09/05/2014

Art baroque, art classique, France et Savoie

Peisey-Nancroix-detail-retable-majeur1-copyright-D-Vidalie-Fondation-Facim.jpgLa Savoie a été peu classique: sa tradition fut baroque. L’esthétique de François de Sales, fondée sur la richesse du coloris, les images vives et parlantes, issues du merveilleux chrétien, a créé, selon moi, les décors des églises du Faucigny, de Tarentaise, de Maurienne que l’on admire aujourd’hui. Si elle n’en fut pas directement à l’origine, elle lui correspondait parfaitement: le prêtre, en reprenant ses écrits, pouvait s’appuyer sur ce que ses fidèles pouvaient voir.
 
En France, le baroque fut bref, rapidement remplacé par le classicisme: une rupture eut lieu. L’imagination, loin d’être recommandée, devait désormais se faire discrète, et était assimilée à des croyances fausses: le lien entre le classicisme et la mythologie grecque, à laquelle évidemment on ne croyait plus, à laquelle les prêtres eux-mêmes recommandaient de ne pas croire, s’explique de cette manière.
 
Le Moyen Âge, qui voulait en réalité établir un lien entre les images fabuleuses et la vérité cachée, s’est significativement détournée de cette mythologie grecque: elle y est peu présente. Il lui a préféré, outre le merveilleux chrétien, la mythologie bretonne, qui lui paraissait plus vivante, et qu’il pouvait relier au christianisme par divers biais. La figure de Merlin, à la fois païenne et préchrétienne, en est un symbole. Or, François de Sales lui aussi rejetait les anciens Grecs; mais son ami Honoré d’Urfé se réclamait des vieux Gaulois, assurant que leur mythologie préfigurait la sainte Trinité. Le baroque restait proche du Moyen Âge, et il devait entretenir avec le romantisme des rapports moins conflictuels que le classicisme.
 
C’est pour cette raison, à mes yeux, que dans les pays catholiques allemands, le romantisme put fleurir plus aisément qu’en France. Les princes bavarois eux-mêmes se sont empressés d’en épouser la 0473-0247_el_sacrificio_de_abraham.jpgcause, à la façon des rois de Sardaigne de la Restauration, Charles-Félix et Charles-Albert. À Paris, au contraire, la Restauration signifiait le retour au classicisme, même dans les milieux catholiques: la référence n’était pas François de Sales, mais Bossuet. La différence entre Joseph de Maistre et Louis de Bonald reproduit cette opposition: le premier, par son feu, ses prétentions prophétiques, était déjà romantique, faisant figure de voyant; le second, mécanique, froid, rationaliste, n’était que néoclassique.
 
Le seul point par lequel le baroque de François de Sales et le classicisme de Racine put se retrouver était dans le respect accordé à l’Ancien Testament: si le Traité de l’amour de Dieu se termine par l’évocation du sacrifice d’Abraham, le dramaturge achève sa carrière par Athalie, la seule de ses pièces qui présente sur la scène un prodige: la vaticination inspirée d’un personnage. Ce merveilleux-là, atténué par le relatif réalisme du texte biblique, dans le même temps est autorisé par la religion officielle. D’une façon remarquable, c’est le seul aussi qu’autorisait le protestantisme: on se souvient du théâtre sacré de Théodore de Bèze. Le romantisme néanmoins n’en fut pas excessivement friand.

08:14 Publié dans Culture, Savoie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

très intéressant et tellement vrai !

Écrit par : BOUVIER | 10/05/2014

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