26/12/2013

Le merveilleux scientifique et la France conquérante

On a beaucoup essayé, ces dernières années, de réhabiliter le merveilleux scientifique - la science-fiction française d’avant-guerre, qui partait de la science moderne pour créer du fabuleux et s’efforçait, 1521270_607662299304680_1515288349_n.jpgen réalité, de ranimer le romantisme au sein du scientisme régnant. Car le naturalisme avait obligé la pensée à se lier aux phénomènes qu’on pouvait observer, mais la science-fiction voulait les extrapoler - et, ce faisant, elle réhabilitait, au fond, le Père Noël, mais à condition qu’il voyage en vaisseau spatial!
 
Elle se lia, du coup, au surréalisme, tout en demeurant en principe l’héritière des philosophes classiques, qui faisaient des peuples occidentaux, dotés de l’esprit rationaliste nécessaire, pensait-on, aux grandes découvertes nouvelles, les guides obligatoires de l’humanité sur la voie du progrès! Condorcet avait désigné explicitement les Français et les Anglais. (Ainsi est né, en vérité, l’esprit colonialiste.)
 
Dans les milieux intellectuels français, sous la Troisième République, ces idées étaient assez répandues - comme j’ai pu l’expérimenter en écrivant mon livre sur Victor Bérard, helléniste distingué, ancien élève de l’École Normale Supérieure, qui détestait l’Allemagne et son romantisme, et pensait que les Français devaient civiliser les Arabes en les gagnant à leurs idées propres.
 
de1af329787717267b237a2caa8a2b7f.jpgJ’ai vécu, à Paris, près de la Porte Dorée, où on peut admirer une belle statue dorée de la France civilisatrice - sorte de Pallas Athéna appelée à éclairer les peuples de ses lumières. Une jolie fontaine de faux marbre est à ses pieds, et l’eau de la science universelle apparemment y coule. À sa droite, de l’autre côté de la rue, s’élève un bâtiment qu’on nommait autrefois le Musée Colonial, et qui s’appelle à présent le Musée des Arts Africains et Océaniens: c’est plus chic. À quelques dizaines de mètres derrière, hasard ou non, se dresse le grand rocher du zoo de Vincennes!
 
C’était toute une époque. Jules Ferry, lui-même, était alors convaincu que l’école de la République était faite pour civiliser l’univers. La tour Eiffel, érigée à l’occasion de l’Exposition Universelle, participe du même esprit, puisque sa mission était de montrer au monde stupéfait le niveau technique inouï de la France - et, dans le même temps d’envoyer des ondes radiophoniques susceptibles d’unir intimement les esprits de toute la nation!
 
Cet enthousiasme, il faut l’admettre, s’est atténué, à la suite du déclassement de la France au profit des États-Unis. L’idée n’a pas disparu, mais elle a donné lieu à des certitudes moins franches. Le merveilleux scientifique a été remplacé par une science-fiction souvent psychédélique, développée en imitation des Américains mais au sein de laquelle la science apparaissait de plus en plus comme un alibi. La littérature officielle, au contraire, s’est recroquevillée sur le psychologisme traditionnel, inventant l’autofiction; la cassure a été approfondie, entre le peuple et les élites. La nostalgie du merveilleux scientifique fait peut-être écho à l’aspiration à retrouver l’unité perdue…

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