10/01/2014

Gravité et bouffonnerie, ou dignité de l’imagination libre

AndreBreton.jpgLe naturalisme ayant dominé la France au cours du dix-neuvième siècle, les amateurs d’imaginaire ont souvent pris le contre-pied de ses présupposés en rejetant toute forme de logique perceptible dans leurs évocations: ainsi est né le surréalisme, puis la littérature de l’absurde.
 
Sans doute, les âmes les plus ardentes ont saisi qu’une logique nouvelle pouvait se dégager dans ce monde en apparence irrationnel: André Breton en a parlé. Mais peu sont réellement parvenus à lui donner forme. Et, en général, ils s’écartaient du tronc majoritaire, s’esseulaient: ainsi en fut-il de Charles Duits et de Blaise Cendrars. Car faire des discours pour prétendre à une logique supérieure et cachée est joli et sympathique, mais la mettre en œuvre est autrement difficile, et en réalité choque bien plus la sensibilité dite bourgeoise que de ne faire qu’en parler. Hugo et Flaubert, en leur temps, l’avaient constaté, avec les Contemplations et la Tentation de saint Antoine.
 
La science-fiction, de son côté, a essayé de concilier le rationalisme scientifique avec l’imaginaire, et tant, en réalité, que les machines ne sont apparues que comme des béquilles rhétoriques pour ouvrir à un espace autre, on a pu admirer la poésie de ce genre nouveau; mais à partir du moment où elle a prétendu soumettre réellement l’imagination aux théories à la mode parmi les savants, elle a perdu sa fraîcheur, son inspiration première, et s’est étiolée.
 
Cependant, une manière de se défendre de prendre des images assez au sérieux pour en faire un tissu mythologique est, depuis longtemps, l’esprit de bouffonnerie. J’y ai déjà fait allusion à propos des 1312528-Crébillon_fils.jpgopéras dont on ne respecte pas le fond fabuleux, pour les transposer dans un contexte social réaliste. L’idée de se moquer de la mythologie pour en parler sans paraître infantile remonte à assez loin, et les anciens Grecs y tendaient déjà. Le burlesque excessif a été, à cet égard, condamné par le classicisme, en France, mais La Fontaine avait toujours vis-à-vis des fables une distance humoristique qui bientôt s’amplifia, chez Voltaire, ou Crébillon fils. Or, la tendance existe toujours, ou même est réapparue au vingtième siècle, car le romantisme exigeait une adhésion plus profonde au monde imaginal. Par certains aspects, le surréalisme a été différent du romantisme justement sous ce rapport, et la science-fiction française a été également marquée par cette orientation particulière.
 
À vrai dire, un peu d’humour ne messied pas, face aux mythes stéréotypés; cela peut alléger leur lourdeur. Mais il ne faut pas en faire un dogme, quelque chose de systématique, qui ferait des fables des fantaisies gratuites: de la conviction de l’auteur dépend l’adhésion du lecteur, et, comme eût dit Flaubert, il ne faut pas conclure, mais laisser un doute: est-ce une plaisanterie, est-ce sérieux? Les blagues les plus drôles, disait Casanova, sont celles qui sont faites sans rire. L’ambiguïté doit être laissée. L’imagination, tout en émanant de l’être humain, touche à de profonds mystères.

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