18/01/2014

Éducation et nationalisme: royautés et républiques

Ingres,_Napoleon_on_his_Imperial_throne.jpgIl existe une tendance à inviter à la vénération des figures qui ont rendu la France puissante. Même au sein de la République, on vénère Henri IV, Louis XIV, Napoléon, et l’histoire enseignée à l’école en porte la marque. Je dois dire que, d’un strict point de vue pédagogique, cette tendance me semble plutôt ambiguë, pour ne pas dire plus. Il faut savoir si réellement l’exemple qu’on entend donner aux enfants est celui d’hommes puissants, certes, mais qui se sont souvent mal comportés - et qui, de surcroît, suscitent nécessairement des vocations problématiques: tout le monde ne pouvant pas devenir roi ou président, l’ambition en crée inévitablement des conflits - une concurrence âpre -, et nuit profondément à la fraternité. Je suis pour ma part persuadé que les luttes incroyables qui ont opposé les révolutionnaires français sont largement dues au culte de la personne royale répandue parmi eux par leur éducation, qui était plus ancienne que leurs choix théoriques. Chacun soupçonnait son prochain de vouloir devenir prince parce que chacun au fond rêvait de l’être - quoique souvent sans se l’avouer. Les désordres de la République sont à mes yeux largement liés à cette religion du Monarque.
 
Une éducation réellement républicaine devrait choisir mieux ses modèles, et s’imposer déjà de ne pas les chercher seulement dans la tradition nationale. Car la nation se recoupe moins qu’on croit avec la valeur éthique; toute union entre les hommes, quelle que soit la moralité qui l’anime, est une recherche de puissance sur la nature. En soi, elle est utile - voire nécessaire -, mais le groupe n’agit pas forcément selon des habitudes justes, des lois judicieuses. Prendre pour exemple ceux qui l’ont dirigé n’est donc pas forcément légitime, même quand ils l’ont fait avec force, permettant l’unité du peuple et les conquêtes sur l'étranger.
 
Rousseau avait raison de préférer les modèles tirés de l’histoire romaine, notamment pour sa partie républicaine. Même au Moyen Âge, les chevaliers bretons étaient volontiers, à cause de leur noblesse d’âme, préférés aux Romains, qui pourtant avaient dominé le monde - et l’effet pédagogique en était à
Marques_Cinq_Mars.jpgmon avis plus grand. Le christianisme, en proposant des saints généralement dégagés de la nationalité et de la politique, promus à l’éternité par leurs seules vertus, avait un souci comparable - même s'il avait le défaut de trop promouvoir les prêtres et de laisser perplexes, ainsi, nombre de laïcs.
 
Ce culte des hommes forts de la nation tend à rendre service à l’État - plus qu'à l'individu, dont il flatte simplement les instincts, au lieu de le porter vers un idéal. Or sur le long terme, l’esprit républicain, je crois, en souffre. Les romantiques en étaient conscients: Alfred de Vigny, qui détestait le centralisme institué par le cardinal de Richelieu, proposait de vénérer Cinq-Mars, dernier représentant des chevaliers au cœur noble; Schiller promouvait Guillaume Tell, qui s’était sacrifié à la liberté sans diriger des peuples, sans commander à des armées glorieuses: la Suisse a de tels héros. Le major Davel, en pays de Vaud, est semblable. En Italie, Garibaldi. En Corse, Paoli. Il faudrait, comme on dit, changer de paradigme.

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