29/04/2014

Captain Córsica en images (5): de retour de la Lune rousse

L’excellent Régis Dabol a encore pu créer de magnifiques images du génie de la Corse éternelle. Elles racontent une de ses aventures les plus fameuses.
 
Car après avoir vaincu le gnome-œil, ce preux homme, Captain Córsica, s’en revint auprès des membres de sa famille habitant le ciel, et voici! sur la Lune rousse, ces immortels lui offrirent un heaume étrange, lui permettant de projeter autour de lui ses pensées sous forme de jets de feu, et d’entendre la voix de tous les esprits de la Terre - et donc de deviner à l’avance et de savoir à distance tout ce qui s’y accomplit:

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Les pensées qui voguent dans le monde élémentaire se relient à sa tête par ce moyen; il développe une science nouvelle, il perce les mystères les plus enfouis de la nature - et son œil pénètre toutes les âmes.
 
Il prend alors son envol, prêt à retourner au combat:

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Car si cette arme fabuleuse lui a été donnée, c’est parce qu’il avait un nouveau monstre à affronter, plus puissant que les précédents:

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Il pouvait jeter, en effet, une chape de plomb sur les cœurs, jeter les esprits dans l’obscurité, et le heaume de Captain Córsica reçu au ciel est le moyen qu’il possède pour résister aux pouvoirs psychiques de la créature - engendrée, comme Acalcor, par son oncle Ortrocos, mais, cette fois, d’une géante ignoble habitant les profondeurs de Los Angeles.
 
Par cette arme, le héros peut envoyer des ondes d’énergie spirituelle qui contrecarrent efficacement l’action du monstre - son propre cousin!
 
Cependant, avant de l’affronter, il se rend auprès d’une dame qu’il a bien connue, appelée l'Étoile Noire, et qui a établi sa base secrète à Doa:

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Il lui demande de bien vouloir l’aider, de faire équipe avec lui comme autrefois; car il craint, pour le coup, d’être impuissant face au monstre hideux. Malheureusement, elle le fait chanter; elle le tient dans un certain mépris, parce qu’il refuse de se plier aux pensées du monde, de les adopter, et qu’il demeure lié à un ciel qu’elle regarde comme obsolète. Pour elle les forces de la Terre seules ont encore un poids, une autorité, et il faut s’arranger avec elles; le sens moral lui-même n’existe que dans la relation avec autrui et le besoin qu’on éprouve de vivre en groupe, prétend-elle.
 
Or, le Captain de la Corse a une bien plus haute idée de la justice, pour lui une étoile qui brille en soi dans le firmament:

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Mais après avoir combattu à ses côtés, cette héroïne a connu une sorte de déchéance, son âme a été infectée, elle a trop fréquenté les puissants de la Terre, et a sympathisé avec l’ennemi dans les combats qu’elle avait avec lui: elle s’est laissée convaincre qu’elle n’était pas si différente de lui, ainsi qu’il le disait!
 
Reviendra-t-elle sur sa décision? Rien n’est moins sûr. Le prochain combat de Captain Córsica risque d’être extrêmement difficile.

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25/04/2014

L'Homme qui rit, Elephant Man

9782253160823-T.jpgL’Homme qui Rit était le dernier grand roman de Victor Hugo que je n’avais pas lu, et les intellectuels distingués de Paris disent souvent que c’est le meilleur, peut-être parce que c’est le seul qui n’ait pas eu de succès à sa sortie. Hugo l’expliquait en disant qu’il avait trop cherché l’épopée, que le public avait décroché. Mon impression est plutôt qu’il a trop discouru, qu’il n’a pas assez raconté. Le point culminant du récit est en soi un discours, celui de Gwynplaine à la Chambre des Lords: de façon un peu inattendue, aucune de ses pensées allant dans ce sens n’ayant été réellement présente jusque-là dans le roman, il s’en prend aux riches et défend les pauvres, et les nobles y répondent par un immense éclat de rire. Or, la vérité est que Victor Hugo déclenchait les mêmes réactions à la Chambre des Pairs quand il y évoquait l’enfer social dans lequel les pauvres étaient jetés, et au bout du compte ce roman semble être une allégorie renvoyant à lui-même.
 
Cela se mêle toutefois à une histoire intéressante, celle d’un théâtre ambulant dans l’Angleterre du dix-septième siècle, comportant une aveugle à l’âme pure et un homme au visage difforme, transformé par l’art diabolique de sortes de jésuites quand il était petit: c’est l’origine du Joker, le célèbre méchant de Batman! Car sa bouche a été ouverte jusqu’aux oreilles. Le petit théâtre raconte des histoires cosmiques et mythologiques qui font plaisir à voir. Cela rappelle Milton, annonce Blake.
 
Mais ce qui m’a toujours troublé est la série de liens que j’ai cru voir entre Hugo et le cinéaste David Lynch et ce roman n’y fait pas exception: un rapprochement avec Elephant Man pourrait facilement être effectué. Le théâtre ambulant montrant des monstres et comportant de la mythologie créée par le directeur est bien un trait commun, puisque le maître de John Merrick évoque les éléphants qui auraient piétiné sa mère alors qu’elle était enceinte et l’auraient ainsi, lui, déformé. La différence est bien sûr que cette fable est prise en mauvaise part par Lynch, comme uThe Elephant Man 3.jpgne tromperie, une diffamation qui pèse sur la conscience de l’homme-éléphant. Mais il y a aussi le spectacle plein de merveilleux auquel ce dernier assiste, à la fin du film. Peut-être au reste qu’Hugo avait plus qu’il ne le disait de la réticence face au fabuleux, notamment s’il était de cette nature, lié aux métamorphoses, comme dans l’antiquité grecque. Il aimait plus sincèrement les anges, et à la fin de ce roman, comme à celle des Misérables, un de ces êtres célestes apparaît dans le ciel pour accueillir Gwynplaine qui se suicide; or, l’homme-éléphant pareillement se tue et rejoint selon David Lynch sa mère devenue une sorte d’ange, une dame du ciel. Et le héros de Hugo voulait en réalité suivre dans la mort sa bien-aimée.
 
Le regret de l’enfance pure, non difforme, est présent dans les deux cas. Mais la rencontre avec la femme séductrice, noble et gracieuse, également. De nouveau une différence existe: la dame chez Hugo est mauvaise, chez Lynch elle est bonne et compatissante.
 
Les points de convergence sont quand même étonnants.

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23/04/2014

Olaf Stapledon et l’âme des nébuleuses

3163231.jpgAprès avoir découvert, au bout de l’univers et dans le futur, que les étoiles étaient vivantes et douées de conscience, le narrateur de Star Maker (1937), d’Olaf Stapledon, va plus loin encore: cette fois, ce sont les nébuleuses dont il perçoit l’âme. Elles existaient surtout au début de la création; peu à peu elles se sont dissoutes et ont laissé place aux corpuscules nés d’elles-mêmes, plus solides. Mais chacune était à l’origine - et encore à présent pour celles qui demeurent - des êtres vivants distincts, possédant une volonté, un sentiment, une pensée.
 
Certaines du reste se sont affrontées, étant d’un caractère antagoniste, et un long développement finalement supprimé de Star Maker a donné lieu à la publication d’un roman posthume sur ce sujet, Nebula Maker (1976), qui raconte que ces êtres cosmiques, comme les étoiles, accomplissent une grande danse aux motifs étranges mais esthétiques et harmonieux - mais que certains deviennent voraces, commençant à se nourrir du corps des autres, et qu’il s’ensuit des guerres.
 
Le roman se focalise en particulier sur deux nébuleuses aux personnalités antithétiques, Bright Heart (Cœur Brillant), semblable à un saint, détaché du monde et aspirant à se fondre dans la présence divine, et Fire Bolt (Foudre Flamboyant), vrai révolutionnaire cherchant à transformer l’espace environnant pour le rendre plus beau. Ce sont les deux attitudes que Stapledon regardait comme les plus profondes de la conscience en général: Prométhée, saint Paul. Le saint est finalement martyrisé parce qu’il prêche la paix, tandis que le révolutionnaire change brutalement le visage du cosmos.
 
Cependant, ce dernier s’écroule peu à peu, pris de vieillesse. Dès lors le peuple des nébuleuses cherche à instaurer la paix et l’harmonie, mais s’affronte pour savoir comment il faut s’y prendre, et son déclin devient fatal: on retrouve à ce moment le fil de nebuleuse-helix.jpgStar Maker, les luttes entre les nébuleuses les ayant tuées et amenées à être remplacées par des corps issus d’elles.
 
Stapledon s’efforce d’expliquer de l’intérieur l’évolution physique, telle que la science la représente: il entend lui donner des enjeux moraux, et montrer qu’en rien les objets matériels n’évoluent poussés seulement par des lois extérieures; c’est à partir de leur âme, cachée à la conscience humaine, que les objets cosmiques se transforment.
 
Face à une science qui établit des faits irréfutables, mais néglige de donner de l'âme au cosmos, du sens, qui pense même que lui en attribuer détourne des faits positifs et les rend mensongers, Stapledon entend montrer que l’exactitude factuelle n’empêche absolument pas l’existence et la perception de l’esprit des choses: il suffit d’avoir du génie pour retrouver l'ancienne mythologie au sein de la science moderne. Programme profondément romantique, rendu d’autant plus difficile au vingtième siècle que la science a multiplié les révélations de faits inconnus jusqu’alors, et que nombre d’entre eux semblent contredire les vieux systèmes mentaux. Mais le refus du matérialisme et l’inspiration poétique peuvent faire des miracles, et Stapledon en est une manifestation assurée!

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21/04/2014

Ballet et matérialisation de la vie morale: le Bolchoï à Genève

4074-Laminated-White-Dakini__36755.1321548819.1280.1280.jpgDans le Dhammapada, recueil de paroles canoniques du Bouddha, celui-ci déclare que les bonnes actions qu’un homme a accomplies durant sa vie l’accueillent après la mort avec joie, comme des personnes de sa famille, dont il serait resté longtemps éloigné: elles s’animent, deviennent des êtres vivants, doués de conscience.
 
Elles sont aussi représentées comme des fées, des êtres célestes féminins accueillant les héros: telles celles qui dans les châteaux mystérieux prenaient soin des chevaliers de la Table Ronde, chez Chrétien de Troyes, ou les houris de l’Islam. Dans le bouddhisme du Petit Véhicule, elles sont les apsaras qui entourent Indra, roi des dieux et de la quatrième sphère céleste - au fond celle du Soleil. Or, le ballet royal khmer, on le sait, a pour principe essentiel de placer sur la scène ces apsaras, et de leur faire danser leur combat contre les démons, qui figurent en réalité les mauvais instincts, les penchants pervers de l’être humain.
 
Il ne faut pas y voir une simple allégorie: l’âme est réellement traversée, dans la spiritualité orientale, par des esprits. Le cœur humain est le lieu d’une lutte entre le bien et le mal, disait Dostoïevski: et il s’agissait de polarités objectives, existant dans le monde sous forme d’entités invisibles. Le théâtre asiatique a continuellement cherché à faire apparaître ce conflit occulte par le moyen de la danse, des costumes, des décors, de la musique, du chant, des vers; dans le monde de l’âme, nul prosaïsme n’est possible.
 
La réalité est que le ballet occidental, en particulier russe, a la même source. J’ai vu, récemment, au Grand Théâtre, à Genève, trois petits ballets de Diaghilev représentés par la troupe du Bolchoï, rassemblés en une seule soirée. Les esprits de l’amour étaient des danseurs vêtus de couleurs flamboyantes, dans le premier, inspiré de l’univers des Mille et une Nuits. Le deuxième évoquait les chopiniana_2268_photo-marc-haegeman.jpgsylphides, esprits féminins de l’air: elles entouraient, dans une atmosphère lunaire, un poète dont elles prenaient soin, dont elles se faisaient désirer sans chercher à le tromper mais en développant en lui les forces vitales nécessaires à la faculté imaginative. Situées au-dessous des fées solaires, les nymphes de la Lune font du corps un objet vivant: elles l’animent. Elles créaient des figures de fleurs, de châteaux enchantés, rappelant les visions de Ludwig Tieck sur l’astre d’argent. Les costumes, les décors, la lumière assumaient pleinement le sujet: l’esprit de la Lune cherchait à s’incarner sur scène. Cela m’a davantage plu que les opéras mythologiques plus ou moins dénaturés que j’y avais vus auparavant!
 
Quant au troisième petit ballet, il représentait une scène guerrière hiératique, inspirée par le folklore polovtsien: c’était très beau. Les guerriers semblaient habités par des forces plus grandes qu’eux, qui sont celles de la tradition dont ils émanaient! Lorsqu’un homme danse, il est semblable à un ange: son corps est mêlé à quelque chose de supérieur. C’est à cause de cela que les héros doivent danser! Aucun dieu n’a jamais parlé si ce n’est en vers; tout mouvement en l’Olympe est une danse.

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18/04/2014

Degolio XXXVI: le salut du cyborg

baron-francois-gerard-genie-s-elevant-malgre-envie.jpgDans le dernier épisode de cette épique série, nous avons laissé nos deux héros, le Génie d’or - bon ange de Paris, secret gardien de la liberté, statue de la Colonne de Juillet ayant pris vie - et Captain Corsica - divinité tutélaire de la Corse, chevalier étincelant de ses saintes patronnes, fils de Cyrnos le Preux -, alors qu’ils avaient remarqué que l’un des cinq cyborgs de Fantômas, qu’ils avaient détruits, respirait encore, et qu’il fallait s’occuper de lui, essayer de le sauver!
 
Ils s’approchèrent, et voici! l’homme-machine appelé F4C, et qui avait vu son plastron d’acier arraché par les puissants doigts de Captain Corsica, avait les yeux grands ouverts, et regardait, effrayé, à travers le plastique transparent de sa visière, les deux fils du Ciel. Il respirait, et, horreur! l’on voyait, à travers les os ensanglantés de sa cage thoracique, ses poumons se gonfler et s’aplatir alternativement. Mais le plus affreux était qu’il n’avait plus ce regard vide, blanc, des mécanoïdes, mais avait retrouvé celui d’un homme ordinaire - plein de souffrance, de peur, d’angoisse, de doute. Il se sentait mourir: l’air lui manquait, un froid terrible l’étreignait. Il paraissait supplier les deux hommes, et en même temps le Désespoir le recouvrait de son plus noir manteau, puisqu’il se souvenait qu’il les avait combattus, et pensait qu’il n’avait à attendre d’eux aucune grâce, nulle merci.
 
Or, il se trompait. Dès que Captain Corsica eut vu son état, il le signala au Génie d’or. Ayant aussitôt constaté la chose, celui-ci leva son sceptre et entoura le corps du cyborg d’une diffuse clarté, jaillie de sa gemme verte: il le plaça dans une sorte d'œuf d’énergie. Il annonça que cela le maintiendrait en vie le temps de le soigner, si l’art de guérir dans cette contrée était assez répandu: car pour lui, il n’avait pas les talismans nécessaires, et il doutait que les hommes mortels, malgré toute la technologie de leurs hôpitaux, en fussent capables. Alors Captain Corsica dit qu’il connaissait la solution, qu’il savait qui pourrait soigner et reconstruire cet être: dans le palais de son père vivait un mage, un médecin, qui tenait son art des étoiles, et son autorité de Cyrnos même; avec les nains de la tn_divinite0001.jpgmontagne qui lui avaient refait son fusil il pourrait, certainement, lui reconstruire un corps, qui d’ailleurs n’aurait plus la force d’opprimer son esprit et de lui voler son âme. Du moins le croyait-il!
 
- Vite, alors, fit le Génie d’or: accourons, ou emmène-le, si tu crois que ma présence n’est pas désirée au palais de Cyrnos - si fier de sa royauté, et se méfiant toujours des divinités de Paris, ainsi qu’on le dit. - N’aie crainte, Solcum, répartit Captain Corsica, lorsque je lui dirai qui tu es et ce que tu as fait, mon père, dont le cœur est bon et l’âme tendre, au-delà de ses airs farouches, t’accueillera à bras ouverts et te traitera comme un prince. Et puis il sera assez heureux de pouvoir sauver un homme en perdition pour oublier tout le reste. Je vais appeler mon vaisseau spatial, et nous allons l’emmener, toi et moi, ce cyborg, au palais de mon père, qui se tient dans les montagnes qui surplombent la vallée de la Restonica.
 
Ce qui se produisit alors ne pourra malheureusement être révélé qu’une fois prochaine.

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16/04/2014

Les anges de Victor Hugo censurés

9782211041997FS.gifLes éditions de l’École des Loisirs travaillent souvent pour les professeurs de l’Éducation nationale, en France: elles vivent en partie des achats des collèges, et nombre de ses publications sont recommandées par l’institution éducative. Est-ce pour cela qu’on y édulcore Victor Hugo en supprimant les allusions trop claires aux anges du Ciel, insuffisamment conformes à l’espèce d’agnosticisme institué avec lequel on confond généralement le principe de laïcité, dès qu’il s’agit de culture? Car dans une version écourtée des Misérables qu’on y trouve, un paragraphe d’à peine trois lignes a été supprimé, qui ne coûtait rien à lire pour les jeunes élèves, et qui était d’une importance assez capitale pour que je me souvinsse de son existence dans la version longue, quand j’ai lu cette version courte; il y est question de l’ange immense qui dans l’ombre attend sans doute, les ailes déployées, Jean Valjean après la mort: il s’agit de la toute fin du livre. Le reste des événements de cette mort a été repris; mais cet ange a été effacé: on l’a censuré, en quelque sorte.
 
C’est bien sûr fausser l’intention de Victor Hugo, qui était clairement de créer une légende dorée moderne, sous couvert de réalisme. Ce dernier a été, naturellement, préféré à la réalité mythologique de Hugo, voire à son mysticisme. Mais on ne peut pas prétendre que les élèves n’aiment pas le merveilleux: le but secret est sans doute de rendre les grands classiques ennuyeux et rebutants.
 
Cela me rappelle encore cet éditeur germanopratin qui me disait qu’on ne pouvait pas relier la poésie au Christ dans un livre, que c’était interdit, que cela privait de liberté les poètes. Il n’a donc pas publié le petit essai que je lui proposais!
 
En Hongrie, dit-on, aucune instance de censure claire n’existait, dans le régime communiste: d’eux-mêmes, les éditeurs et les journalistes se censuraient, se surveillaient, pour ne publier que des idées conformes à la doctrine officielle, qui leur apparaissait comme une évidence - une vérité révélée. Il en va sans doute de même en France.
 
Le fait est qu’on m’y a plus reproché qu’en Suisse mes poèmes pleins d’anges et de dieux: il n’y a pas de hasard.

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14/04/2014

Merveilleux scientifique au sixième siècle

Fortunat1moymax.jpgDans un poème, saint Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, loua saint Félix, évêque de Nantes, d’avoir détourné un bras de la Loire de son cours grâce à un endiguement, et d’avoir ainsi renversé, par une loi nouvelle, l’ordre naturel, élevant une vallée, abaissant une montagne, faisant passer l’eau par-dessus les collines, permis aux chariots de passer là où voguaient des navires… Il ajoute même que si Homère vivait encore, ce n’est pas Achille et ses prodiges, qu’il chanterait, mais Félix et ses travaux!
 
Cela m’a amusé, car à la grande époque du merveilleux scientifique, on prétendait souvent que les anciens poètes, s’ils revenaient, au lieu de chanter les fables et les miracles, ne manqueraient pas de célébrer la réalité du progrès scientifique de notre temps… Le plus plaisant est qu’on s’imaginait, en disant cela, qu’on entrait dans un moment de l’histoire inouï, comme si jamais on n’avait jusqu’alors songé à chanter les merveilleuses réalisations techniques de l’être humain!
 
Cet endiguement effectué par Félix avait sans doute pour but d’accroître la partie cultivable des terres: il s’agissait de mieux nourrir la population. Doit-on en tirer que les chrétiens ont abandonné la mythologie pour la remplacer par un réalisme vantant les mérites des prêtres? On sait bien que, souvent, ils ont également évoqué les symboles de la Bible, ou la légende des saints martyrs, créant un merveilleux spécifique, cher à Chateaubriand et aux romantiques savoyards; l’éloge des réalisations humaines vient plutôt de l’ancienne Rome, du panégyrique des hommes publics qui rendaient d’insignes services au peuple. Le christianisme a ici surtout cherché à moraliser le genre, en mettant en avant le but; mais on ne peut pas nier que Venance Fortunat ait chanté avec force un ouvrage d’art, et le génie de son concepteur.
 
La vraie différence avec la science-fiction, me semble-t-il, est que celle-ci ne se contente absolument pas de s’extasier devant les réalisations du pouvoir en place, ou des chevaliers d’industrie, comme on Ancienne_entrée_tunnel_ferroviaire_du_Mont-Cenis.JPGle fait en réalité depuis l’antiquité! La technologie a toujours enchanté les peuples, même dans les temps primitifs. Les Savoyards qui célébraient le tunnel du Fréjus au temps de Charles-Albert ne pensaient pas du tout créer un genre nouveau. La naïveté des amateurs d’avions et de machines en tout genre est à cet égard troublante. La science-fiction se porte vers l’avenir: elle fantasme des machines nouvelles, des réalisations possibles. Elle s’appuie sur l’imagination. Or, c’est quelque chose que ne faisaient pas les Romains, qui ne célébraient que le présent. Les Grecs, en général, projetaient leur imagination dans le passé, attribuant les prodiges techniques aux demi-dieux. Seuls les Juifs montraient une capacité à évoquer les miracles à venir de l’humanité sanctifiée par le messie: j’en ai parlé, ailleurs.
 
À l’époque moderne, en France, on peut le dater des dernières pages de Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo, ou de son poème Plein Ciel; Jules Verne, ensuite, en détaillera les visions.

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10/04/2014

Les jumeaux au Moyen Âge

18thcenturyportraitoftwinswearingdevotionalcrossesgd4.jpgJ’ai évoqué il y a quelque temps la légende des chevaliers bardés de fer du temps du roi Arthur qui n’en est pas une, Tacite évoquant sous l’empereur Tibère un corps de guerriers celtes effectivement couverts de fer des pieds à la tête. Or, un autre mythe médiéval s’est récemment avéré moins mensonger que je ne l’aurais cru. On prétendait souvent, au Moyen Âge,  que quand une femme accouchait de jumeaux, c’est qu’ils avaient deux pères différents. J’ai vu dans un cours un professeur de la Sorbonne railler à cet égard la crédulité ancienne, la taxant implicitement de misogynie. Et sans doute, elle apparaît comme absurde. Mais récemment, une dame de Pologne, ayant eu des jumeaux, et voulant prouver à un homme qu’ils étaient de lui, s’est entendue dire qu’ils étaient de deux pères différents! Les analyses génétiques étaient formelles...
 
Il s’agissait, naturellement, de faux jumeaux.
 
Pour le coup, néanmoins, Tacite ne peut pas être mis en cause, car il évoque, dans ses Histoires, des jumeaux nés à Rome, et il raconte qu’ils sont regardés comme un prodige, une grâce céleste, une 12_castor_and_pollux_elli_crocker.jpegmarque d’excellence, pour les parents! Souvenir de Castor et Pollux, peut-être. Mais pour le Moyen Âge le caractère prodigieux du fait naturel était moins important que ses implications morales, et Castor et Pollux, justement, n’avaient pas le même père: Castor était né de Tyndare, roi de Sparte, Pollux de Zeus, quoiqu’ils eussent la même mère et fussent nés au même moment. La légende a pu rester dans l’inconscient chrétien: les amours de Zeus étaient au mieux regardées comme un mensonge, au pire assimilées aux amours illicites des démons, des mauvais esprits, des anges déchus, et ce qui apparaissait comme prodige dans l’antiquité devenait la manifestation d’une faute, d’un péché, au moins d’intention, chez la femme et chez l’homme. Merlin l’enchanteur, à l’origine, était le fils d’un être divin de l’ancienne religion bretonne pouvant, comme Jupiter, se changer en oiseau, et d’une mortelle; dans les romans médiévaux, il était devenu le fils du diable: sa mère, vierge, était considérée comme ayant, par ses désirs illicites, invoqué un incube.
 
Bref, il demeure quand même possible scientifiquement que des jumeaux n’aient pas le même père: les faits l’ont démontré.

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08/04/2014

Jean-Pierre Dionnet entre chiens et loups

dieux-et-hommes-tome-2-entre-chiens-et-loups-2.jpgAprès le premier tome de sa série de bande dessinée Des Dieux et des hommes, Jean-Pierre Dionnet a fait paraître le second, Entre Chiens et loups (2011). Je l’ai lu, en peu de temps. Beaucoup d’images sont sans textes et ne font pas avancer rapidement l’action: on est dans cette tradition qu’on voit souvent en France du temps suspendu, du mystère entretenu par le silence. Je dois dire que je n’en suis pas grand amateur. En général, je trouve que les secrets percés au cours de ces méditations narratives ou poétiques ne sont pas très grands, et que la forme ne convient pas.
 
Mais j’aime Jean-Pierre Dionnet parce que, tout de même, il dit des choses concrètes, il énonce des idées belles et fortes. L’histoire principale de cet album montre comment une jeune femme gourou d’une secte hippie est d’abord accusée par une déesse authentique (qui vole dans les airs et est comme une personnification de la nuit) de participer d’une imposture, avant de montrer ses vrais pouvoirs en lévitant - avec le secours complice de cette déesse. C’est provocateur, dans une France qui déteste le spiritualisme lorsqu’il se mêle au miraculeux et fait de tous les gourous d’impénitents imposteurs. Il y a quelque chose de la provocation de Michel Houellebecq dans La Possibilité d’une île, qui affectait de prendre au sérieux les projets de clonage à l’infini d’une secte fondée sur le lien avec les extraterrestres.
 
Jean-Pierre Dionnet fait dire à sa guide occulte que la ligne droite de l’architecture moderne renvoie à une perte de repères, et que seule la ligne courbe est vivante: idée que Jean-Jacques Rousseau avait défendue pour les jardins, attaquant pour cette raison ceux de Versailles. Je m’amuse bien, avec les artistes qui osent s’en prendre à l’absolutisme rationaliste!
 
Un peu plus loin, dans un faux dossier sur un dessinateur d’affiches, il est question, constamment, de rejeter le réalisme et d’aller toujours vers le symbolisme, quitte à le mêler de femmes pulpeuses et à demi dévêtues, comme dans l’art populaire - comme dans cet art baroque, sensuel, érotique développé par le mythique magazine créé jadis par Jean-Pierre Dionnet, Métal Hurlant. C’était toute une époque, dont mon ami Hervé Thiellement est un survivant, et où, de mon point de vue, Charles Duits brillait comme un soleil. Dans l’illustration, il y avait, on s’en souvient, Moebius, Druillet, Caza. C'était beau.

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06/04/2014

Les enfances de Danielle Drab

Atkinson.jpgJ’ai lu le dernier recueil de poésie de mon amie Danielle Drab, Enfances (éd. Alzieu, 2012). J’ai consacré un chapitre à cette digne poétesse dans mes Muses contemporaines de Savoie (éd. Le Tour, 2010): comme elle affectionne le merveilleux tel qu’il se déploie dans la conscience enfantine et sait avec art le présenter dans ses vers, en général blancs et de six syllabes, j’ai toujours pensé du bien d’elle, et cette lecture nouvelle ne m’a pas fait changer d’avis. Elle assure que les textes lui ont été inspirés par sa petite-fille, comme si l’âme de l’enfant était un moyen de gagner un monde supérieur, où vivent les esprits bienheureux du ciel. À l’opposé, s’étend le monde physique - les malheurs, les enfants pauvres de l’Inde, les jeunes filles martyrisées -, et Danielle Drab essaie également de peindre la douleur que cela représente. Elle s’exprime avec sensibilité. Elle évoque le Petit Prince et son cortège d’enfants déshérités, en fait comme une vision.
 
Naturellement, le monde des contes a toujours été violent, aussi, ceux des frères Grimm sont souvent âpres; à côté des fées et des anges, le monde caché contient des monstres, des démons, des ogres, des choses effrayantes; Lovecraft s’est beaucoup employé à les peindre, et il le faisait consciemment: contrairement à ce que croient ou ont cru certains, il n’a pas pensé spéculer sur des formes de vie extraterrestres en raisonnant froidement, mais a cherché à donner à voir ce qui se tient au-delà des sens et de l’analyse rationnelle, et s’est appuyé à cet égard sur la peur parce qu’il lui semblait qu’elle était le sentiment par excellence qui se reliait à cet au-delà du sensible. Il ne serait donc pas exact de dire que l’horrible se trouve dans le visible et le beau et lumineux dans l’invisible; car même si la Terre 1978-chat-4.jpgest réputée plus proche du mal que du bien, elle a aussi sa profondeur cachée, qui suscite le cauchemar chez nos charmantes têtes blondes. On ne doit pas, à mon avis, opposer le réalisme toujours laid au fantastique toujours beau: la réalité est plus complexe.
 
Évidemment, il serait plutôt bizarre et moins convaincant encore d’affirmer que le monde normal, ordinaire, est beau et agréable, et le monde caché, épouvantable: globalement, c’est au mieux qu’aspire l’être humain; ce qui est hors de sa portée lui fait moins peur qu’envie; sur Terre, il se sent réellement exilé. Même Lovecraft a peint sur la Lune de bienveillants chats parlants, sortes de bons génies…
 
Dans leur profondeur secrète, les sentiments quoi qu’il en soit renvoient à quelque chose qui dépasse ce qu’on peut voir; ils émanent de la conscience intime, de l’âme. Danielle Drab a su merveilleusement représenter ce qui comble de joie par-delà le visible; c’est cela que j’ai d’abord apprécié dans son recueil. Elle a pris l’enfance au sérieux!

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02/04/2014

Degolio XXXV: la conversation des héros

th (1).jpgDans le dernier épisode de cette série pleine de componction, nous avons laissé nos deux héros, le Génie d’or et Captain Corsica, alors que, ayant vaincu les cybernanthropes de Fantômas, et celui-ci s’étant enfui, ils conversaient l’un avec l’autre. Et nous en étions au moment où le Génie d’or remerciait son compagnon de l’avoir sauvé des dents horribles de l’araignée géante: Sois béni, dit-il, ô Captain Corsica, toi dont m’a si souvent parlé ma bonne dame du ciel - autrefois, quand j’avais encore le droit de fréquenter sa cour, et que ma mission ne m’avait pas envoyé sur la terre périssable. 
 
- Ce n’est rien, ô Génie d’or - fit alors le héros de l’île de Beauté. Tu sais certainement que Fantômas et ses créatures hantaient depuis plusieurs mois la terre de Corse, et je prévoyais depuis longtemps déjà de les déloger de cette base: je ne compte plus les hommes qu’il a fait périr en les déchirant, en les jetant du haut des airs après les horla.jpgavoir séduits, en buvant leur sang la nuit, notamment à Bastia, en les abreuvant de songes mensongers, qui ont jeté plusieurs parties de l’île dans un chaos immonde, dressant les gens les uns contre les autres - le fils contre le père, la femme contre le mari, le voisin contre le voisin! 
 
Car, en vérité, il se nourrit de la haine, de l'orgueil, de la peur, du doute - et fait régner, ainsi, le mal. Les vapeurs infectées qui montent des cœurs alors le renforcent, solidifient la fumée qui lui sert de corps… Il pensait se nourrir du peuple corse; à présent, le voilà vaincu!
 
Dès, en effet, que j’eus entendu la voix de mon père - me parlant à distance, depuis son palais de la Restonica, alors que je me tenais dans l’immeuble que j’occupe comme simple mortel à Bastia sous une identité empruntée -, j’ai accompli ma métamorphose en Captain Corsica, suis monté dans ma nef de l180624__3d-spaceship_p.jpgumière, et ai accouru, volant à ton secours pour profiter de ta venue dans l’île et m’allier avec toi contre la monstruosité qui l’infeste depuis déjà trop de temps.
 
Est-ce peur? Excès de prudence? Négligence? Nonchalance? J’étais resté trop longtemps sans rien faire: ton arrivée m’a décidé!
 
- Ainsi, nous sommes complémentaires, fit le Génie d’or - et j’en suis heureux. Mais vois! un de ces malheureux hommes que le démon a transformés en machines bouge encore: il est toujours vivant; il semble respirer. Allons le secourir, et vérifier s’il ne peut être ramené à la lumière, à la raison - si sa conscience d’homme ne peut pas être replacée dans son corps de fer. Car nous avons dû frapper fort, pour vaincre, mais maintenant est venu le temps de la mansuétude.

th (4).jpg- Tu dis vrai, ô ami, ou devrais-je dire mon cousin? Car tu sais que nous avons un lien de parenté, par la famille de ma mère.
 
- Oui, je le sais, répondit Solcum: moi aussi j’ai eu pour mère, jadis, une nymphe des eaux; elle possédait un château au fond de la rivière de Seine. Mais l’heure n’est pas venue d’en parler. Avançons-nous de quelques pas vers cette pauvre créature, jadis trompée et flouée par le Malin.
 
Ce qu’il advint alors ne pourra cependant être évoqué qu’une fois prochaine. 

08:35 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook