12/12/2013

Pédagogie romantique

george10.jpgAlors qu’en France et en Grande-Bretagne, le romantisme fut essentiellement un mouvement artistique et littéraire, en Allemagne, il embrassa presque tous les domaines de la vie. Il y eut d’abord une philosophie romantique, notamment celle de Schelling, et puis une médecine romantique, celle de Carus, Oken, Passavant, une physique romantique, celle de Goethe, une politique romantique, essentiellement régionaliste et fédéraliste, une religion romantique, tentant de concilier christianisme et panthéisme, et même une pédagogie romantique, ainsi caractérisée par Georges Gusdorf, le grand spécialiste français au romantisme européen:

La pédagogie traditionnelle semble procéder du dehors au-dedans, selon la norme d’un utilitarisme social, préoccupé d’assurer la bonne intégration de la jeune génération à la société adulte; cette intention inspire les programmes des Jésuites aussi bien que ceux de Condorcet. L’éducateur s’efforce d’imposer aux enfants et adolescents les bonnes manières en vigueur dans le milieu social; il tente par ailleurs de donner aux élèves une masse de données stockées dans les livres et les manuels qui servent de base à l’enseignement. La pédagogie vise à meubler la mémoire d’un savoir quantitatif aussi vaste que possible, tout en formant la personnalité, en la faisant de l’informe à la forme, selon les normes qui définissent l’honnête homme, l’homme du monde, le citoyen utile…

Selon la conception romantique, le but de l’éducation est de promouvoir dans chaque individu l’éveil d’une conscience aussi totale que possible de la condition de l’homme dans l’univers. Le mouvement décisif va du dedans au dehors, dans une intention de libération, ce qui implique le primat de l’expression sur l’impression. Il ne s’agit pas de couler les individus dans le moule d’une pédagogie de masse, mais de libérer en chacun les possibilités en sommeil dans les replis de l’intériorité.

Cette philosophie pédagogique présuppose deux choses: d’une part, que l’être humain tende spontanément au même but, au sein de son âme profonde, d’autre part, que la société à venir ne soit pas nationale,Teilhard-de-Chardin.jpg mais universelle. De fait, le conformisme pédagogique regarde comme une déviance tout ce qui s’écarte d’un modèle national sans s’interroger sur le caractère profondément humain ou non de la déviance, et en postulant l’adéquation entre le modèle national et l’idéal.
 
Le romantisme allemand pressentait ce que Teilhard de Chardin énoncera clairement: l’être humain un jour assumera toutes les nuances des civilisations. C’est le sens du fédéralisme universel, auquel Teilhard de Chardin adhérait aussi. Toutes les traditions, tant familiales que régionales ou nationales, sont appelées à la plénitude de leur maturation - et à trouver, à leur frontière, l’humain complet, total.
 
Pour éveiller la conscience de chacun conformément à sa nature, il faut en passer par l’art, et le romantisme a aussi fait de la pédagogie un art, davantage qu’une science. Seul l’art développe l’individu sans le contraindre à des structures préétablies, en lui laissant la liberté de sa nature propre.

07:57 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Très intéressant, Rémy. Je comprends bien ce propos. J'ai pratiqué une telle pédagogie. Etant romantique, je l'ai portée dans mon développement personnel. J'ai mis cela en pratique dans ma philosophie des soins naturels, et dans l'enseignement. J'ai repris à mon compte la phrase d'Aristophane:

"Former, ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu."

Toutefois j'ai appris la limite de cette pédagogie. L'humain n'a pas tout en lui, il a aussi besoin d'apprendre et d'incorporer des données, qui deviendront effectives s'il les "greffe" dans son propre mouvement intérieur.

Pour moi Mai 68 (je mentionne cette cet événement pour ses conséquences entre autres sur la pédagogie) a été un rejet du formalisme que vous mentionnez et que la pédagogie utilitariste prônait, c'est ainsi que j'en vois la part la plus essentielle. Mais la liberté, le libéralisme individuel, a aussi besoin de balises, donc de délimitations (ce qui suppose la limite de soi, le non-soi étant dé-limité) sans quoi tout devient possible au-delà de toute morale même. Mais tout n'est pas possible. Je ne peux voler. Je ne peux être à la fois moi et l'autre. Je ne peux être ici et là-bas simultanément.

Ce qui me paraît manquer dans cette sorte de suprématie de l'individu et de positivisme de la personne où nous sommes aujourd'hui (exemple: choisir son genre comme on choisirait un habit), ce qui me semble manquer aux philosophies de la déchristianisation, c'est la reconnaissance et l'acceptation de la limitation de l'individu, ou du groupe. La référence à un dieu pose le principe de la limitation, ce qui me paraît nécessaire pour rendre un humain complet. C'est la zone étrange de la limitation qui contient tout le reste du possible.

Écrit par : hommelibre | 12/12/2013

Personnellement, John, je pense que les lignes structurantes de la personnalité sont déjà présentes en germe, et qu'en leur sein le sens moral et donc celui des limites au désir l'est également. Pour moi l'important est de leur permettre de se déployer. Gusdorf ne parle pas des moyens spécifiques à cet égard à la pédagogie, mais pour le romantisme en général, il insiste avec raison sur l'importance de l'image, qui donne précisément un contour à ce qui dans l'âme ne peut pas se dire directement. Dans la pédagogie, l'image est également très importante, en ce qu'elle déploie un germe au sein de la structure qu'elle propose sans pour autant poser des limites théoriques. Celles-ci en effet sont assez illusoires et peuvent servir à réprimer des personnalités et donc à imposer des dogmes, puisqu'elles peuvent émaner d'une doctrine toute faite, ce que hélas elles font la plupart du temps. L'image donne un cadre sans donner de contrainte théorique, un cadre souple, varié, qui n'a jamais rien de définitif, puisqu'il dépend à chaque fois de ce qui est déployé en son sein. Ce qu'il faut éviter en éducation, c'est l'intellectualisme, le dogmatisme, la délivrance d'une doctrine générale comme si elle était la vérité, même dans l'idée de poser une limite. Mais la limite de l'un n'est pas celle de l'autre, à cet égard on observe souvent que des adultes imposent leurs limites à des enfants qui en fait sont aptes à les dépasser sans dommage (ou alors au contraire imposent des limites qui ne signifient rien, puisqu'elles sont au-delà des possibilités des enfants).

Écrit par : Rémi | 13/12/2013

Les commentaires sont fermés.