27/06/2014

Le mille-feuilles français

CarteH.jpgOn évoque souvent le mille-feuilles administratif français. Mais l’image est-elle bonne? Il est plus simple de dire que le problème vient du dédoublement entre les régions et les départements, et que ce dédoublement est issu de l’incertitude face à l’héritage de la Révolution. Il a été ressenti que les départements étaient trop petits, inadaptés, qu’ils bloquaient l’initiative, qu’ils représentaient une contrainte; on a voulu les alléger en créant des régions qui acquerraient des compétences plus fortes - mais sans oser les supprimer. Ce don de la Révolution avait quelque chose de sacré; c’était un marqueur républicain. Et puis les régions ressuscitaient trop l’ancien régime: en France c’est interdit. On avait beau avoir supprimé le calendrier révolutionnaire, dénué de fondement, perçu comme inepte, ou comme tombant de la lune, les départements semblaient avoir fait leurs preuves.
 
Pourtant, Dieu sait que personne ne vit dans une rivière: les noms mêmes étaient abstraits, dénués de sens. L’institution des départements, tous rationnellement conçus, rappelle ce que Joseph de Maistre disait des républicains en général: ils entendent créer un monde nouveau à partir de l’intelligence, mais celle-ci en réalité ne crée rien; la réalité des pays, des régions, s’impose à partir de la nuit de l’âme: leurs principes conduisent, avant même qu’on découvre leur existence: jamais on ne les a inventés; ils se sont révélés à la conscience après être apparus.
 
Le fait est que si on avait ressuscité les anciennes provinces et supprimé les départements, on aurait déjà limité de beaucoup le nombre de collectivités territoriales, et évité la superposition chaotique de l’héritage révolutionnaire et de l’héritage médiéval. Et qui devait vraiment s’en plaindre? Il n’y a qu’en The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpgAmérique qu’on a pu imposer des frontières nouvelles, sans rapport avec ce qui existait auparavant - tracées à la règle; et il en est ainsi parce que ce qui est venu s’est imposé radicalement à la population antérieure, de la manière que l’on sait. Mais en France, il s’agissait des mêmes gens; ils étaient mêlés: on ne distinguait pas de façon claire les républicains rêvant d’un monde à venir, entièrement créé par la raison, et les êtres attachés simplement aux formes anciennes, parlant à leur cœur - comme les terrains de chasse parlaient aux Sioux. En Europe, tous les pays, sauf la France, ont conservé les anciennes subdivisions, issues du vieux temps; on peut prétendre, comme Robespierre et Saint-Just, changer depuis le cerveau la face du monde: cela ne marche pas!
 
Naturellement, il y en aura pour prétendre que les anciennes provinces ne peuvent pas être restaurées parce que beaucoup étaient trop petites. Mais il n’est pas difficile d’accepter le principe que dans le cas où il est clair que leur existence était juste due à des privilèges seigneuriaux, liés notamment aux lubies des monarques, et que le peuple n’y était pas réellement sensible, on peut les rattacher à des provinces plus grandes - souvent aussi plus vieilles. 
 
En outre, le faible peuplement et le poids de Paris ont pu diluer depuis la Révolution, dans certaines portions du territoire, le sentiment régional; on peut donc admettre des fusions.
 
Veut-on dire que les départements protègent le monde rural? Il faut donner aux communes, qui sont les anciennes paroisses, plus de prérogatives, quitte à leur demander de s’unir, pour éviter la dispersion. Les communautés de communes doivent avoir les mêmes droits que les métropoles.
 
On mettra fin ainsi au mille-feuilles, sans que cela nuise à personne. Le projet révolutionnaire initial Sabaudia_ducatus_la_Savoié_(cadre).JPGétait d’ailleurs de donner une forme de souveraineté aux communes: pas d’inventer un monde nouveau à partir de la pensée administrative.
 
(Je voudrais préciser que, en Savoie, le découpage départemental, qui ne date pas de la Révolution, mais lui est postérieur, correspond à peu près à d'anciennes délimitations, notamment à l'époque de François de Sales, le Chablais étant sous son influence pour les raisons que l'on sait et le Genevois et le Faucigny étant compris dans l'apanage des ducs de Genevois-Nemours, qui avait une forme d'autonomie vis à vis de Chambéry; ce que j'ai dit ne la concerne qu'à demi.)

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25/06/2014

La liberté et les partis en France

Marine-Le-Pen1.jpgLe soir des élections européennes, j’ai été frappé par la récurrence, dans la bouche de Marine Le Pen, du mot liberté. Je trouve en principe que les partis n’en parlent pas, qu’ils n’abordent que l’égalité, ou l’intérêt supérieur de l’État. Or les gens ont réellement besoin de se sentir libres.
 
Sans doute, lorsque le Front national évoque la liberté, il s’agit de celle de la nation: déjà la liberté, du temps de la monarchie, passait par celle du roi de défier toute l’Europe! Napoléon se donnait même la liberté de changer les pays voisins en mieux, s’il lui en prenait l’envie.
 
De façon plus inconsciente, comme le Front national est stigmatisé, qu’un anathème a été lancé contre lui, beaucoup ressentent le vote en sa faveur comme un acte d’affranchissement, d’émancipation. Un paradoxe, car ce parti est issu de la tradition qui veut uniformiser la culture sur le modèle ancestral, et, par conséquent, limiter les possibilités de l’individu. Mais comme, par ailleurs, aucun parti ne se propose réellement de défendre la liberté individuelle, comme même ceux qui proposent d’affranchir les régions de la capitale sont marginalisés, frappés d’ostracisme, le sont peut-être encore plus que le Front national qui conserve une perspective unitaire, la politique fait son mouvement de balancier habituel: la liberté consiste simplement à changer de cap, à retourner en arrière, à contredire les élites - mais sans réformer la structure.
 
Il aurait pu y avoir, avec les écologistes, du temps où ils étaient alliés avec les régionalistes, une nouvelle forme d’utopie: le respect de la biodiversité se prolongeant dans celui de la diversité culturelle pour bâtir une société libre et fraternelle apparaissait comme un beau programme, et des succès Europe_écologie_les_Verts_logo_2011.pngélectoraux marquants en ont été l’effet. Mais le parti des Verts s’est recroquevillé sur l’État, sur le principe d’égalité, et sur l’idée que, pour réussir, l’écologie devait s’appuyer sur une administration forte qui imposerait ses beaux principes à tout le monde. L’impression est venue, que les écologistes étaient des bourgeois qui ne voulaient pas respirer un air pollué, mais qui n’avaient pas réellement le sens du bien commun, ou des libertés particulières. Leur manière de soutenir une méthode consistant à créer des taxes pour faire progresser l’écologie contre le sentiment naturel de la population est apparu comme ressortissant du même état d’esprit que d’habitude, celui qui regarde le peuple comme devant être contraint malgré lui, dirigé, conduit à la façon d’une vache sur tel ou tel pré. L’intellectualisme l’a emporté sur l’idéalisme, et le soufflé est retombé.
 
Je crois à l’essor d’un mouvement qui concilierait la liberté individuelle ou régionale avec l’intérêt commun, comme en rêvait Denis de Rougemont: quelque chose qui unirait l’écologisme, le fédéralisme et le régionalisme.

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23/06/2014

Le fantôme de l’amour (Amol Palekar)

affiche-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-1.jpgJ’ai vu un certain jour récent un film indien surprenant; il se nommait, en français, le Fantôme de l’amour, et avait été réalisé par Amol Palekar, qu’en dehors de cela je ne connaissais pas du tout. Je ne suis pas spécialiste des films indiens, mais je crois que beaucoup, comme celui-ci, placent des chants et des danses dans l’action dramatique, donnant à l’ensemble une atmosphère festive rappelant assez Walt Disney.
 
Ce qui m’a néanmoins surpris est l’histoire qu’il racontait: celle d’un esprit amoureux d’une jeune femme mariée, délaissée par son époux, marchand qui le soir même du mariage est parti en voyage d’affaires. Elle est jeune, elle aime l’amour, et l’esprit a pris l’apparence du mari, qui devient rapidement cocu.
 
Type d’histoires qu’on racontait volontiers dans l’Occident ancien: il ne faut que se souvenir de Jupiter prenant l’apparence d’Amphitryon et se glissant dans ses draps pour s’unir à sa femme Alcmène: il en naîtra Hercule, sauveur des peuples; les dieux ont de ces desseins cachés!
 
Mais au lieu que le conte soit moral parce que la ruse de l’être spirituel dissimulait une intention située au-delà de l’entendement humain, dans le film d’Amol Palekar, il s’agit plutôt d’honorer l’amour même - le dieu Kâma -, et de satisfaire les aspirations légitimes des jeunes femmes à son endroit. Le cinéma indien s’appuie sur la mythologie mais il n’a pas de sens religieux clair - en tout cas ce film n’en a pas: on est plutôt dans le romanesque profane.
 
Cela aurait fait hurler saint Augustin, qui reprochait justement au théâtre romain de représenter les amours des immortels dans cet esprit - dans l’esprit de justifier l’adultère! On se demande parfois quel genre de pièces il pouvait bien désigner, car celles qui nous sont restées sont animées d’une moralité
photo-Paheli-le-fantome-de-l-amour-Paheli-2005-9.jpgplus élevée, et même les Métamorphoses d’Ovide, qui narrent ce type de mythes, sont dans ce cas. Or, il semble qu’avec ce film indien, le Fantôme de l’amour, on ait un début de réponse!
 
La fin surtout est significative: l’esprit est pourchassé par un magicien, après que le mari s’est plaint; on pense que le sorcier a mis ce génie dans une gourde ensuite enterrée dans le sable, mais il s’avère que le rusé y a placé le mari! Cela s’achève par le baiser donné à la belle, qui s’aperçoit alors qu’elle peut être heureuse pour toujours. Et tant pis pour l’autre, qui a mérité son crime: n’avoir pas honoré la nuit de noces!
 
Cela a quelque chose de sinistre, même si le peuple peut approuver, notamment les femmes. Qui ne rêve d’un mari galant, incarnant l’amour? On ne défie pas Vénus impunément.

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19/06/2014

Polarité des métropoles: le cas de la Savoie

Carte-des-14-regions.jpgLe gouvernement français a décidé, assure-t-il, de créer de grandes régions aux pouvoirs renforcés, regroupées autour de métropoles dynamiques. J’ai un peu du mal à voir pourquoi on ne peut pas commencer par renforcer les pouvoirs des régions existantes; la superposition des deux réformes risque de faire apparaître la seconde comme une promesse destinée simplement à faire passer la première.
 
Mais la question reste de savoir s’il est vraiment indispensable de créer des grandes régions centralisées autour de métropoles dynamiques, et en particulier si pour l’ancienne Savoie c’est une nécessité.
 
Au dix-neuvième siècle, les Savoyards, isolés dans leurs frontières, apparaissaient comme un peuple de paysans dirigés par des magistrats depuis des petites villes: au fond, l’organisation médiévale persistait, avec quelques aménagements pour préciser le droit, le rendre plus clair. Ce n’était pas le féodalisme au sens négatif, où le seigneur faisait ce qu’il voulait: plutôt un Moyen Âge tel que le concevaient les romantiques, avec un bon roi lointain qui s’efforçait d’aider les Savoyards à s’enrichir et des administrateurs et des ecclésiastiques qui étaient des leurs. Stendhal à cause de cela louait le régime du Duché - vantant jusqu’aux mérites des prêtres locaux, qui étant savoyards eux-mêmes participaient pleinement à la vie populaire.
 
Il mentionnait aussi, néanmoins, l’impatience des habitants pour ce qui est de l’économie, du commerce. Certes, les frontières fermées, les prêtres, les magistrats royalistes et catholiques, leur garantissaient le maintien de leurs traditions, de leurs coutumes, de leur indépendance culturelle. On vénérait les symboles de la petite patrie, la dynastie de Savoie, François de Sales. Mais l’heure n’était plus à cette vie médiévale simple - telle qu’elle existe encore en Asie, dans les montagnes de l’Himalaya, gorgées de religiosité. Ouvertes sur  Paris, Lyon, Genève, les villes savoyardes en particulier voulaient s’enrichir. Or, il manquait justement à la Savoie une métropole d’importance. On ne peut pas vraiment le nier.
 
Toutefois, l’ouverture des frontières a permis à Genève d’apparaître dans une large part comme étant cette métropole naturelle dont la Savoie, en particulier au nord, avait besoin. Le département de Haute-Savoie, d’ailleurs, a accompagné à cet égard l’histoire, en passant des accords directement avec la cité de Calvin, ce qui lui a permis d’acquérir une certaine autonomie, une capacité d’initiative propre. Or, logo_aps.jpgcela lui a été très bénéfique. Ce qui est donc surtout inquiétant, dans le projet du gouvernement français, c’est la suppression des départements.
 
S’il les trouve trop petits et étriqués, il suffit de dire que c’est à présent l’Assemblée des Pays de Savoie - interdépartementale - qui doit représenter seule les deux départements, qui seront de fait supprimés; cette assemblée peut diriger ainsi une Région Savoie, dont la petite taille est justifiée par son caractère frontalier d’une métropole majeure. D’ailleurs, puisque celle-ci rayonne aussi sur le département de l’Ain, on peut accroître la taille d’une telle Région en y ajoutant le territoire de celui-ci, qui fut savoyard jusqu’à l’orée du dix-septième siècle, et qui l’est souvent resté dans l’âme, en particulier dans le Bugey. La grande époque, culturellement parlant, de ce dernier et de la Bresse, date bien du duché de Savoie - d’Amédée VIII à Charles-Emmanuel Ier.
 
Les solutions sont donc possibles, en dehors de Lyon.

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17/06/2014

Degolio XL: le destin de Captain Corsica

638c64680c82c7e651842fb1e76d4e93.jpgDans le dernier épisode de cette série très particulière, nous avons évoqué le secret du peuple de Cyrnos et de Captain Corsica même, l’élixir qui, contenant la force de l’étoile de Vénus, permettait de conserver ou d’acquérir une longue vie, mais créait une contrainte, puisqu’il fallait en prendre chaque jour.
 
En exposant ces faits à son ami le Génie d’or, cependant, Captain Corsica se fit bientôt plus intime. D’abord il rit de ceux qui racontaient toute sorte de légendes sur son compte, parmi les mortels. De fait, avant de devenir Pierre Toccoli, il avait eu une autre identité, parmi eux: il ne fallait pas qu’on vît trop clairement qu’il ne vieillissait pas, et il avait feint de mourir dans un accident, auparavant. Or, certains, malgré qu’il eût changé de visage, l’avaient reconnu, et il s’était répandu la rumeur selon laquelle il était immortel et passait parmi les hommes comme un dieu, ou bien quelque alchimiste ayant trouvé le secret de l’immortalité. Mais ceux qui passaient parmi les plus intelligents affirmaient que ce n’était là que des contes de bonne femme! Cela fit rire le Génie d’or, qui connaissait bien, à cet égard, la naïveté des mortels. Lui-même, raconta-t-il, revenait périodiquement parmi eux, vivant pour ainsi dire des moments de long sommeil. Même alors cependant il les influençait depuis les hauteurs de sa demeure cachée; pour ainsi dire il rêvait et se mêlait à eux quand ils dormaient aussi. Mais il restait pour eux un esprit, il ne devenait jamais tout à fait la personne à laquelle il se liait particulièrement, selon les temps. On l’apercevait comme un fantôme! Ou bien comme un lutin, comme un grillon, ainsi que le déclara leur poète André Breton! Un jour, fit le Génie d’or, je lui ai dit: André Breton, passe! et pour beaucoup c’est resté un complet mystère. Mais je l’avais initié; je lui avais révélé quelques-uns de mes secrets. - Un homme plein de valeur fut-il! dit Captain Corsica; j’en ai ouï parler.
 
Le fils de Cyrnos se fit alors plus intime; il révéla que souvent il lui avait été difficile de vivre parmi les mortels car il s’était lié d’amitié et même d’amour avec aucuns d’entre eux, mais il n’avait pas pu se maintenir avec eux dans une intimité particulière, parce qu’il savait que pour lui les jours n’étaient que des songes, et qu’il ne vieillissait pas, ou très peu, que les années passaient pour lui comme autant de journées pour les mortels, et il ne supportait pas l’idée de voir vieillir ses amis et ses amours quand lui demeurerait jeune; d’ailleurs, comment leur expliquer son extraordinaire faculté à rester toujours le même? Le secret de Cyrnos ne devait pas être révélé. Il devait, il pouvait donner lieu à toute sorte de légendes, et les hommes éclairés, être à même de deviner la vérité; mais l’humanité n’était pas assez mûre pour que tout lui fût révélé. Si on l’avait fait, elle se serait partagée entre des suppliants cherchant à devenir les esclaves de Cyrnos qu’ils auraient regardé comme un dieu, et des enragés qui 1526217_10202017794580868_216124609_n (1).jpgeussent tenté de lui arracher son royaume et ses trésors par la force: des guerres peut-être s’en fussent suivies, et Cyrnos eût été contraint de tout abandonner derrière lui et de s’en retourner à sa terre d’origine, située au ciel. Lui-même, Captain Corsica, n’eût plus pu agir en faveur des hommes librement, dans l’ombre, comme il le faisait.
 
À ces paroles, le Génie d’or acquiesçait; il était dans une situation similaire: il était contraint de demeurer dans le monde occulte, de façon même plus appuyée, les Parisiens ne croyant guère aux légendes, et étant plutôt rebelles aux dieux, et aux croyances à leur égard; aussi devait-il être prudent, et ne pouvait-il se lier à un mortel que de façon épisodique, et sans se confondre totalement avec lui. Jamais il n’aurait pu devenir agent immobilier dans un quelconque arrondissement de la capitale française! L’administration était trop tatillonne, et on lui aurait demandé sans cesse des comptes, qu’il n’eût su justifier. D’ailleurs, contrairement à toi, je n’ai point été nourri au sein d’une femme, acheva-t-il.
 
La suite cependant ne pourra être livrée au lecteur qu’une fois prochaine.

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15/06/2014

L’État, miracle permanent

640px-Le_Barbier_Dichiarazione_dei_diritti_dell'uomo.jpgIl existe en Europe un grave problème pédagogique: d’un côté on enseigne des valeurs morales théoriques, des principes éthiques hérités de l’humanisme, parfois marqués par le christianisme, de l’autre on propose une vision du monde qui au fond n’intègre absolument pas ces valeurs, qui n'en font pas du tout des principes constitutifs - imprégnant la nature et la modelant -, mais de simples émanations du cerveau humain - frêles vapeurs sans substance. Le résultat est catastrophique: les enfants apprennent par cœur la théorie morale, mais ils ne s'en serviront, plus tard, que pour se justifier de leurs actions après-coup; pour ce qui est de la motivation initiale, ils s'appuieront, inconsciemment, sur les modèles proposés par la Science - par exemple l'idée de compétition. Ce sont eux qui, au travers des images données par les professeurs, surgissent au cœur des événements, et s’impriment dans l’action. La morale ne sert alors qu’à orner, voire à se mentir à soi-même, ou directement aux autres.
 
L’attrait pour les machines s’explique en grande partie de cette façon: comme elles matérialisent les principes généraux que la philosophie moderne attribue à l’univers, seules elles paraissent parfaitement vraies; même le vivant semble contredire les modèles intellectuels qui ont cours!
 
Or, ce problème est aussi politique. Un État se propose en théorie de se conformer dans son fonctionnement à des principes moraux. Mais en Europe, on enseigne que la nature ne les contient aucunement, de telle sorte que l’État apparaît comme une fabrication protégeant les hommes du chaos - une machine. Alors que les cités antiques se reliaient aux dieux du ciel par delà la puissance des dieux terrestres hostiles - alors qu’Athènes par l’intermédiaire d’Athéna se rattachait à Zeus contre Poséidon -, l’État moderne assure se soutenir par ses seules forces, ne se référant plus aux puissances célestes: l124845__futuristic-city-4-rich35211-scott-richard-sci-fi-planet-ships-towers-science-fiction-future_p.jpges astres n’ont plus rien de privilégié; seul l’est l’État, lorsqu’il assure créer une force magique grâce à l’union des hommes, qui tisse dans l’air, en le cristallisant, un égrégore, un être collectif, qui défie la Création - se dresse contre le Vide cosmique. Le modèle pour ainsi dire parfait de cette tendance est l’État français, qui, loin d’être biologique par essence, se pose comme s’arrachant à la nature immonde, et comme donnant forme, par la polarisation de l’énergie humaine sur son centre, sur Paris, à un être divin - même s'il est proscrit de lui donner ce nom. L’astre est sur terre, et la nation le crée!
 
Le colbertisme même est issu d’un tel mythe: de l’État émane l’économie organisée; de la nature ne sort qu’un commerce honteux, sauvage, destiné en réalité à détruire les hommes. L’État est un faiseur de miracles: est une source de métamorphose. Il en est même la seule fiable!
 
Le drame de la France moderne, c’est de constater que les résultats, à cet égard, ne sont pas à la hauteur des espérances - que la réalité n’est pas à la mesure du mythe. On cherche des responsables, on regarde les hommes politiques comme indignes - de Louis XVI à François Hollande.
 
Hélas, si le miracle ne se trouve pas dans la nature, comment se trouverait-il dans l’État? Car les sociétés humaines n’ont rien, en réalité, qui contredise réellement les lois de la nature. La nation française ne fait pas exception à cette règle - quoi qu’on veuille: car l’instinct pousse à croire le contraire.
 
Une cohérence entre la société et la nature est à chercher; un chemin.

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11/06/2014

Égalité des enseignants en France

provcart.jpgJe suis personnellement favorable à la régionalisation de l’éducation en France. Non pas seulement dans le mode de recrutement pour faire des économies, comme la Cour des Comptes l’a recommandé, mais aussi dans une adaptation régionale des programmes. J’ai publié, il y a déjà un certain temps, sur le site du Mouvement Région Savoie, un article qui explique ma position. Par souci d’égalité des territoires, il s’agit de lier toujours l’environnement immédiat aux connaissances: l’histoire, la géographie, les sciences naturelles doivent s’appuyer sur le paysage visible, les monuments qu’on peut visiter facilement, la littérature sur les écrivains qui ont physiquement connu des lieux qu’on habite. Sinon, l’enseignement reste abstrait, et inaccessible.
 
L’uniformité favorise en réalité ceux qui sont matériellement liés aux programmes - c’est-à-dire qu’en France, Paris et sa région sont favorisés, et qu’une inégalité à leur profit est pratiquée au détriment des contrées périphériques et excentrées, pour qui la culture officielle est quelque chose d’étranger.
 
Les enseignants craignent souvent, néanmoins, que cette régionalisation n’entraîne une disparité des salaires. Je m’avoue alors stupéfait. Les études de l’enseignement tel qu’il est pratiqué en Europe sont claires: si c’est en France que l’éducation publique coûte le plus cher, c’est aussi en France que les professeurs sont le plus mal payés!
 
Certains assurent que l’État centralisé garantit les hauts salaires, parce qu’il est fort; mais c’est dans le pays où l’éducation subit le plus gros monopole d’État que les salaires sont les plus bas. L’État n’est pas forcément plus qu’un autre organisme mû par la morale: comme tous, il regarde d’abord à son intérêt. Or, lorsqu’il n’est pas soumis à la concurrence, il n’a rien à craindre; il peut donc baisser les salaires autant qu’il veut.
 
L’instauration d’une concurrence entre les régions, à coup sûr, instaurerait une disparité; mais les plus Victor_Hugo_by_Étienne_Carjat_1876.jpgbas salaires ne seraient pas plus bas que ceux d’aujourd’hui. Or, comme le disait la pédagogue savoyarde Noémi Regard à ses élèves en 1920: si les Allemands deviennent plus riches, sans que ça rende les Français en eux-mêmes plus pauvres, ceux-ci ne doivent pas en gémir, mais se réjouir pour ceux-là, puisque globalement l’humanité progresse! L’égalité non tempérée par la liberté aboutit au nivellement par le bas. Victor Hugo lui-même disait Louis XIV égalitaire: sous son talon, tout le monde logé à la même enseigne! En réalité, il n’est pas possible d’évoluer d’un seul bloc. Les blocs uniformes sont toujours grevés par leurs parties statiques. Le progrès global ne s’obtient que si les individus peuvent faire valoir pleinement leurs compétences.
 
Il ne s’agit pas de devenir égoïste et d’entamer les droits fondamentaux de l’être humain, comme est justement l'éducation: l’État doit continuer à veiller à leur application. Là est l’égalité pleinement légitime. Mais il n’y a pas de justification réelle à uniformiser les salaires. Le coût de la vie n’est pas le même d’une région à l’autre; il est donc inégalitaire d’uniformiser les revenus.

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09/06/2014

Flaubert et les figures primordiales

tentationdestantoineernst.jpgDans La Tentation de saint Antoine, Gustave Flaubert a fait part de ses visions, en leur donnant un sens spirituel. Sa correspondance, en effet, révèle qu’il fut dans sa jeunesse soumis à des hallucinations. Elle dit, aussi, qu’il croyait à l’Esprit. Il est manifeste que dans ce dialogue qu’il disait philosophico-fantastique il s’est efforcé de donner aux images qui l’avaient obsédé une signification mystique.
 
La fin montre des visions originales, non reprises de traditions antérieures; Antoine distingue un monde où les formes sont imprécises, où elles se mêlent, fusionnent, le minéral, le végétal et l’animal semblant ne former qu’un tout. Il a pénétré dans ce que l’occultisme appelle le monde élémentaire, ce qui se tient juste derrière les apparences. Au bout du compte, il voit des membres tronqués qui repoussent, qui guérissent; il s’agit aussi du lieu secret dont la vie émane.
 
La vision s’efface; mais, entre des nuages d’or, le saint anachorète voit, au cœur du soleil, la figure de Jésus-Christ! Aussitôt il se met à genoux pour prier.
 
Or, tout cela a un rapport clair avec l’Art. Antoine, avant d’avoir ces imaginations, s’exclamait: Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que des images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste!

Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles druillet-salambo.jpgcouvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprit.
 
S’agit-il, pour Flaubert, d’une confession intime? L’idée naît en tout cas, puisque Carthage est nommée, que Salammbô est en réalité le déploiement de ces figures primordiales au sein de l’histoire. Là est l’épopée.
 
Dans ce monde imaginal - comme eût dit Henry Corbin -, le lien apparaît entre l’Esprit et la Matière, dit Flaubert; c’est en lui que les deux se rencontrent. Idée qui émanait du romantisme allemand, et que Goethe à coup sûr appliquait dans son Second Faust, que Flaubert imitait consciemment. La Tentation de saint Antoine est un grand texte méconnu, l’un des seuls de la France moderne qui aient touché au Mythe, et on s’étonne qu’André Breton ne l’ait pas cité; Lovecraft l’adorait, en revanche; et Ernst l'a illustré.
 
Néanmoins, si on le compare à Goethe, il faut avouer qu’il avait quelque chose d’un peu abstrait. Les figures archétypales des anciens avaient un rapport avec les astres, le zodiaque; Flaubert ne va pas si loin: il est plutôt dans l’idéalisme de Hegel, qu’il connaissait par ce qu’en avait rapporté en France Victor Cousin.
 
Il reste un très grand homme. Pas de récit fabuleux plus réussi dans la France moderne que sa Légende de saint Julien l’hospitalier

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07/06/2014

L’âme de l’Union européenne

drapeau-europeen1.jpgOn dit souvent que l’Union européenne n’est qu’une construction abstraite, un édifice vide d’âme. Pourtant certains ont dit que son drapeau renvoyait à la couronne d’étoiles de la Femme cosmique de l’Apocalypse, assimilée traditionnellement à la sainte Vierge: il s’agit bien d’une âme à laquelle peuvent se relier les individus, qui peut les embrasser et les tenir unies dans son sein! Elle me rappelle du reste Eliphas Lévi - l'abbé Constant -, qui assurait que l’image de la Vierge écrasant de son pied un serpent était un grand symbole pour l’avenir: l’humanité devait être unie dans l’amour, après avoir vaincu la haine. On songe également à Teilhard de Chardin, au point Oméga, dont la Vierge cosmique est un seuil intermédiaire...
 
Et puis il y a l’hymne européen, dont la musique est de Beethoven, et dont le texte est de Schiller. Personne n’en connaît vraiment les paroles, en France. Elles sont en allemand et certes célèbrent la Joie, mais elles en font une étincelle divine, unissant tous les hommes dans une même fraternité, et descendue des hauteurs célestes, donnée au fond par le Père de l’univers qui trône au-dessus des étoiles! Est-il possible que pour les Allemands, qui saisissent ces paroles, l’Union européenne est une réalité pleine d’âme et d’humanité, tandis que les Français, auxquelles on ne les a pas traduites, n’y voient qu’un chant factice, destiné à enflammer artificiellement les cœurs?
 
Il faut dire que l’agnosticisme qui domine les élites française les a certainement empêchées de révéler au peuple ce qu’il en était. Au fond, plus même que les technocrates européens, ce sont les technocrates français qui ont vidé l’Union européenne de son âme.
 
Mais son origine est dans le romantisme, qui lui-même est né en Allemagne. Aujourd’hui, peut-être au Friedrich_schiller.jpggrand dam de certains, ce pays est le plus peuplé, le plus riche, le plus puissant de l’Europe. Et c’est dans la logique des choses, puisqu’il fut le plus dynamique sur le plan culturel dans les siècles précédents. Ce que représentaient autrefois Descartes, Racine et Corneille, peut être représenté à présent par Goethe, Schiller et Hegel. Les Latins ne doivent pas chercher à utiliser l’Union européenne pour restaurer l’Empire romain; il faut en réalité accepter l’évolution historique, et créer une grande et belle union qui unisse les Latins aux peuples germaniques. Il faut mettre fin au rapport de force entre les deux ensembles culturels: celui qui dans les faits est le plus nombreux et le plus riche, le plus puissant et le plus uni, doit bien servir de locomotive. Ce n’est pas un hasard si c’est chez Schiller et Beethoven qu’on trouvait les plus vibrants appels à la fraternité universelle, quand en France on continuait d’essayer de s’appuyer sur le souvenir de Louis XIV pour imposer un universalisme qui émanait du classicisme et qui, lui, était déjà vide d’âme, parce qu’il ne faisait qu’étendre des tentacules sans les nourrir de vie, il les prolongeait par la seule raison. Il y faut aussi du cœur, du sentiment. Et si l’Hymne à la Joie de Schiller et Beethoven a été choisi, même par les Français éclairés du temps, c’est parce qu’ils savaient que c’était là qu’on trouvait la plus subtile alliance de l’intelligence et du sentiment.

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03/06/2014

Degolio XXXIX: au cœur du palais-fée

Sanctuaire_de_Sainte_Anjeka.jpgDans le dernier épisode de cette déroutante série, j’ai montré de quelle façon le Génie d’or - esprit de la liberté, ange de Paris - avait été invité à visiter le palais du roi Cyrnos.
 
Or, le cœur de celui-ci lui fut montré. Près de la chambre du roi une petite salle contenait un auguste mystère: une fontaine dispensant une eau lumineuse semblable à de l'émeraude fondue brillait d'elle-même, sa clarté emplissant toute la pièce. Cyrnos était parvenu à y placer le feu de l'astre de Vénus, avec lequel il avait un lien particulier. Quoiqu'il vécût sur Terre, il entretenait avec soin les ponts qui, partant de son royaume, menaient au Ciel!
 
Or faut-il savoir que le peuple qui, étant de sa maison, l’avait suivi dans son exil, au sein du monde périssable, était désormais menacé continuellement par le temps qui passe; et il aurait perdu sa vieille immortalité, s’il n’avait pas, jour après jour, bu de cette eau merveilleuse. Chaque soir, ainsi, une cérémonie se déroulait; et tous venaient dans la pièce pour prendre de cette liqueur et rendre grâce à leur roi.
 
Par ce moyen demeuraient-ils semblables au temps où ils vivaient parmi les astres. Si un seul jour ils oubliaient de boire leur élixir, ils pouvaient, certes, en mourir en quelques heures. Certains dommages étaient réversibles; mais d’autres ne l’étaient pas.
 
À coup sûr les mortels qui eussent pu s’emparer de ce divin breuvage se fussent affrontés en sanglantes guerres, pour s’en rendre maîtres: car ils n’ont pas la maturité nécessaire; seuls ces enfants du ciel l’avaient: seuls ils étaient protégés de l’éblouissement face à l’immortalité! Aussi Cyrnos faisait-il bien garder sa fontaine; les voleurs, hommes ou démons, devaient en être tenus éloignés.
 
Or, Captain Corsica, depuis qu’il avait atteint l’âge adulte, s’était lui aussi senti rapidement vieillir; et 1024px-Youth_fountain_MGEt_Inv39564.jpgayant intégré le peuple de son père, il lui fut offert de boire de cette eau, et ainsi avait-il vécu plus longtemps qu’aucun homme né d’une femme. Comme il habitait à Bastia, ordinairement, sous l’apparence d’un simple mortel, il lui avait fallu se munir d’une fiole spéciale, taillée dans l’améthyste, et la remplir de cette liqueur, afin de disposer toujours de la possibilité d’en boire; chez lui, son éclat était tel qu’il s’en servait comme d’une lampe: ses invités s’en étonnaient; il racontait qu’il s’agissait d’un objet singulier, rapporté de ses lointains voyages. Parfois, aussi, lorsqu’il était dans l’obscurité profonde, dans l’abîme où se mouvaient les monstres abominables qui terrorisaient la Corse, il la sortait de sa poche, la tenait à sa main, et s’en servait comme d’une lanterne; on dit même que ses rayons violets blessaient mortellement les démons, qui n’osaient s’en approcher. Le Captain savait d’ailleurs les concentrer et les diriger contre l’ennemi, le cas échéant. Chaque jour, en tout cas, il devait en boire une gorgée, si mince fût-elle, s’il ne voulait pas connaître les affres de l’âge.
 
Beaucoup d’hommes et de femmes s’étonnaient de ce que Pierre Toccoli, agent immobilier de son état, parût rester toujours le même, ne prendre aucune ride; il s’était même répandu le bruit selon lequel il était sorcier - comme déjà cela s’était dit dans son enfance. Mais les esprits forts en riaient, évoquant tout bonnement de chirurgie esthétique. Seul néanmoins vieillissait son regard, semblant porter plusieurs siècles; son corps demeurait celui d’un homme jeune.
 
Lorsqu’il était en mission, ou dans un combat qui durait plusieurs jours, il lui arrivait d’éprouver des difficultés à boire de sa potion; alors s’affaiblissait-il rapidement, juste au moment où il aurait eu le plus besoin de force! Si ses ennemis avaient été au courant de cette faiblesse, ils eussent pu l’utiliser contre lui; mais ils essayaient toujours de le vaincre le plus vite possible, espérant le surprendre par la violence de leurs coups. Un jour cependant il eut un adversaire qui savait tout, à cet égard; mais l’heure n’est pas venue d’en parler. La suite de ces réflexions ne pourra du reste être livrée au lecteur qu’une fois prochaine.

08:24 Publié dans Captain Córsica, Génie doré de Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

01/06/2014

André Breton et le mythe nouveau

6a015433b54391970c019aff50ee31970b-200wi.jpgJ’ai lu récemment le vieux volume de Jean-Louis Bédouin sur André Breton: il m’est tombé entre les mains grâce à une dame de Thonon qui m’a proposé de prendre quelques livres de l’abondante bibliothèque de son défunt mari, passionné de régionalisme et de poésie. J’y ai découvert une grande chose, et un grand homme.
 
Je connaissais déjà Breton par son disciple Charles Duits, qui disait avoir créé des mondes mythiques en poussant la logique du Surréalisme jusqu’au bout. On sait que Breton parlait de la présence, par-delà le voile du réel, de Grands Transparents, sortes d’entités ordonnatrices du monde du rêve, auteurs de la logique véritable - mais cachée, mystérieuse, dont la logique rationnelle n’est qu’une pâle copie, ou un reflet trompeur. Bédouin révèle qu’il n’a pas voulu en dire plus sur la question, et qu’à l’époque où il a commencé à en parler, il a justement déclaré que le Surréalisme devait entrer dans une période de secret: il était alors battu en brèche par l’Existentialisme, et plusieurs membres importants avaient fait défection en faveur du Communisme.
 
Lorsqu’on faisait remarquer à Breton que ses pensées rejoignaient celle des mystiques, il répliquait en opposant le surréel et le surnaturel, mais ce n’était pas clair; on sait qu’il a dû mettre fin à son amitié avec un intellectuel catholique parce que les membres du groupe la lui reprochaient.
 
C’est un fait, à mon sens, que dès qu’on tente de faire apparaître, au fond des images poétiques, une logique nouvelle, d’un ordre supérieur, on se recoupe avec des mythologies déjà existantes, et que le profane peut considérer qu’on ne fait que les ressusciter. C’est ce qu’on a dit de Tolkien, qui jurait pourtant qu’il n’en était rien, et même de Lovecraft - pourtant plus étrange, plus original, et plus 91135341_o.jpgproche, dans son nihilisme, des Surréalistes: mais August Derleth voyait d’étroits rapports entre le Mythe de Cthulhu et le christianisme archaïque; d’autres le rapprochaient de vieux traités d’occultisme.
 
Charles Duits lui-même fut tenté par le christianisme, et il est bien question de divinités, dans Ptah Hotep et Nefer. Au reste, dans les poèmes souvent obscurs d’André Breton, on voit également apparaître, un peu comme chez William Blake, des figures s’apparentant à des entités cosmiques spirituelles. Il a même nommé un grillon caché qui lui aurait parlé, à Paris, lui disant de passer - ou qu’il passait, selon la manière dont on le comprend; or, le grillon est un être élémentaire: Dickens a écrit sur celui du foyer, compagnon des fées, lutin domestique, un conte de Noël. Les dieux s'expriment en lui.
 
Breton affirmait que le Surréalisme devait créer un mythe nouveau; et s’il semble avoir reculé lorsqu’il s’est agi d’être plus explicite, Duits, éduqué en Amérique, n’a pas eu les mêmes timidités. La France hésite à défier l’agnosticisme régnant; même Hugo n’a jamais été aussi mythologique que loin de Paris - à Guernesey, lorsque, évoquant les vivantes providences situées derrière la lumière, dans ses romans ou sa poésie, il annonçait précisément les Grands Transparents.

09:31 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook