28/01/2014

Dieudonné

dieudonne.jpgDieudonné n’avait jamais, dit-on, payé aucune de ses amendes, trouvant la loi injuste ou les juges iniques; mais à cela en principe il faut réagir en citoyen, en demandant à ce que la loi soit changée. Une fois qu’on est condamné, le contrat social, eût dit Rousseau, fait qu’il faut s’exécuter. Le ministre de l’Intérieur s’est peut-être senti bafoué. Et la situation a pu être tendue par les crimes horribles de Mohammed Merah. Finalement, l’humoriste a retiré de son spectacle ce que les juges lui reprochaient, et il a pu le jouer à nouveau.
 
Cet épisode a montré qu’il y avait en France une atmosphère déplorable, et il est évident, pour moi, qu’un malaise existe, qui ne relève pas simplement de l’antisémitisme, ou même de l’antisionisme. Je voudrais, pour tenter d'approfondir la chose, évoquer un souvenir personnel.
 
Quand j’étais petit, je passais certaines de mes vacances chez ma grand-mère, qui habitait Grasse. Or, elle m’emmenait sur les lieux où Martin Gray avait perdu sa famille, sa maison ayant brûlé dans un feu de forêt: une plaque avait été mise sur les lieux, qui rappelait, également, ce qu’avait vécu cet homme dans les camps de concentration, où il avait été placé comme Juif Polonais. Ma grand-mère y tenait beaucoup, parce que son père était lui-même juif. Sans doute, il n’avait pas été inquiété, à Limoges, durant l’Occupation; mais elle se sentait solidaire.
 
Cependant, je ne comprenais pas du tout pourquoi elle m’emmenait voir cet endroit. Je ne ressentais auc9782211035965 (1).jpgun rapport entre Martin Gray et moi, et, à vrai dire, elle n’était pas à même de me l’expliquer, étant, je crois, assez piètre pédagogue. Quand elle me parlait de ces événements, j’avais le sentiment qu’elle regardait le discours qu’on en fait comme une sorte d’obligation morale, une règle commune. Ce n’était pas vécu de l’intérieur. Elle me touchait davantage quand elle me disait que son père, médecin, avait soigné beaucoup de pauvres gratuitement, qu’il avait accueilli chez lui des Juifs poursuivis par la police de Vichy, ou qu’elle-même avait eu très peur un jour que, ma mère dans ses bras, elle avait été emmenée par des soldats allemands pour une vérification administrative.
 
Je crois qu’on parle mal, très souvent, des événements liés à l’holocauste, parce qu’on les désincarne, et qu’on n’émeut pas: on s’adresse à l’intellect, et on essaie sans passer par le cœur d’imposer une idée à la volonté. Je ne me serais pas moqué de Martin Gray et de ses souffrances; mais ma grand-mère n’était pas, elle-même, convaincante.
 
Il existe un petit livre que j’aime bien, sur ce sujet, fait d’un témoignage qui essaie de ressusciter une vision d’enfant, pleine d’images fortes, de mystères, de symboles, c’est Voyage à Pitchipoï, de Jean-Claude Moscovici: il permet réellement de vivre les choses de l’intérieur. L’énigme de la destination, crue une sorte de paradis, alors qu’il s’agissait d’un enfer, est frappante.
 
En outre, je dois le dire, le sentiment de partage de la souffrance humaine nécessite à mes yeux qu’on varie les sujets. Personnellement, j’ai été profondément ému par le drame cambodgien. J’en reparlerai, à l’occasion.

09:25 Publié dans Education, Société | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

26/01/2014

Captain Córsica en images (2)

Après le précédent éventail d’images de Captain Córsica, Régis Dabol s’est remis au travail pour nous offrir le plus beau des reportages sur ce superhéros méconnu. La première planche représente à la fois une étape du héros sur le chemin du combat et son engagement dans celui-ci. D'abord il s’arrête auprès d’un poulpe géant dont il a appris qu’à la grande surprise de la population il s’était échoué sur une plage puis il fonce vers l'ennemi:

06-07-08.jpg

La suite est expliquée dans les cartouches mêmes:

09-10-11-12.jpg

Pendant ce temps, Captain Córsica et Acalcor continuent leur bataille féroce:

13.jpg

La suite dans un prochain article, peut-être!

09:53 Publié dans Captain Córsica, Images | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

24/01/2014

Naturalisme et merveilleux en France

1457551_481710271947988_761958988_n.jpgJ’ai déjà évoqué ici cet écrivain remarquable, Serge Lehman, qui a beaucoup fait pour détruire les arguments selon lesquels le superhéros n’est pas digne de respect d’une part parce qu’il aurait un lien avec le surhomme nietzschéen, d’autre part parce qu’il est propre à la culture américaine. Pour moi, je ne le cache pas, au-delà des idées apparentes, ces arguments émanent surtout d’une réaction, plus ou moins consciente, contre la tendance au mythologique, que spontanément on rejette, notamment en France, et plus généralement en Europe. On en trouve bien d’autres, à l’occasion.
 
Fréquemment, par exemple, on relie le merveilleux au catholicisme médiéval, et donc à l’ancien régime et à l’obscurantisme religieux. C’est ce qu’on a reproché à Robert Marteau, qui faisait des poèmes en l’honneur des figures iconiques du christianisme, en les mêlant à la mythologie grecque. On peut bien stigmatiser ses idées, ses penchants; ceux de Céline, qui souvent étaient pires, ne furent pas suffisants pour faire rejeter ses romans, fondés sur le naturalisme.
 
Inversement, au sein du catholicisme, devenu lui aussi assez sec, Teilhard de Chardin a été rejeté à cause de son imagination panthéiste et universaliste, confinant à la science-fiction.
 
Si cette dernière est souvent rejetée comme étant d’origine anglo-américaine, au dix-neuvième siècle, l’imagination romantique était au contraire regardée à Paris comme trop allemande: Charles Nodier en a parlé. Barbey d’Aurevilly pourfendit La Tentation de saint tales of the arabian night 2.jpgAntoine de Flaubert parce qu’elle ressemblait trop, selon lui, au style qu’il disait allemand du Second Faust de Goethe! Richard Wagner est commode, à cet égard, puisqu’il s’est fondé sur la mythologie germanique et qu’il a été beaucoup utilisé par Hitler dans sa propagande: il focalise sur lui plusieurs arguments qui justifient le rejet du merveilleux que dans ses opéras il a déployé. On s’efforce donc souvent de réinterpréter ses histoires dans un sens réaliste.
 
La tradition gnostique de l’Islam, qui fait entrer l’esprit de logique dans le monde des anges et des djinns, heurte également certains esprits, qui lient ce trait aux conflits politiques entre l’Est et l’Ouest: Maurice Dantec par exemple était dans ce cas - alors qu'on trouve une science des êtres du monde spirituel aussi en Inde, et plus généralement en Orient.
 
À mon avis, on a toujours de bons arguments contre le merveilleux. Mais le rapport qu’on entretient avec lui relève davantage d’une réaction spontanée. Le rationalisme ne pratique pas forcément la raison: il a aussi une sensibilité qui le dresse instinctivement contre le monde du rêve. Or, dans la sphère intellectuelle, cela peut s'ériger en dogme.

14:55 Publié dans Lettres, Philosophie, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

20/01/2014

Pèlerinage de sainte Julie à Nonza

Nonza-village-1.jpgDurant mon voyage en Corse, je suis allé à Nonza, sur la côte occidentale du Cap. Un village légendaire pour ses galets noirs - et aussi parce qu’il abrite le souvenir de sainte Julie, une des patronnes de l’île, avec sainte Réparate et sainte Dévote.
 
J’aime Julie parce qu’elle est accompagnée d’une légende: comme elle ne voulait pas sacrifier aux dieux de Rome, le gouverneur lui fit trancher les seins, qui furent jetés par-dessus la falaise - et, à l’endroit même où ils tombèrent, naquit une source miraculeuse, à même de guérir maintes maladies, de rendre jeunesse et vigueur aux vieux corps, et qui toujours ruisselle.
 
Le culte rendu à sainte Julie s’accomplit dans une église baroque de style génois, colorée à souhait; sa statue est vermeille et dorée, et lui donne l’air d’une fée. Une autre sainte porte sur un plateau ses yeux, comme si elle pouvait les détacher et les plonger dans le mystère pour y distinguer les formes grandioses de la divinité.
 
On peut également se rendre à la fontaine magique, abritée aujourd'hui d'un édifice assez récent, en descendant quelques marches en contrebas de la route, sur le chemin de la plage. Je m’y suis rendu, et ai bu de son eau en rendant grâces à la sainte qui brille dans le ciel, parmi les astres! Je lui ai demandé de m’aider à régler quelques soucis de santé: puisse-t-elle m’avoir entendu! 
 
69562_10202214305453517_1743151749_n.jpgNaturellement, sa vie enseigne surtout le courage: il est un moment où à la pureté de ses pensées il faut être prêt à sacrifier beaucoup.
 
J’ai ressenti la même chose qu’en Asie: dans tout voyage il est une part de pèlerinage; on découvre les portes du monde divin que chaque pays a su se forger dans la nature par l’art. Le culte de saint Julie était simple et populaire, vif, émouvant. Je voulais, en Corse, m’initier aux mystères immortels de l’île!
 
Des mamelles de Julie coule, dit-on, le lait de la Voie Lactée, et il irrigue le pays, lui donnant force et courage, vitalité, aidant à former les montagnes, à faire fleurir les prés, à faire fructifier les arbres; les bouquetins en bondissent plus joyeusement, les oiseaux en chantent plus gaiement et les vaches en paissent plus paisiblement. Le cœur des hommes en est assaini, l’air en est rendu plus léger!
 
- Et puis, pour en revenir à ma marotte, l’anneau que porte Captain Córsica au doigt annulaire a la forme des deux seins de Julie, et il en sort des rayons fabuleux, qui consument les ombres maléfiques, guérissent les malades, rendent l’espoir aux déprimés! De couleur bleue, comme si la Lune y avait concentré son feu, il dissipe les sombres créatures des nuits impures - et dans son éclat se voit parfois Julie même, pareille au cristal, ou à l’éclair.

14:32 Publié dans Captain Córsica, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

18/01/2014

Éducation et nationalisme: royautés et républiques

Ingres,_Napoleon_on_his_Imperial_throne.jpgIl existe une tendance à inviter à la vénération des figures qui ont rendu la France puissante. Même au sein de la République, on vénère Henri IV, Louis XIV, Napoléon, et l’histoire enseignée à l’école en porte la marque. Je dois dire que, d’un strict point de vue pédagogique, cette tendance me semble plutôt ambiguë, pour ne pas dire plus. Il faut savoir si réellement l’exemple qu’on entend donner aux enfants est celui d’hommes puissants, certes, mais qui se sont souvent mal comportés - et qui, de surcroît, suscitent nécessairement des vocations problématiques: tout le monde ne pouvant pas devenir roi ou président, l’ambition en crée inévitablement des conflits - une concurrence âpre -, et nuit profondément à la fraternité. Je suis pour ma part persuadé que les luttes incroyables qui ont opposé les révolutionnaires français sont largement dues au culte de la personne royale répandue parmi eux par leur éducation, qui était plus ancienne que leurs choix théoriques. Chacun soupçonnait son prochain de vouloir devenir prince parce que chacun au fond rêvait de l’être - quoique souvent sans se l’avouer. Les désordres de la République sont à mes yeux largement liés à cette religion du Monarque.
 
Une éducation réellement républicaine devrait choisir mieux ses modèles, et s’imposer déjà de ne pas les chercher seulement dans la tradition nationale. Car la nation se recoupe moins qu’on croit avec la valeur éthique; toute union entre les hommes, quelle que soit la moralité qui l’anime, est une recherche de puissance sur la nature. En soi, elle est utile - voire nécessaire -, mais le groupe n’agit pas forcément selon des habitudes justes, des lois judicieuses. Prendre pour exemple ceux qui l’ont dirigé n’est donc pas forcément légitime, même quand ils l’ont fait avec force, permettant l’unité du peuple et les conquêtes sur l'étranger.
 
Rousseau avait raison de préférer les modèles tirés de l’histoire romaine, notamment pour sa partie républicaine. Même au Moyen Âge, les chevaliers bretons étaient volontiers, à cause de leur noblesse d’âme, préférés aux Romains, qui pourtant avaient dominé le monde - et l’effet pédagogique en était à
Marques_Cinq_Mars.jpgmon avis plus grand. Le christianisme, en proposant des saints généralement dégagés de la nationalité et de la politique, promus à l’éternité par leurs seules vertus, avait un souci comparable - même s'il avait le défaut de trop promouvoir les prêtres et de laisser perplexes, ainsi, nombre de laïcs.
 
Ce culte des hommes forts de la nation tend à rendre service à l’État - plus qu'à l'individu, dont il flatte simplement les instincts, au lieu de le porter vers un idéal. Or sur le long terme, l’esprit républicain, je crois, en souffre. Les romantiques en étaient conscients: Alfred de Vigny, qui détestait le centralisme institué par le cardinal de Richelieu, proposait de vénérer Cinq-Mars, dernier représentant des chevaliers au cœur noble; Schiller promouvait Guillaume Tell, qui s’était sacrifié à la liberté sans diriger des peuples, sans commander à des armées glorieuses: la Suisse a de tels héros. Le major Davel, en pays de Vaud, est semblable. En Italie, Garibaldi. En Corse, Paoli. Il faudrait, comme on dit, changer de paradigme.

08:11 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/01/2014

Michel Jeury et le temps éclaté

220px-Michel_Jeury,_dec._2010,_7emes_rencontres_de_l'imaginaire,_Sevres,_92,_France.JPGDans la revue littéraire en ligne Res Futurae de décembre 2013, un article intéressant portait sur Michel Jeury, écrivain de science-fiction que j’ai un peu lu, et que j’aime bien. Il était en particulier consacré à ses histoires qui faisaient éclater le temps et permettaient à des êtres humains d’y voyager et de se placer, ainsi, du point de vue de l’éternité. Un monde utopique alors se déployait, plein de couleurs flamboyantes, de décors splendides et oniriques, et d’une moralité que, à vrai dire, j’ai mal comprise, car l’auteur de l’article, Natacha Vas-Deyre, se contente de dire qu’elle se dresse contre les dérives du capitalisme, et qu’elle puise à l’attachement à la région natale (le département de la Dordogne); or, d’un autre côté, il est relaté que les héros de Michel Jeury s’attaquent à des disciples de Staline qui voyagent dans le temps pour contraindre l’univers à se soumettre au matérialisme historique de Karl Marx, de telle sorte que l’anticapitalisme ne semble pas résumer à soi seul ses idées. Peut-être qu’il est régionaliste et fédéraliste, dans la tradition de Denis de Rougemont
 
Bien que le thème du temps mis en pièces ait été inspiré par des réflexions de physiciens qui le disaient subjectif, le lien avec le surréalisme m’a paru patent; car la rupture de l’ordre apparent était censé, pour Breton et ses amis, affranchir l’imagination, et lui permettre de peindre un monde plus élevé, plus beau. On peut dire que, contrairement à ceux qui se sont contentés de briser l’ordre extérieur du réel, comme dans le Nouveau Roman - contrairement, aussi, aux surréalistes qui ont souvent fait dans les images baroques se succédant sans ordre -, Jeury a essayé de créer un monde à la mesure des aspirations secrètes de l’être humain. 
 
Cependant, s’il a bien rejeté le naturalisme, certains ont pu dire que son univers était confus - arbitraire. Le surréalisme a conservé sur lui du poids, par une forme d’agnosticisme et de relativisme qui s’interdit de conclure sur une image claire.
 
L’utopie émanant d’un cœur d’artiste apparaît, de fait, comme tout aussi subjective que le temps tel que le conçoivent les physiciens. Mais la conscience morale donne quand même une solidité à la vision, qui en devient objective. 3083195686.jpgLe temps subjectif s’imprègne inévitablement d’une logique morale, comme chez Dante: lorsqu’il parcourt les cercles du paradis et de l’enfer, il suit un ordre théologique qui fait éclater le temps historique au sein duquel les défunts ont accompli leurs actions. Si le temps éclaté ne s’organise pas de cette façon, c’est parce que la subjectivité du poète conserve en son sein l’objectivité du savant qui ne voit pas de sens moral aux lois mécaniques du monde; le mélange empêche les images fabuleuses de se déployer de façon claire. Il y a sans doute un moment où il faut choisir: soit l’utopie est présente et on est dans l’objectivité morale, soit on est dans la seule objectivité physique, et on ne peut plus parler d’idéal. En ce sens, l’agnosticisme du Nouveau Roman avait quelque chose de cohérent.
 
Cela dit, Jeury tendait réellement au mythologique, et c’est pourquoi je l’aime bien.

08:25 Publié dans Culture, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

12/01/2014

Degolio XXX: les origines de Fantômas

cyborg1.jpgDans le dernier épisode de cette effrayante série, j’ai évoqué les monstres mécanoïdes d’apparence humaine invoqués par leur créateur Fantômas contre le Génie d’or - dit aussi génie de Paris - et Captain Corsica.
 
À présent, ces cyborgs voyaient les ennemis de leur maître, auquel corps et âme ils étaient voués - dont ils étaient les esclaves. Car leur être profond, depuis leur transformation en hommes-machines, avait été confiné dans des ténèbres immenses, loin des corps qu’il avait autrefois habités. En secret, ils gémissaient de cette prison de noirceur dont ils ne pouvaient sortir - voyant que Fantômas les avait floués. Une autre conscience désormais logeait dans leurs membres, née de Fantômas même - ou introduite par lui depuis l’horreur de l’abîme. Et eux demeuraient impuissants, dans cette zone négative que l’ancien temps nommait les limbes.
 
S’ils s’étaient mis au service du spectre, autrefois, cela avait été pour l’argent - et aussi parce qu’il leur avait promis d’accroître leur puissance, de devenir des surhommes, d’acquérir les moyens de combler leurs désirs. Ils s’étaient dits qu’ils seraient ensuite assez malins pour s’arracher à l’emprise de leur maître. Hélas, celui-ci était bien trop malin, bien trop rusé pour eux: il avait vu clair en leur âme!
 
Il était, de fait, de très noble origine. Jadis, qu’on le sache, il avait appartenu à l’une des familles les plus distinguées de Rome: c’est lui qui, lieutenant du général Stilicon, avait eu l’idée d’attaquer Alaric et ses Goths le jour de Pâques, parce qu’ils le fêtaient, étant chrétiens. Rome se sentait trop au-dessus du christianisme pour se soumettre à ses règles: son salut lui semblait celui de l’humanité entière. Ce lieutenant de Stilicon, lui-même, adorait les anciens dieux, était un sectateur de Mithra: il se moquait de Jésus-Christ, et ne croyait qu’au Sol Invictus - lequel il situait au cœur de la Cité.
 
Alaric avait été vaincu - avant de mettre Rome à sac. Fantômas s’était alors exilé, et, plein de haine et d’esprit de revanche, il avait erré à la recherche de l’élixir d’immortalité - lequel il avait trouvé en se vouant aux puissances des ténèbres. D’elles, il avait reçu son nouveau nom, Itshifal: l’ancien sombra dans l’oubli; lui-même voulut fantômas 2.jpgqu’il fût effacé de la mémoire des mortels, si grand était son orgueil, et, dit-on, il assassina plusieurs personnes qui le connaissaient et le publiaient, et, plus tard, il le fit disparaître de toutes les annales et chroniques.
 
Son savoir était immense, son intelligence prodigieuse. Phénoménale était sa science des âmes. Entre ses mains les hommes n’étaient guère que des jouets; à sa guise il les maniait, comme des pantins.
 
Par une terreur sans nom, inspirée par la vision du gouffre auquel il avait couramment accès, avait-il enfoui les conscience qui s’étaient engagées à ses côtés: il les avait rejetées dans les caves du cosmos.
 
Quant à la force de ses cinq Cybernanthropes, elle était énorme. Une grande part de la science de l’abîme était entrée  dans leurs membres, y plaçant des forces arrachées à la Terre…
 
Or, la suite de ce récit ne pourra être dit qu’une prochaine fois.

09:10 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

10/01/2014

Gravité et bouffonnerie, ou dignité de l’imagination libre

AndreBreton.jpgLe naturalisme ayant dominé la France au cours du dix-neuvième siècle, les amateurs d’imaginaire ont souvent pris le contre-pied de ses présupposés en rejetant toute forme de logique perceptible dans leurs évocations: ainsi est né le surréalisme, puis la littérature de l’absurde.
 
Sans doute, les âmes les plus ardentes ont saisi qu’une logique nouvelle pouvait se dégager dans ce monde en apparence irrationnel: André Breton en a parlé. Mais peu sont réellement parvenus à lui donner forme. Et, en général, ils s’écartaient du tronc majoritaire, s’esseulaient: ainsi en fut-il de Charles Duits et de Blaise Cendrars. Car faire des discours pour prétendre à une logique supérieure et cachée est joli et sympathique, mais la mettre en œuvre est autrement difficile, et en réalité choque bien plus la sensibilité dite bourgeoise que de ne faire qu’en parler. Hugo et Flaubert, en leur temps, l’avaient constaté, avec les Contemplations et la Tentation de saint Antoine.
 
La science-fiction, de son côté, a essayé de concilier le rationalisme scientifique avec l’imaginaire, et tant, en réalité, que les machines ne sont apparues que comme des béquilles rhétoriques pour ouvrir à un espace autre, on a pu admirer la poésie de ce genre nouveau; mais à partir du moment où elle a prétendu soumettre réellement l’imagination aux théories à la mode parmi les savants, elle a perdu sa fraîcheur, son inspiration première, et s’est étiolée.
 
Cependant, une manière de se défendre de prendre des images assez au sérieux pour en faire un tissu mythologique est, depuis longtemps, l’esprit de bouffonnerie. J’y ai déjà fait allusion à propos des 1312528-Crébillon_fils.jpgopéras dont on ne respecte pas le fond fabuleux, pour les transposer dans un contexte social réaliste. L’idée de se moquer de la mythologie pour en parler sans paraître infantile remonte à assez loin, et les anciens Grecs y tendaient déjà. Le burlesque excessif a été, à cet égard, condamné par le classicisme, en France, mais La Fontaine avait toujours vis-à-vis des fables une distance humoristique qui bientôt s’amplifia, chez Voltaire, ou Crébillon fils. Or, la tendance existe toujours, ou même est réapparue au vingtième siècle, car le romantisme exigeait une adhésion plus profonde au monde imaginal. Par certains aspects, le surréalisme a été différent du romantisme justement sous ce rapport, et la science-fiction française a été également marquée par cette orientation particulière.
 
À vrai dire, un peu d’humour ne messied pas, face aux mythes stéréotypés; cela peut alléger leur lourdeur. Mais il ne faut pas en faire un dogme, quelque chose de systématique, qui ferait des fables des fantaisies gratuites: de la conviction de l’auteur dépend l’adhésion du lecteur, et, comme eût dit Flaubert, il ne faut pas conclure, mais laisser un doute: est-ce une plaisanterie, est-ce sérieux? Les blagues les plus drôles, disait Casanova, sont celles qui sont faites sans rire. L’ambiguïté doit être laissée. L’imagination, tout en émanant de l’être humain, touche à de profonds mystères.

15:08 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

08/01/2014

Captain Córsica en images

L’excellent artiste Régis Dabol a mis dernièrement en images plusieurs aventures de Captain Córsica, auquel j’ai consacré ici quelques textes.
 
D’abord, il a pensé illustrer, en reprenant quelques passages déjà écrits, la vie du héros telle qu’il la mène parmi les étoiles; une planche complète en est sortie:

ETUDE-10.jpg

Ensuite, il a représenté Captain Córsica survolant le massif corse et venant au secours du Génie d’or en perçant la montagne du rayon de ses yeux, ainsi que je l’ai raconté en conservant le point de vue néanmoins du vaillant génie de Paris, de telle sorte que Régis Dabol révèle ce qui se passait au-dehors au moment où mon héros s’apprêtait à subir la dévoration de l’araignée géante suscitée contre lui par Fantômas:
1545783_10201120773438016_767231370_n.jpg
On remarquera que son costume ne correspond pas exactement à ce que j’en ai dit. Il y a effectivement des variantes, soit parce qu’il en a plusieurs, soit parce que, étant de nature éthérique, il change aisément d’allure selon le regard qu’on porte sur lui: il est changeant, comme les couleurs de la robe des fées.
 
Régis Dabol a également représenté Captain Córsica dans une aventure non racontée, son combat à New York contre l’atroce Mecanic System - une sorte de conscience diabolique placée dans un corps mécanique, et qui terrorise la population:

1526399_10201119157037607_1619500829_n.jpg

Enfin, il s’est lancé dans une aventure plus complexe. Dans la première image (où l’on remarque qu'il a sur son costume une variante de l’emblème corse, ici remplacé par un B pour Bastia), le héros entend le message de sa secrétaire Dévote Réparate-Browne, elle-même en lien avec l'ange tutélaire de la Corse, qui vit à la cour de la Vierge cosmique, dans le Ciel (elle lui prête sa voix):

1489066_10152060002142420_1190179557_n.jpg

Elle lui révèle que les fuites radioactives de la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon, se sont matérialisées sous la forme d’un monstre particulièrement horrible:

1511319_10201126299656168_159547978_n.jpg

Qu’on voit encore mieux ici, la vision s’en précisant pour Captain Córsica même: de fait, les messages de sa secrétaire ne sont pas tant formés de mots que d’images qui en disent long:

1497702_10201126361217707_853011031_n.jpg

On voit alors Captain Córsica courir vers son vaisseau spatial:

1510516_10201118057770126_1458965906_n.jpg

Puis celui-ci, qui a changé de forme (étant fluide et métamorphe, à peu près comme le costume du héros - à moins que, par souci de réalisme, on veuille prétendre qu’il ait plusieurs nefs spatiales, et qu’il en change selon les besoins, ou selon leur état), au-dessus des mers asiatiques:

1479524_10201128512871497_1280789121_n.jpg

La suite une autre fois, peut-être! Et bravo à Régis Dabol! On peut dire qu’il est lui aussi un visionnaire.

09:15 Publié dans Captain Córsica, Images | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

04/01/2014

Auguste Blanqui et l’identité des mondes

1005605-Louis_Auguste_Blanqui.jpgAuguste Blanqui (1805-1881) est un socialiste français qui, partisan de l’insurrection violente, fut souvent mis en prison. Il y rédigea un ouvrage étrange, L’Éternité par les astres, qui postule l’existence de types immortels inlassablement répétés. Il alliait bizarrement la pensée de Goethe, qui postulait un type primordial à partir duquel la nature œuvrait pour le différencier à l’infini, et une philosophie mécaniste qui, ne voyant pas de solution de continuité entre l’idéel et le matériel, considérait les modèles ontologiques comme devant engendrer directement des formes sensibles. Or, comme ces types étaient en nombre fini et que l’univers était infini, les mêmes choses devaient se produire plusieurs fois. Ainsi, ailleurs, ou dans un autre siècle, on trouvait forcément des clones de la France, de la Suisse, de soi-même, de tout ce qu’on connaît!
 
Flaubert s’est moqué de cette idée, dans Bouvard et Pécuchet. Mais la science-fiction s’y est intéressée. Cela pourrait constituer un soubassement de La Planète des singes, roman de Pierre Boulle dans lequel il apparaît qu’il s’est produit les mêmes événements sur deux planètes différentes - car sur ce point il ne faut pas se fier au film de Schaffner, qui présente les cosmonautes comme n’ayant fait que revenir à leur point de départ. D’ailleurs le thème de la répétition à l’infini des mêmes concepts est explicitement présent, chez Boulle, les singes ayant justement la caractéristique de ne faire qu’imiter statiquement les hommes qui les ont précédés!
 
Le principe du clone qui accueillerait la même conscience que le modèle peut avoir également un lien avec cette doctrine. Voici en tout cas une citation de Blanqui: Tous les astres sont des répétitions d’une combinaison originale, ou type. Il ne saurait se former de nouveaux types. Le nombre en est nécessairement épuisé dès l’origine des choses, - quoique les choses n’aient point eu d’origine. Cela signifie qu’un nombre fixe de combinaisons originales existe de toute éternité et n’est pas plus susceptible d’augmenter ou de diminuer que la matière. Il est et restera le même jusqu’à la fin des choses, qui ne peuvent pas plus finir que commencer. (…) Notre terre, ainsi que les autres corps célestes, est la répétition d’une combinaison primordiale qui se reproduit toujours la même, et qui existe simultanément en milliards d’exemplaires identiques. (…) De là des milliards de Terres, absolument sosies, personnel et matériel, où pas un fétu ne varie, soit en temps, soit en lieu, ni d’un star-wars-episode-ii-02-87-g.jpgmillième de seconde ni d’un fil d’araignée. Du coup la bataille de Valmy se livre en ce moment dans des milliers de républiques françaises.
 
Une image pittoresque de l’univers - qui effectivement étonne, notamment parce que son auteur est plutôt affirmatif. Comment sait-il que les types sont en nombre fini? L’expérience ne montre-t-elle pas au contraire que chaque être humain est unique, a une identité bien distincte? L’éternité a-t-elle une capacité bornée, elle-même? N’est-elle qu’une grosse machine? Cela paraît arbitraire. On a le sentiment que Blanqui veut assimiler le monde intelligible, archétypal, de Platon à une bulle restreinte, apparue par hasard, et qu’il demeure avant tout matérialiste et mécaniste.
 
Son mélange de magie et de positivisme est en tout cas assez typique de la science-fiction, je crois.

08:50 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/01/2014

Couple et religion traditionnelle

110_BAL_17690.jpgCeux qui en couple se plongent dans des religions traditionnelles recherchent souvent une forme d’intimité intellectuelle qui les différencie du reste du corps social. Ils ont perçu qu’un couple fusionnel avait sa culture propre, et comme, néanmoins, ils n’ont pas eu la force de s’en créer une, ils se lient à des traditions anciennes, déjà établies, qui ne demandent en quelque sorte qu’à être adoptées.
 
À cela, la société répond souvent par un sentiment de scandale. Mais Teilhard de Chardin le disait: l’unité humaine devait amener à l’union de l’homme avec l’univers, mais devait en passer par l’unité au sein du couple, la fusion de l’homme et de la femme. Il faut donc partir du principe que la liberté, à cet égard, est indispensable, même lorsque dans les faits la tradition adoptée semble régressive. N’est-ce pas reculer pour mieux sauter? Car si, dans les faits, la liberté est réelle, et garantie par les lois, la singularité du couple finira par modifier la tradition adoptée dans un sens spécifique, qui se joindra au bout du compte au mouvement de progrès global.
 
Naturellement, l’équilibre du couple ne s’obtient pas seulement par  une forme de vie autonome; des dérives inquiétantes peuvent toujours être signalées - et la force publique intervenir. Mais elles ne peuvent pas être présumées à partir d’une coloration culturelle spécifique: en soi, une nuance spirituelle ne dit rien sur une dérive possible. De fait, un système moral théorique ne prouve rien sur la façon dont l’individu agit dans les circonstances de la vie. Une éthique en soi sublime peut ne jamais être appliquée par ceux qui l’expriment sans avoir le courage effectif d’en exécuter les clauses; un autre tableau moral moins brillant peut aussi bien ne pas être appliqué, et la conduite être bonne. À cet égard, inutile de s’illusionner sur ce que l’intellect est capable de présenter en théorie. Le comportement humain en dépend cent fois moins qu’on croit.
 
Ce qui réellement est prégnant, c’est la conscience morale telle que l’a façonnée émotionnellement l’éducation. Ce qui est conçu par l’intelligence reste comme dans une bulle, voletant au-dessus de 502px-Lorenzo_Lotto_061.jpgl’homme agissant. Ce qui fonde ce dernier est essentiellement l’exemple donné par les adultes fréquentés dans la prime enfance, d’une part, les images fortes distillées par l’éducation, d’autre part. Le reste est bien plus proche de la fumée inconsistante que les philosophes le croient, notamment quand ils s’énervent après des phrases contenues dans de vieux livres qui font l’objet d’une vénération abstraite, d’une forme de dévotion qui n’a qu’un impact assez indirect sur la vie réelle.
 
À la rigueur, les éléments de ces vieux livres qui ont un vrai effet sur l’âme sont ceux qui semblent à première vue ne ressortir qu’à la poésie: par exemple, dans le Coran, l’image de l’ange gardien notant les actions qu’on effectue durant sa vie. La conscience se déploie à partir de cette image bien souvent en dehors des doctrines claires, et de manière simplement conforme à l’exemple donné par les parents, ou par les récits par lesquels on a été frappé.
 
Il me paraît peu approprié de polémiquer à l’excès sur le contenu éthique des religions traditionnelles, par conséquent.

13:03 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook