui a connu l’humanité sans passer par le stade animal: Stapledon entend par là la conscience de soi et la faculté de penser.
 
On se souvient peut-être des Ents de J. R. R. Tolkien, arbres éveillés à la conscience par les Elfes, sortes de dieux vivant sur Terre. Les arbres pensants de Stapledon sont parvenus au même stade par l’évolution naturelle qui fait fleurir l’esprit dans la création; à leur sujet, il n’est pas question d’anges, ou d’intermédiaires qu’on puisse cerner. Mais une poussée divine n’en existe pas moins, et le résultat est identique: les arbres développent des organes sensoriels, et apprennent à se créer des membres - à partir de leurs racines pour se déplacer, à partir de leurs branches pour travailler.
 
Si les Ents, néanmoins, disparaissaient parce que leurs femmes s’étaient enfuies - symbole probable de l'âme se dissipant dans l'air -, il n’en est pas ainsi des arbres doués de conscience de Stapledon, qui renvoient d'une façon plus satirique à l’histoire de la civilisation humaine sur Terre; car c'est en s’industrialisant, en se dotant d’outils permettant de mieux vivre et de s’arracher à leur milieu naturel, qu'ils ont peu à peu perdu leur ancienne vigueur, la nourriture de synthèse ne pouvant remplacer celle qu’ils arrachaient du sol en y plongeant leurs racines. De surcroît, ils ont trouvé le moyen de ne plus dormir, ou de dormir n’importe quand, et se sont privés ainsi des forces propres au sommeil diurne qu’ils pratiquaient. Alors, en eent1.jpgffet, ils communiaient par le biais de leur soleil avec l’univers entier, vivant une véritable expérience mystique qui bientôt leur sera enlevée, les plongeant dans une sorte de désespoir.
 
S’apercevant de l’erreur qu’ils faisaient en s’en remettant au seul artifice de l’intelligence, ils ont opéré un brusque retour vers leur ancien état. Mais si corrompues, dit Stapledon, étaient désormais leurs conceptions, qu’ils ne savaient plus comment conserver un juste milieu, et qu’ils ont laissé leur conscience se dissoudre dans les cycles cosmiques dont leur vie naturelle dépendait. Or, ce faisant, ils n’ont pas pu s’adapter aux changements de la planète, dont les ressources s’épuisaient, et ils ont disparu, laissant le soin au Créateur de poursuivre ailleurs l’expérience de la Vie, ou de la Conscience.
 
Un tableau pessimiste, peut-être, parce qu’il tend à opposer l’esprit absolu du Créateur à celui des êtres qu’il conçoit, dont l’éternité n’est qu’en Lui. Notre auteur, néanmoins, l’affirme, il existe un stade au sein duquel la vie collective et la vie individuelle ne font plus qu’une: l’Esprit dans sa pureté les unit!
 
Il est donc possible de se remémorer spirituellement le stade au sein duquel la conscience s’est déposée dans le végétal; Tolkien en a parlé, Stapledon aussi! Deux génies d’une égale force.

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02/11/2013

Lamartine et les langues mortelles

Gustave_Moreau_-_Jacob_et_l'Ange.jpgIl existe dans la littérature romantique l’idée que les langues humaines sont impropres à l’expression des profondeurs de l’âme, reliée aux mystères célestes. Lamartine a ainsi dit: [Je] luttais en désespéré et comme Jacob avec l’ange, contre la pauvreté, la rigidité et la langue dont j’étais forcé de me servir, faute de savoir celle du ciel. La poésie, en créant des images, des rythmes spécifiques, s’efforçait de créer un tant soit peu un langage supérieur. 
 
De fait, il a pu être observé, notamment par Owen Barfield, qu’il n’a jamais existé de stade au sein duquel les mots désignaient simplement les éléments sensibles, comme l’a postulé la science positiviste, qui croyait que les métaphores étaient venues ensuite seulement, par association d’idées. Tout au contraire, les mots étaient dès l’origine des images, émanaient d’emblée de l’âme, se sont chargés dès leur naissance de sentiments, ne se référant pas tant aux choses extérieures qu’à ce qu’elles étaient dans le cœur humain. Derrière les métaphores, et si remonte le temps, il n’y a rien: on bute sur le néant. Le rythme même de la langue n’a pas d’abord été imitatif de la mécanique de la nature, mais musique, mélodie intérieure - écho de l’harmonie des sphères. En réalité, le français classique, qui voulait coller aux choses et dont la construction se posait comme attelée à l'ordre de l'univers, ne recrée pas la langue première, comme on a pu le prétendre, mais est une création tardive, au sein de l’histoire humaine. La poésie romantique avait pour but, elle, de créer un langage nouveau, des mythes originaux, des rythmes inouïs - à l’image 785721755.jpgdes vrais premiers hommes!
 
L’idée que dans ce travail une lutte était engagée avec l’ange manifeste Prométhée au sein du poète, qui doit affronter les règles collectives pour les métamorphoser et trouver une forme reflétant le moi profond - lequel, à son tour, reflète les profondeurs de l’univers. Le lien avec le christianisme, notamment chez Novalis, devenait patent, en ce sens que l’homme était dès cet instant affranchi des anges, comme a dit saint Paul qu’étaient désormais Jésus-Christ et ceux qui suivaient son exemple. Vigny a fait ainsi prononcer à Moïse: 
 
Les anges sont jaloux et m’admirent entre eux
 
mais il ajoutait:
 
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux.
 
Car cet effort du poète l’isolait, sur Terre, et dans la société. Son langage cessait d’être celui de tout le monde; il devenait difficilement compréhensible, était mis à la marge. Mallarmé, plus tard, l’a exprimé, en se ANGE.jpgcréant une langue faite d’images et de rythmes purs, mais qui demeurait hermétique; il s’agissait, comme à ses yeux l’avait fait Poe, de s’arracher à la tribu.
 
Remarquons que, politiquement, il s'agissait aussi de contredire ceux qui faisaient du français par essence une langue universelle: tout restait à faire; la poésie devait encore intervenir, pour en faire une langue des anges. Lamartine, ainsi, célébra Frédéric Mistral, qui avait fait du provençal une langue angélique, et finalement, par ce biais, avait mieux accédé à l'universel que le français classique recommandé par le gouvernement. En puisant au fond de l'âme du peuple et en en arrachant les figures de la mythologie régionale de Provence, il avait été plus loin dans les profondeurs cosmiques que les philosophes du dix-huitième siècle. Il était donc à célébrer.

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