15/06/2014

L’État, miracle permanent

640px-Le_Barbier_Dichiarazione_dei_diritti_dell'uomo.jpgIl existe en Europe un grave problème pédagogique: d’un côté on enseigne des valeurs morales théoriques, des principes éthiques hérités de l’humanisme, parfois marqués par le christianisme, de l’autre on propose une vision du monde qui au fond n’intègre absolument pas ces valeurs, qui n'en font pas du tout des principes constitutifs - imprégnant la nature et la modelant -, mais de simples émanations du cerveau humain - frêles vapeurs sans substance. Le résultat est catastrophique: les enfants apprennent par cœur la théorie morale, mais ils ne s'en serviront, plus tard, que pour se justifier de leurs actions après-coup; pour ce qui est de la motivation initiale, ils s'appuieront, inconsciemment, sur les modèles proposés par la Science - par exemple l'idée de compétition. Ce sont eux qui, au travers des images données par les professeurs, surgissent au cœur des événements, et s’impriment dans l’action. La morale ne sert alors qu’à orner, voire à se mentir à soi-même, ou directement aux autres.
 
L’attrait pour les machines s’explique en grande partie de cette façon: comme elles matérialisent les principes généraux que la philosophie moderne attribue à l’univers, seules elles paraissent parfaitement vraies; même le vivant semble contredire les modèles intellectuels qui ont cours!
 
Or, ce problème est aussi politique. Un État se propose en théorie de se conformer dans son fonctionnement à des principes moraux. Mais en Europe, on enseigne que la nature ne les contient aucunement, de telle sorte que l’État apparaît comme une fabrication protégeant les hommes du chaos - une machine. Alors que les cités antiques se reliaient aux dieux du ciel par delà la puissance des dieux terrestres hostiles - alors qu’Athènes par l’intermédiaire d’Athéna se rattachait à Zeus contre Poséidon -, l’État moderne assure se soutenir par ses seules forces, ne se référant plus aux puissances célestes: l124845__futuristic-city-4-rich35211-scott-richard-sci-fi-planet-ships-towers-science-fiction-future_p.jpges astres n’ont plus rien de privilégié; seul l’est l’État, lorsqu’il assure créer une force magique grâce à l’union des hommes, qui tisse dans l’air, en le cristallisant, un égrégore, un être collectif, qui défie la Création - se dresse contre le Vide cosmique. Le modèle pour ainsi dire parfait de cette tendance est l’État français, qui, loin d’être biologique par essence, se pose comme s’arrachant à la nature immonde, et comme donnant forme, par la polarisation de l’énergie humaine sur son centre, sur Paris, à un être divin - même s'il est proscrit de lui donner ce nom. L’astre est sur terre, et la nation le crée!
 
Le colbertisme même est issu d’un tel mythe: de l’État émane l’économie organisée; de la nature ne sort qu’un commerce honteux, sauvage, destiné en réalité à détruire les hommes. L’État est un faiseur de miracles: est une source de métamorphose. Il en est même la seule fiable!
 
Le drame de la France moderne, c’est de constater que les résultats, à cet égard, ne sont pas à la hauteur des espérances - que la réalité n’est pas à la mesure du mythe. On cherche des responsables, on regarde les hommes politiques comme indignes - de Louis XVI à François Hollande.
 
Hélas, si le miracle ne se trouve pas dans la nature, comment se trouverait-il dans l’État? Car les sociétés humaines n’ont rien, en réalité, qui contredise réellement les lois de la nature. La nation française ne fait pas exception à cette règle - quoi qu’on veuille: car l’instinct pousse à croire le contraire.
 
Une cohérence entre la société et la nature est à chercher; un chemin.

07:21 Publié dans Education, Philosophie, Politique | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook

Commentaires

La dernière phrase résume à elle seule l'excellence du texte et ravirait tous ceux qui depuis 2000 se posent la question mais qu'ont -ils donc tous à tant admirer leurs élus pour ensuite les descendre en flèche car non conformes à leurs souhaits
Depuis quand l'Etat joue-t'il le rôle du parent attentionné ? il est vrai qu^étant subventionné par le peuple ,l'élu doit avoir comme devoir de réaliser ce pourquoi il a été nommé cependant c'est comme pour tout depuis l'enseignement du lâcher prise et comment savoir mieux déléguer à défaut d'avoir des champs de patates cultivées on a des hectares de patates en friche et à déléguer au prochain élu qui aura la chance de reprendre les champs d'espoirs déçus d'un électorat lassé de les voir toujours si ce n'est plus en jachère
Cependant si pour une fois l'électorat pouvait prendre sa vie en mains comme faisaient nos anciens sans doute y trouverait-il une paix intérieure.
Moins on attend d'autrui ce qu'on peut faire soi plus vite on se sent l'âme sereine
Mais voilà on vit dans un monde formaté et pour peu que vous fassiez autrement que ce que certains aimeraient tant vous voir réaliser simplement pour tester leur égo personnel ,des voix s'élèveront ,des associations interviendront ce qui a pour effet immédiat car la peur est un moteur de transformer l'humain d'aujourd'hui en sage petit mouton conduit à l'abattoir par des gens peu scrupuleux et malgré tout donneurs de conseils et surtout beaux frimeurs
Alors quand on entend oui mais vous savez si Internet et la TV disent la même chose à quoi répondront les moins naifs :quand on vous demandera d'aller vous jeter au lac surtout obéissez on ne sais jamais !
C'est à se demander si faire trop d'études empêche vraiment de voir clair afin de voir l'étendue des dommages sociaux en nette progression et ce malgré toutes les associations ayant voulu remplacer les élus /pauvre monde!
Toute belle journée pour vous Monsieur Mogenet

Écrit par : lovsmeralda | 15/06/2014

Merci, Lovsmeralda! Pour vous aussi. Et merci de votre bonne appéciation.

Lâcher prise, c'est aussi agir conformément au devoir, sans y mêler son profit personnel, c'est faire ce qu'on croit juste sans regarder au résultat. C'est une force naturelle qui pousse à le faire, en réalité, car la nature n'est pas uniforme, elle est traversée par des forces contradictoires.

Écrit par : Rémi Mogenet | 15/06/2014

phrase incompréhensible "Mais en Europe, on enseigne que la nature ne les contient aucunement"

c'est qui on?

votre texte est plus que confus:
"un État se propose en théorie de se conformer dans son fonctionnement à des principes moraux"

quand vous parlez de propositions, de principes moraux, existant en théorie,
parlez-vous de constitution? de souveraineté?

à vous lire, le droit n'existerait donc pour aucun pays de l'UE.
Autrement dit pour vous dans ce billet, l'Europe est fondamentalement un lieu de non-droit.
bonne blague!

Écrit par : pierre à feu | 15/06/2014

Merci de votre commentaire.

"On" renvoie aux programmes de sciences naturelles tels qu'ils sont pratiqués dans l'Europe moderne. Si en effet François de Sales enseignait que Dieu parlait à travers la nature et qu'il fallait apprendre à l'écouter en la regardant, qu'on pouvait en tirer un enseignement moral, les sciences naturelles positives telles qu'elles sont enseignées en Europe ne s'expriment pas du tout de cette façon. Elles essayent plutôt de mettre à jour des mécanismes indifférenciés sur le plan moral, où Dieu, la Providence, ou bien le karma, n'interviennent pas spécialement.

Pour les principes moraux, je parle, en ce qui concerne la République française, d'abord de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité, qui sont des principes éthiques, moraux. La Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, qui est intégrée à la Constitution, a également des ressorts de type moral. L'Etat est tenu dans son fonctionnement, en théorie, par ces principes. Le droit lui-même découle de ces principes éthiques, moraux, c'est au nom de l'égalité par exemple qu'on parle de droit au logement pour tous, ou au nom de la liberté qu'on parle du libre choix des urnes, ou au nom de l'égalité qu'on déclare que le statut de résident que veut la Corse n'est pas constitutionnel, et ainsi de suite.

L'Union européenne s'appuie aussi, à ma connaissance, sur les droits de l'homme, c'est à dire quelque chose qui a un ressort moral, éthique, de type humaniste, parfois chrétien. En tout cas en théorie.

Écrit par : Rémi Mogenet | 15/06/2014

Bonjour,

J'ai lu et relu votre texte car il me plait beaucoup. J'en extrais cette phrase qui le résume très bien à mon avis :

" Hélas, si le miracle ne se trouve pas dans la nature, comment se trouverait-il dans l’État? "

Elle me rappelle le pamphlet de Frédéric Bastiat sur l'État, dont il donnait la définition en ces termes :

"L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. "

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 16/06/2014

L'Etat, c'est vrai, a une part de fiction. Mais je n'irai pas jusqu'à la doctrine de Bastiat, même si elle est injustement méprisée en France. L'Etat a aussi une part de réalité, d'ailleurs Bastiat l'admettait lorsqu'il lui concédait le pouvoir de police, qui a une relation avec l'action légitime. L'Etat cristallise ce qui est légitime, en agissant contre ce qui ne l'est pas.

Merci de votre commentaire.

Cordialement aussi.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/06/2014

si j'ai bien compris, ce que vous présentez comme grave problème pédagogique est un hiatus bien humain. tenter de le gommer, c'est ce qu'ont fait tous systèmes totalitaires, ce que font toutes dictatures.

tout schizophrène que soit ce hiatus entre principes moraux (enseignés, étatiques) qui les encadrent et les réalités politico-socio-économiques auxquelles tous citoyens sont exposés, ce gap donne une marge salvatrice à tout système démocratique, si avancé soit-il: on ne connaît aucune démocratie parfaite ni fonctionnant au meilleur de ses rendements pour le meilleur de ses citoyens -

c'est justement dans le perfectible des démocraties que les citoyens peuvent évoluer, avancer.

j'ai sans doute mal compris. mais me semble que ce virtuel que vous appelez le "miracle" de la permanence de l'Etat se retrouve tout autant dans le 4e pouvoir, celui des médias dont l'économie est la manipulation de la comm pour créer l'illusion de l'info ou une réalité de faits, moduler l'illusion au gré des buzz, infos-réalités viables juste le temps de vendre et tant que la mémoire du conscient collectif dure pour l'acheter.

ce conscient collectif modulé tout autant par l'enseignement scolaire que le tissus social, l'environnement des institutions, les aléas économiques, reste heureusement plus ou moins incontrôlable et tant pis pour le grave problème que vous soulevez dirais-je.
désolé de rester critique

Écrit par : pierre à feu | 16/06/2014

Il n'y a pas de problème, on peut tout à fait critiquer ce que j'écris.

Ici en fait je parlais d'un hiatus plus profond que celui qui existe, comme le disent les juristes, entre ce qui est et ce qui devrait être. Pour parler clairement, je considère, personnellement, que l'égalité est un fait de la nature, quoiqu'il ne soit pas partout visible dans la nature; il émane de la nature profonde des choses, à un certain niveau des choses, pour moi l'égalité est une réalité. Il incombe à la politique de l'étendre au sein de la cité, afin qu'au sein de l'univers elle soit un lieu privilégié, en relation avec la partie privilégiée de la nature où le principe est une réalité.

L'hiatus qui consiste à constater que face au lieu idéal mais réel où l'égalité est déployée, la cité reste à perfectionner est normal, et sain. L'illusion de l'égalité réalisée, illusion imposée à tous, c'est la marque du totalitarisme.

Mais, à l'inverse, il ressortirait pour moi d'un autre totalitarisme d'imposer à tous l'idée qu'il n'existe aucune partie de la nature au sein de laquelle l'égalité est une réalité. Davantage encore, si on enseigne qu'au fond la nature n'a nulle part un principe d'égalité, qu'elle s'en moque complètement, si on considère cela comme une certitude, alors quelle légitimité reste-t-il à essayer de le développer dans la société? Ce n'est plus, là, un hiatus, c'est un abîme qu'on ne peut plus franchir. Pour les politiques qui essayent d'imposer l'égalité alors qu'aucune force dans l'univers ne tend à l'égalité à leurs yeux, la possibilité n'existe que si l'Etat lui-même est une sorte de dieu, qui peut créer une force nouvelle. Or, cela relève encore de la mystification totalitaire; car cela n'a pas de vraisemblance, qu'on puisse imposer à l'univers quelque chose qu'il n'intègre pas, simplement parce qu'on le décide à plusieurs. Qu'à plusieurs on puisse développer un principe qui existe faiblement, oui; mais qu'on puisse le créer et l'imposer, non: cela apparaît comme impossible.

Or, c'est un fait, à mon avis, que les sciences naturelles telles qu'elles sont enseignées en Europe, n'intègrent pas, globalement, le principe d'égalité: elles ne montrent pas où il se trouve. Pourtant les programmes d'enseignement des sciences naturelles dépendent de régimes politiques qui par ailleurs assurent qu'ils cherchent à développer l'égalité. Mais on peut leur demander: à partir de quel point, de quel endroit, de quel germe naturel? Si ce point n'existe pas, ou si, même, on ne sait pas où il se trouve, l'égalité ne devient-elle pas un pur discours, ne s'insérant pas réellement dans l'action politique? Ou alors devient-elle un miracle? Mais les miracles eux-mêmes prennent appui sur Dieu, et la République française se dit laïque.

Ici, plus qu'un hiatus, il me semble y avoir une contradiction, quelque chose de profondément illogique, un gouffre dans lequel ne se construit pas le corps social, mais dans lequel inexorablement il glisse. L'égalité devient un objet de discours, une fable, en réalité les politiques eux-mêmes cherchent à imposer leurs idées pour leur gloire propre, et pour se donner des privilèges, ils suivent l'esprit de compétition qu'ils pensent spontanément répandu dans tout l'univers.

Écrit par : Rémi Mogenet | 17/06/2014

sur votre point côté juriste;
les lois sont faites par les hommes pour les hommes. donc évoluent avec les besoins. et sont par nature en retard sur les faits qu'elles sont supposées encadrer (ex. lois sur la criminalité cybernétique).

votre fondement "juriste" ne présente donc pas de hiatus, mais 1 décalage.

quand en fait, vous finissez par ce qui vous titille au fond: la "Liberté" principe moral (sic!) ... devenant ce "droit" (oops) que vous recherchez, encore et toujours ... en vain

allez, bonne recherche!

Écrit par : pierre à feu | 17/06/2014

Je ne parle pas tellement de cela, en fait; je dis que le principe éthique, un principe tel que l'égalité, ou la liberté, n'existe qu'en paroles, si on ne croit pas à leur existence dans l'univers. On peut en faire une loi, les hommes ne l'appliqueront pas spontanément et la subiront comme une forme d'arbitraire. Ils diront par exemple que le droit au logement est dénué de fondement, puisque l'univers n'a prévu aucun logement pour les êtres vivants, et du coup ils diront qu'accorder un droit au logement est ridicule, qu'on a les moyens d'avoir un logement ou pas, qu'il n'y a là aucune forme de droit, et que l'égalité est à cet égard un leurre. S'il y en a qui en parlent, dira-t-on, c'est juste pour se faire élire par ceux qui ont du mal à se trouver un logement, ou ceux qui ont peur des révoltes de ceux qui n'en ont pas. Au bout du compte les lois apparaîtront comme arbitraires, et chacun essaiera d'imposer la sienne, pour son intérêt propre. Car ce qu'énonce l'Etat, comme lois, ne s'impose aux esprits que par habitude, parce qu'on vit encore dans l'état d'esprit qui était celui où le Roi énonçait une loi en fonction d'un principe supérieur, et donc où on pouvait lui faire confiance.

C'est un peu comme ceux qui font de la poésie mystique sans croire qu'il existe aucune divinité, si on veut, c'est juste pour la beauté de la forme, mais cela n'a plus de fondement, et le résultat en est que de moins en moins de gens lisent de la poésie ou la prennent au sérieux, et que de moins en moins de gens au fond acceptent comme allant de soi les principes énoncés par l'Etat, ou les lois qu'il promulgue. Beaucoup disent, l'égalité est un leurre, il n'y en a pas dans la nature, donc l'Etat n'a pas à s'en soucier.

Écrit par : Rémi Mogenet | 17/06/2014

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