07/03/2014

Le voyage lunaire chez l'Arioste

Ludovico_Ariosto_2.jpgAvant qu’en 1657 Cyrano de Bergerac fît paraître ses États et empires de la Lune, le poète italien Ariosto, dans son Roland Furieux, composé entre 1503 et 1532, avait déjà raconté une visite de la Lune par un de ses dignes chevaliers, Astolphe.
 
Il avait commencé par se rendre au sommet d’une montagne qui abritait le paradis terrestre, et y avait retrouvé les saints antiques, en particulier Jean l’Évangéliste, qui ensuite l’avait emmené, sur le char d’Élie, attelé à des chevaux plus rouges que la flamme, à travers la sphère de feu qui entoure la Terre jusqu’à la Lune: Toute cette région, dit le poète, brillait comme l’acier qui n’aurait eu aucune souillure. […] Là, Astolphe éprouva un double étonnement, ce fut de voir si grande cette région qui, depuis nos campagnes terrestres, semble une petite assiette; puis, en regardant en bas, de n’apercevoir que difficilement la terre et les mers qui l’entourent. Le manque de lumière faisait qu’en effet on la distinguait à peine. Les fleuves, les lacs, les campagnes, sont, là-haut, tout autres que ceux qu’on voit chez nous. Les plaines, les vallées, les montagnes sont toutes différentes. Il en est de même des cités et des châteaux. Le paladins n’avait jamais vu jusqu’alors, et depuis ne vit jamais rien de si beau. Il y a de vastes et sauvages forêts, où les nymphes chassent éternellement les bêtes fauves.
 
Diane étant liée à la Lune, on ne peut pas être étonné que les nymphes chasseresses qui formaient sa suite vivent sur l’astre des nuits.
 
Astolphe découvre bientôt quelque chose d’étonnant: la Lune matérialise les actions et les penchants des êtres humains, tout ce qui s’est perdu dans l’ordre spirituel, les chagrins, les vœux, les prières, les haines, les flatteries - devenues par exemple des hameçons d’or et d’argent -, et même le bon sens - Astolfo_sulla_Luna.jpgdevenu une vapeur subtile ayant la forme d’une montagne. Le monde moral a trouvé une apparence visible. Au contraire, ce qui est terrestre n’y existe plus. L’astre d’argent est le lieu où les métaphores sont devenues des réalités. Cela donne l’occasion à l’Arioste de plaisanter sur la véritable forme de ce à quoi les hommes sur Terre attachent tant d’importance, et aussi sur l’épaisseur du bon sens qui à l’insu de ses propriétaires a été égaré.
 
Mais le plus fascinant est la rencontre d’Astolphe avec les Parques, qui y vivent. Là filent-elles les destins, en soie ou en fibres hideuses selon qu’ils mènent au paradis ou à l’enfer; et de ces liens les hommes après leur mort sont entourés d’une façon qu’ils peuvent désormais clairement déceler. 
En outre, les Parques gravent le nom des défunts sur des plaques de fer, d’argent ou d’or, et un vieillard plein de célérité s’empresse de les jeter dans le fleuve du Pô, où elles sombrent dans l’oubli. Cependant, deux cygnes d’une blancheur de neige parviennent parfois à en sauver quelques-unes: recueillies par des nymphes dédiées à un temple, elles sont portées à l’immortalité. Le vieillard qui accomplit cette œuvre n’est autre que le Temps, ainsi que cela est révélé par le guide sacré d’Astolphe, saint Jean.
 
Le poème ensuite passe à un autre sujet et signale simplement un peu plus loin que le chevalier est redescendu sur la Terre. Cyrano de Bergerac s’inspirera évidemment d’Arioste, en décrivant plus en détail le séjour lunaire, et en le détachant davantage de la morale, mais en conservant la fantaisie de son prédécesseur.

08:21 Publié dans Exploration spatiale | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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