31/07/2014

Saint Pierre Favre au Villaret

chapelle-villaret-marchet-159.jpgAvec des amis, je suis allé voir la chapelle consacrée à Pierre Favre, canonisé en décembre dernier par le pape François Ier. Elle est située au Villaret, dans la paroisse de Saint-Jean-de-Sixt, au sein de l’ancienne province du Genevois. Je lui ai consacré un article dans mon ouvrage La Littérature du duché de Savoie, car il est l’auteur d’un Mémorial (en latin) dans lequel il évoque sa vie, y compris les années passées en Savoie, à laquelle il restait attaché. Il continuait à dire que le duc de Savoie était son duc, même lorsque, devenu premier prêtre de la Compagnie de Jésus, il fut parti aux quatre coins de l’Europe. Comme le pape actuel est lui-même jésuite, il ne pouvait manquer de le déclarer saint - comme le souhaitait dès son temps François de Sales, qui recommandait qu’on le vénérât. 
 
Il est connu pour avoir été compagnon de chambrée, à Paris, des deux Basques illustres fondateurs de l’ordre des Jésuites, Ignace de Loyola et François Xavier, et pour avoir été d’un caractère modeste: il était celui qu’on choisissait pour arbitre des débats, pour aplanir les différences, résoudre les oppositions, concilier les contraires, plutôt que pour enflammer les foules par ses discours. On appréciait aussi la manière dont il introduisait aux Exercices spirituels d’Ignace.
 
Il était très mystique et disait qu’à chaque fois qu’il entrait dans une ville nouvelle, il se mettait intérieurement en relation avec l’ange de celle-ci, et quand il pénétrait dans une maison, pareillement, il adressPierre_Favre_(1506-1546).jpgait ses vœux à l’ange gardien de ceux qui y logeaient - notamment afin, disait-il, de vaincre en lui la concupiscence: il voulait n’avoir, à l’égard d’autrui, que des pensées pures!
 
De fait, tout jeune, il avait eu toute sorte de pulsions intérieures, de visions, mais dans un chaos qui l'effrayait; saint Ignace, dit-on, lui apprit à distinguer les esprits, à les différencier selon qu'ils venaient de Dieu ou du diable.
 
Son sens de la charité désormais alla si loin, qu’il recommanda de prier - et disait le faire - pour toutes les personnes illustres dont on disait souvent du mal - le pape de son temps, mais aussi le roi de France, le roi d’Angleterre, qui était protestant, et le Grand Turc, qui était, comme on sait, musulman. Pour lui, l’humanité était une, le Christ était venu pour tous les hommes, qu’ils s’en fussent rendus compte ou pas.
 
Il est mort à quarante ans, tel un poète ardent! Dans son enfance, il gardait les troupeaux de son père dans les Aravis, mais voulait absolument aller à l’école. On l’a placé d’abord à Thônes, puis à La Roche-sur-Foron; il vint ensuite à Paris, à la Sorbonne, où naquit l’ordre des Jésuites - qui fit tant, il faut l’avouer, pour faire connaître l’œuvre de François de Sales, et dont plus tard est sorti l’excellent Pierre Teilhard de Chardin - lui aussi une certaine sorte de montagnard, puisqu’il était auvergnat!
 
La chapelle même a été fondée par François de Sales. Elle est entretenue avec simplicité et bon goût; un gazon au vert profond l’entoure. On trouve à l’intérieur des portraits du saint, et une carte de ses pérégrinations. On peut dire que le Genevois savoyard a été un haut lieu du mysticisme catholique!

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29/07/2014

François de Sales, Jean Calvin et le monde antique

calvin_4.jpgJean Calvin fut nourri d’humanités gréco-latines; on se souvient qu’il effectua sa thèse sur Sénèque, et, en son temps, et dans les cercles littéraires qu’il fréquenta (notamment celui de Marguerite de Navarre), on pratiquait beaucoup Plutarque: historien grec prônant la vertu, et qui montrait que, au-delà des différences que la rhétorique chrétienne a soulignées entre les Grecs et les Latins d’une part, les Juifs et les Chrétiens d’autre part, les points de convergence étaient en réalité très grands, et qu’il était faux que, comme on les en a accusés au Moyen Âge - ou comme on l’a dit plus tard pour faire leur éloge -, les païens fussent dénués de système moral, notamment en matière sexuelle. On savait, à vrai dire, que les Romains étaient assez rigoureux, puisqu’on les lisait, mais, sur les Grecs, on avait des doutes, alimentés par les Romains mêmes, qui leur reprochaient leurs mœurs légères. Plutarque, qui était prêtre d’Apollon à Delphes, a démenti cette impression. Au contraire, l’antiquité semblait respirer, même dans le paganisme, du culte de la vertu, et on sait quelle impression cela fera sur Rousseau.
 
Cependant, sur certains points, les philosophes et historiens antiques se différenciaient profondément des théologiens chrétiens et en particulier catholiques, et si, en France, la théologie gallicane a tendu à concilier le stoïcisme de Sénèque avec le catholicisme, en Savoie, l’on était plus fidèle à la tradition francois_de_sales.jpgmédiévale - hostile aux anciens Romains, et influencée assez clairement par une pensée venue des anciens Celtes et des anciens Germains, par exemple au travers des mystiques irlandais. Et François de Sales, qui refusa - après ses Controverses, qui mirent ses nerfs à rude épreuve - de recommencer à polémiquer avec Luther, Calvin et Théodore de Bèze, s’en prit tout naturellement aux anciens - aux païens, à Sénèque, à Plutarque, ou aux autres historiens et philosophes de l’antiquité -, comme s’ils étaient les véritables sources de la Réforme protestante. Il pourfendait bien sûr le principe du suicide, mais aussi le stoïcisme, qui à ses yeux n’était qu’une singerie, une vertu réalisée en paroles, point dans les faits: car la vertu effective demande d’autres sources de courages que les beaux mots que la raison contient, affirmait-il en substance: il y faut la force divine, pénétrant le cœur de feu; il y faut un miracle. Et d’utiliser le ton de la comédie, d’Aristophane, pour se moquer des philosophes qui assurent être au-dessus de la peur dans leurs salons, au coin du feu, servis par des esclaves, et qui, dans un navire que saisit la tempête, manifestent une terreur panique en sautant par-dessus bord pour mettre fin à leur incontrôlable angoisse: envolées, les pensées pures et nobles conçues dans le calme des villégiatures!
 
Cette protestation contre un rationalisme abstrait qui refuse de considérer l’âme dans sa réalité, la ramenant à des systèmes d’idées, Joseph de Maistre la fera sienne en affirmant que la raison ne créait Joseph-de-Maistre-libre-de-droits.jpgrien, et que les constitutions créées par l’intelligence en 1789 n’étaient que des chiffons de papier, qui ne changeaient pas les choses. En un sens, nos penseurs savoyards étaient des réalistes, mais qui considéraient que la divinité et les rapports qu’elle entretenait avec le cœur humain étaient une réalité. Dès que la divinité devient un concept, une abstraction, son évocation s’apparente à une forme d’idéalisme. Mais on ne voit pas que le culte de la raison aussi est une forme d’idéalisme abstrait. Qu’on interdise de le relier explicitement à Dieu en interdisant de nommer celui-ci, comme on le fait chez les intellectuels, notamment parisiens, ne sert au fond qu’à masquer le réel. Le sentiment du sacré n’a pas besoin de se reconnaître tel pour exister; si c’est la raison qui en est l’objet, on peut le constater de l’extérieur. Et on peut dire qu’au sein de la spiritualité laïque, c’est généralement le cas. Par delà les formes apparentes, il existe des constantes, au sein des traditions nationales.

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25/07/2014

Ovide et la corrida

1615044265.jpgJ’ai lu récemment, dans les Métamorphoses d’Ovide, une allusion à ce que nous nommerions la corrida: dans l’arène du cirque, dit le poète, on agite un tissu rouge devant les yeux du taureau, pour l’induire en erreur, et le vaincre. Cela m’a frappé, même si j’ai toujours su que les gladiateurs ne s’affrontaient pas seulement entre eux, qu’ils affrontaient aussi des bêtes sauvages, parmi lesquelles des taureaux; car je ne savais pas néanmoins que le procédé de l’étoffe rouge était déjà présent dans les arènes romaines. On ne sait pas du reste si ce passage a été souvent relevé, puisque les historiens patentés prétendent qu'aucun document n'atteste l'existence de la corrida dans l'ancienne Rome, et que l'idée, qui existait autrefois, qu'elle venait de ses jeux, aurait été depuis longtemps réfutée, au nom de cette absence de preuve!
 
J’ai entendu bien des idées étranges, à ce sujet: Jean Giono disait qu’elle émanait du culte de Mithra, et mon ami Robert Marteau, qui l’affectionnait, la liait pareillement à d’antiques cultes solaires, prétextant le costume doré du toréador. Mais il est à mes yeux vraisemblable que, tout simplement, ce soit une survivance, dans le sud-ouest de l’Europe, d’une pratique propre à l’ancienne Rome.
 
Il est bien possible que les jeux du cirque aient eu, eux-mêmes, pour origine des cultes oubliés, d’antiques cérémonies religieuses, situées en Crète ou ailleurs; mais lorsqu’il s’agit de l’Espagne médiévale, ce n’est probablement pas ainsi qu’il faut raisonner. En réalité, il s’agit de se demander deux choses: d’une part, pourquoi les autres types de combats d’arène n’ont pas subsisté, pourquoi celui-là seul a perduré; d’autre part, pourquoi en Italie et dans la France du nord celui-là même a disparu.
 
La cause en est probablement les Wisigoths: le territoire de la corrida correspond à celui que domina ce peuple. Le fait est qu’il avait un lien assez fort avec le culte de Mithra, qui s’est répercuté ensuite dans Mithra.jpgson ralliement à l’hérésie d’Arius puis au catharisme. On pourrait aussi dire que le combat contre les taureaux a seul subsisté parce que les autres bêtes sauvages étaient devenues trop difficiles à amener dans une arène. Les Wisigoths cependant devaient encore beaucoup au paganisme en général. Si au moins les combats entre gladiateurs sous leur sceptre ont été interdits, comme dans toute la chrétienté, alors qu’en terre catholique, le combat contre les bêtes a aussi été proscrit, il a pu subsister en territoire arien, parce qu’on n’y voulait pas rompre avec l’antiquité de façon radicale. La raison pour laquelle la pratique a disparu sous les Francs est justement sa soumission à un christianisme rigoureux, rationaliste, rejetant les jeux du cirque de façon globale.
 
Ce qui m’a toujours laissé perplexe, en revanche, c’est l’idée que la corrida viendrait de l’Espagne préromaine, et de ses liens avec l’Orient; j’ai du mal à y croire. Il est néanmoins possible que le mithraïsme et l’arianisme des Wisigoths aient donné une vigueur nouvelle à ce qui n’était chez les Romains qu’un spectacle parmi d’autres.

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23/07/2014

Un État biologique

PierreTeilhardDeChardin.jpgLes écologistes abstraits ont tort de limiter le besoin du biologique au monde végétal. C’est la société entière qu’il faut parvenir à concevoir comme insérée dans la biosphère. Concevoir une noosphère - l’univers intellectuel et social - entièrement détachée du vivant est complètement absurde. Teilhard de Chardin même disait que l’organisation sociale était une composante biologique de l’espèce humaine; elle n’en est dégagée que fictivement.
 
L’humanité, en effet, a, dans son organisme même, le principe de rationalité qui lui est propre. L’esprit n’est pas détaché de l’organisme humain, pas plus que la tête n’est détachée du reste du corps: il est l’aboutissement d’une évolution de l’âme au même titre que la tête humaine est l’aboutissement  d’une évolution physique. De même que le passage d’une espèce à une autre crée l’Évolution, de même, la métamorphose du sentiment cristallise dans l’âme la raison, qui n’apparaît pas tout d’un coup une fois réalisé le cerveau, mais se développe en même temps. Il en résulte quelque chose de remarquable et qui n’est jamais bien compris: la conscience individuelle, chez l’être humain, est en relation profonde avec sa constitution physique.
 
Les applications en sont prodigieuses. En médecine, on ne peut soigner l’homme sans tenir compte de cette organisation qui lui est propre, et qui intègre la dimension morale, ou intellectuelle. Les organes sont avec cette dernière en lien constant. La pensée ne reste en aucun cas confinée dans le cerveau, comme on se l’imagine en faisant de celui-ci une sorte d’organe miraculeux ajouté à un corps terrestre; elle se diffuse dans tous les organes. À l’inverse, on a tort, je crois, de ne chercher les sources d’une maladie mentale que dans le cerveau; les causes peuvent en être ailleurs dans l’organisme.
 
Or, en politique, les effets d’une telle conception biologique des choses doivent également être intégrés. Créer des régions abstraites, sans rapport avec ce qui s’exprime dans l’inconscient, par le biais de l’organisme et du lien de celui-ci avec le lieu de vie, s’apparente, au fond, à l’agriculture chimique, et il est étonnant que tant d’écologistes ne le saisissent pas. Assurément, ils sont trop nourris au sein du rationalisme des Lumières! Cela les aveugle.
 
On feint pareillement de croire que les langues ont un caractère universel, détaché du lieu où elles sont nées, où elles ont été formées; mais il n’en est rien. La rationalité du français correspond au paysage paysag10.jpgde la vieille France - à ce paysage de plaines immenses traversées par des rivières qui ondulent doucement; cela n’a absolument rien d’universel: c’est purement organique. Teilhard de Chardin, encore, intégrait profondément les langues à l’idée biologique: à ses yeux, elles étaient un début, chez l’homme, de spéciation - la tendance, au sein de l’humanité, à créer des espèces nouvelles: ce qui s’exprime dans le monde animal par les espèces a son écho dans l’humanité à travers les peuples, les nations: la même force s’y prolonge de cette façon. Parler de biodiversité en la différenciant de la diversité culturelle n’a aucun sens.
 
Il n’y a pas non plus de sens, bien sûr, à sacraliser une langue, une culture; il s’agit de choses vivantes, qu’il faut aimer et respecter, mais en gardant un esprit universel qui les fait aimer toutes. La parodie de l’universel, c’est de décréter universel un embranchement culturel particulier! C’est prendre Paris pour l’univers entier: on ne peut pas faire plus chauvin. La République, en France, tend, inconsciemment, à le légaliser: sacraliser la capitale l’arrange. Mais il faut entrer dans l’universel réel, qui englobe de façon cohérente les diverses tendances culturelles de l’organisme humain global.

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21/07/2014

L’égalité des sexes enseignée aux enfants

alchemical-sun-moon.jpgLe gouvernement français a déclenché un débat en s’efforçant de faire gommer, par les professeurs de l’enseignement public, les différences entre les sexes afin, dit-il, de mieux assurer l’égalité. Les stéréotypes sexistes devaient être remis en cause: non, la femme n’allaite pas forcément les enfants de son sein, les hommes peuvent le faire aussi!
 
On s’inquiétait avec douleur: comment se fait-il que tant de jeunes filles veulent être coiffeuses, tant de jeunes garçons mécaniciens? Pourquoi devrait-on se déterminer en fonction des traditions?
 
Ou pourquoi pas? Naturellement, l’État doit assurer l’égalité, c’est-à-dire la possibilité de s’orienter comme on le désire: une habitude ne crée pas une obligation. Mais est-il de son rôle de réformer les traditions, ou la nature? Devra-t-il bientôt assurer à tous les hommes la faculté de créer du lait avec leur poitrine? À toutes les femmes de disposer d’une semence? Il y a à mon sens un côté ridicule dans les ambitions de certains esprits qui confondent toujours l’égalité et l’uniformité, et veulent imposer la raison abstraite à la nature concrète sans avoir saisi le lien qui existe entre les deux, ou sans admettre même qu’il en existe un. Beaucoup de religions - dont la chrétienne, à travers saint Paul - ont prévu qu’un jour l’homme et la femme ne feraient qu’une seule chair, qu’il y aurait le alchemy9.jpggrand androgyne; mais ce n’est pas forcément au gouvernement d’accélérer le mouvement, ou de créer artificiellement cet homme nouveau!
 
D’ailleurs, là où le bât cruellement blesse, c’est qu’on demande aux professeurs de l’Éducation nationale de rectifier ces stéréotypes prétendument imposés par le seul arbitraire humain: car dans l’enseignement, les femmes sont de plus en plus nombreuses! Il se crée un nouveau stéréotype… Or, les études sont formelles: la cause en est que les horaires et les vacances leur permettent de s’occuper davantage de leurs enfants. Comment pourraient-elles dès lors lutter contre les stéréotypes?
 
Pourquoi à cet égard vivre dans l’illusion? Le petit enfant lui-même réclame la mère plutôt que le père, avec lequel le lien est le plus lâche. Ce n’est pas au sein du père qu’il se nourrit. Le lait artificiel ne remplace pas en qualité le lait humain; à quoi bon chercher à créer un monde nouveau à partir de l’intelligence abstraite? Il sera forcément inférieur à celui qu’a créé la nature. Lorsque l’être humain sera capable de faire mieux, on en reparlera; pour l’instant ce n’est pas le cas.
 
La liberté complète doit être donnée aux particuliers, face à la tradition, qui n’est pas toujours bonne, et que l’univers même peut chercher à faire évoluer; mais on ne peut pas créer à partir de l’État, et des lubies de ceux qui le dirigent, un monde nouveau, ce n’est pas vrai. Joseph de Maistre en a parlé: l’intelligence, en elle-même, ne crée rien. Une constitution ne change pas le réel.

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04/07/2014

Michel Dunand jardine les volcans

9782749241357FS.gifMichel Dunand, poète annecien recensé dans mes Muses contemporaines de Savoie, m’a envoyé son dernier recueil, J’ai jardiné les plus beaux volcans, paru aux éditions Érès. Il s’agit, dirait-on, d’une tentative de pénétrer le mystère des choses pour en saisir l’éternité vivante. De courts poèmes saisissent les instants magiques de voyages, ou de visites de musées, invitant l’âme à se dilater à l’infini, au sein d’une lumière d’or, grâce à des méditations souvent faites de questions; les réponses viennent d’elles-mêmes, des profondeurs de l’esprit.
 
Cela permet à Michel Dunand de toucher fréquemment à l’image mythologique, perçue au fond de la clarté, un peu comme dans le Dhammapada - recueil de paroles canoniques du Bouddha. J’aime cette personnification vivante des volcans: Ils ont lacéré leur bannière. Ils ont brisé leurs armes. Ils ont déposé leur colère au pied d’un ciel sans tache. Ils ont craché tous leurs démons. J’aspire à la paix des volcans, la joie des vieux volcans éteints dont le sein vert et lourd me ravit, m’apaise et me rassure. Les objets naturels ont une histoire intérieure, et parlent à l’âme: ils la révèlent à elle-même. Après le volcan, la mer: La mer est à son image, à cette heure avancée de la nuit. Elle a du mal à rentrer chez elle, à se contenter de son sort, à ne pas repousser ses étonnants contours. Une côte en charpie lui barre en vain le chemin. La nature n’est pas silencieuse, morte, dénuée de sentiment; elle vit au plein sens du terme.
 
Il s’agit, dit encore le poète, de voir en soi les choses: le monde intérieur en dévoile l’essence, qui l’éclaire à son tour.  On peut alors s’apercevoir que l’éternité n’a rien de triste, ou que le squelette qui, sous l’œil de l’esprit, va et vient, pur fantôme, est bien plus vivant qu’on ne le pense. Les artistes triomphent en matérialisant les êtres du fond de l’être, en se débarrassant des illusions des pensées ordinaires, en devenant de purs organes de perception: alors surgit le vrai, sous forme d’images.
La brièveté des textes de Dunand - leur évanescence, même - rend crédible cette saisie du mystère, comme si la plume n’avait été attentive qu’au miracle de son affleurement, sans rien concéder aux pensées vulgaires.
 
Un beau recueil, quoique court. La présentation en est celle d’un cahier d’écolier de taille réduite: original. Peut-être plus intime, l’écriture étant issue de la main, non des machines.

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02/07/2014

Degolio XLI: le mystérieux sanctuaire

8907c11ce7ec65fc6587a8a74c6d2ce3-d4n0uik.jpgDans le dernier épisode de cette mystérieuse série, nous avons quitté nos deux héros, le Génie d’or et Captain Corsica, au moment où, dans le palais du roi Cyrnos, ils échangeaient divers propos sur les rapports qu’ils se devaient d’entretenir avec les mortels ordinaires; à la fin, on s'en souvient, le Génie d’or rappela qu’il n’avait point, lui, été nourri au sein d’une femme - voulant dire qu’il était moins inséré dans la corporéité humaine que l’ange gardien de l’île de Beauté; car celui-ci avait été abandonné par sa mère, la dryade Pénéloppella, et une simple mortelle l'avait recueilli.

Captain Corsica, après ces mots, demeura un instant silencieux, puis invita son nouvel ami à le suivre. Il l’emmena dans la salle où se trouvait la fontaine de jouvence, dont nous avons parlé. Là, il lui montra une porte rouge, menant à un sanctuaire sacré, au sein duquel seules quelques personnes habilitées pouvaient entrer. Ils entrèrent, le génie de la Corse faisant à son ami cet insigne privilège.

À l’intérieur, un pupitre soutenait un livre écrit en lettres d’or, qui brillaient dans la pénombre; seule une lanterne, suspendue à une chaîne d’argent, jetait en ces lieux quelque clarté. Jamais elle ne sp965922782-5.jpg’éteignait. Derrière, était un rideau noir; une statue se trouvait au-delà, que Captain Corsica ne voulut pas montrer: elle était réservée à d’augustes mystères. Elle représentait une haute divinité, à laquelle était lié Cyrnos, dont il était le sujet direct quand il vivait au Ciel: c’était son roi. Maintenant il était son dieu. Son nom devait demeurer caché. Mais on le dit lié à l’astre même du Soleil.
 
Sur la gauche de cet emplacement de la statue sainte - où, paraît-il, le dieu venait périodiquement se placer pour parler à son peuple, par l'intermédiaire de Cyrnos -, se dressait une nouvelle porte, également noire. Il fut annoncé au Génie d’or par le gardien secret de la Corse que seul le roi son père pouvait l’ouvrir; elle était interdite à tout autre que Cyrnos. Un pont, dit-on, y surplombait un gouffre; si on l’empruntait, on rejoignait à la fin le pays divin, dont le peuple immortel était originaire: la voie n’en était pas coupée. Mais elle était gardée: de l’autre côté, se tenait un guerrier puissant, à l’armure étincelante, et tenant une lourde épée, qui flamboyait, et un cor était à sa ceinture, pour prévenir les dieux de toute intrusion intempestive au sein de leur royaume. Qvoie_lactee.jpguant au pont, on le disait scintillante, comme une allée d’étoiles; certains prétendaient qu’il se confondait avec la Voie Lactée.
 
Or, c’est depuis ce pont, à vrai dire, que l’eau de la fontaine coulait: elle circulait dans un canal creusé en son centre. Elle allait ensuite sous les dalles du sanctuaire, avant de rejaillir dans la salle dite de Jouvence: là, elle formait la fontaine si nécessaire à la survie des immortels de la Terre.
 
L’essence de sa vertu résidait dans cette origine mystique; le joyau enchanté de Cyrnos, qui brillait sous l’eau, se contentait d’en raviver les forces, estompées par son passage par le seuil du monde mortel; mais il ne la créait pas. 
 
Or, un divin secret était répandu dans ce sanctuaire. Le livre le contenait. Il était écrit dans le style et le langage des dieux, et il fixait la destinée du peuple: tous les noms y étaient présents, et chacun y voyait dévoilée l’énigme le concernant. Et au-delà, le destin même de la Corse pouvait s’y lire! Un ange, dit-on, en avait rempli les pages, empruntant le chemin mystérieux quand nul ne pouvait le voir, si ce n’est Cyrnos.
 
Mais la suite de cette histoire ne pourra être livrée qu’une fois prochaine.

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01/07/2014

Marine Le Pen et la tradition nationale

Marine-Le-Pen.jpgLe succès de Marine Le Pen aux dernières élections n’est pas dû seulement à sa dédiabolisation, qui est relative: les élites continuent à jeter contre son parti des anathèmes. Il s’est agi aussi, pour elle, d’intégrer la culture propre à la France de la seconde moitié du vingtième siècle à la tradition consacrée dans laquelle tous les citoyens sont censés se reconnaître. On m’a raconté qu’à ses meetings, ses militants vendent par exemple la poésie d’Aragon: un grand poète français, disent-ils! Et de fait, le communisme est à présent une partie du patrimoine; le style classicisant d’Aragon semble lui-même le confirmer. Jean d’Ormesson n’a-t-il pas clamé qu’il l’admirait?
 
Son discours social aussi a été repris par Marine Le Pen. Au lieu d’évoquer directement le gallicanisme ancien, elle parle de la laïcité qui l’a remplacé! On a vu ainsi la rejoindre non seulement des gaullistes séduits par la présentation de la République comme un habit nouveau pour la France immortelle, mais aussi des ouvriers syndiqués, pour qui le communisme appartient à l’histoire, mais dont la sensibilité est restée la même. La tentative de Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir le marxisme sur Victor Hugo et Robespierre apparaît comme dépassée, tournée vers des époques caduques, que seuls les livres contiennent: Marine Le Pen ratisse plus large!
 
Ce qui apparaissait autrefois comme marginal, ce qui avait été mis à l’écart par les républicains - la référence à Jeanne d’Arc, au catholicisme de la vieille France -, a pris sa revanche en embrassant la tradition sociale de France, comme si elle était au fond issue du peuple gaulois - ce qu'assurait Mitterrand lui-même.
 
En ce qui me concerne, j’ai été choqué par le rejet dont faisait l’objet autrefois la culture catholique traditionnelle. Ce n’est pas que j’aie spécialement adoré Henry Bordeaux, Georges Bernanos, Charles Louis_Dimier.jpgBuet ou Léon Bloy, mais ils faisaient partie de la littérature, et, pour moi, elle doit rester libre. Et puis dans les temps anciens le catholicisme était réellement inspiré; le haïr d’une façon générale et indistincte me semble dénué de sens; François de Sales et Joseph de Maistre furent réellement de bons auteurs.
 
Mais il y avait un Savoyard, Louis Dimier, critique d’art, qui s’est détaché de Charles Maurras, auquel il s’était rallié parce qu’il était catholique et qu’il trouvait lui aussi anormal qu’on cherche à supprimer, au sein de la vie culturelle, les références au christianisme; cependant, il niait qu’il y eût en art aucune inspiration nationale: c’est l’individu seul qui se met en relation avec le Saint-Esprit, disait-il; la nation ne fait ensuite que bénéficier de l’œuvre artistique placée en son sein pour son édification intérieure. Il gardait quelque chose de profondément romantique; jusqu'à un certain point inconnu en France, les Savoyards avaient concilié le catholicisme et l’individualisme, au grand dam des catholiques gaulois, nationalistes - et, au fond, collectivistes. Pourtant Dimier avait raison: l’humanité ne peut grandir que si la liberté de l’individu dans la sphère culturelle est totale. Il est donc mauvais de chercher à la limiter, à l'assujettir à une tradition quelle qu’elle soit.

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