24/01/2014

Naturalisme et merveilleux en France

1457551_481710271947988_761958988_n.jpgJ’ai déjà évoqué ici cet écrivain remarquable, Serge Lehman, qui a beaucoup fait pour détruire les arguments selon lesquels le superhéros n’est pas digne de respect d’une part parce qu’il aurait un lien avec le surhomme nietzschéen, d’autre part parce qu’il est propre à la culture américaine. Pour moi, je ne le cache pas, au-delà des idées apparentes, ces arguments émanent surtout d’une réaction, plus ou moins consciente, contre la tendance au mythologique, que spontanément on rejette, notamment en France, et plus généralement en Europe. On en trouve bien d’autres, à l’occasion.
 
Fréquemment, par exemple, on relie le merveilleux au catholicisme médiéval, et donc à l’ancien régime et à l’obscurantisme religieux. C’est ce qu’on a reproché à Robert Marteau, qui faisait des poèmes en l’honneur des figures iconiques du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque. On peut bien stigmatiser ses idées, ses penchants; ceux de Céline, qui souvent étaient pires, ne furent pas suffisants pour faire rejeter ses romans, fondés sur le naturalisme.
 
Inversement, au sein du catholicisme, devenu lui aussi assez sec, Teilhard de Chardin a été rejeté à cause de son imagination panthéiste et universaliste, confinant à la science-fiction.
 
Si cette dernière est souvent rejetée comme étant d’origine anglo-américaine, au dix-neuvième siècle, l’imagination romantique était au contraire regardée à Paris comme trop allemande: Charles Nodier en a parlé. Barbey d’Aurevilly pourfendit La Tentation de saint tales of the arabian night 2.jpgAntoine de Flaubert parce qu’elle ressemblait trop, selon lui, au style qu’il disait allemand du Second Faust de Goethe! Richard Wagner est commode, à cet égard, puisqu’il s’est fondé sur la mythologie germanique et qu’il a été beaucoup utilisé par Hitler dans sa propagande: il focalise sur lui plusieurs arguments qui justifient le rejet du merveilleux que dans ses opéras il a déployé. On s’efforce donc souvent de réinterpréter ses histoires dans un sens réaliste.
 
La tradition gnostique de l’Islam, qui fait entrer l’esprit de logique dans le monde des anges et des djinns, heurte également certains esprits, qui lient ce trait aux conflits politiques entre l’Est et l’Ouest: Maurice Dantec par exemple était dans ce cas - alors qu'on trouve une science des êtres du monde spirituel aussi en Inde, et plus généralement en Orient.
 
À mon avis, on a toujours de bons arguments contre le merveilleux. Mais le rapport qu’on entretient avec lui relève davantage d’une réaction spontanée. Le rationalisme ne pratique pas forcément la raison: il a aussi une sensibilité qui le dresse instinctivement contre le monde du rêve. Or, dans la sphère intellectuelle, cela peut s'ériger en dogme.

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