14/08/2014

Gaudí contre le fonctionnalisme

Capricho_gaudi_201108.jpgOn se souvient que dans La Carte et le territoire Michel Houellebecq s’en prenait aux jurys de concours d’architecture en France, dominés à l’excès, de façon dogmatique, par le fonctionnalisme. Le père du héros Jed Martin a été lui-même architecte admirateur de William Morris, et a conçu des œuvres fondées sur la libre rêverie des formes, qu’il n’a jamais pu réaliser parce que les responsables n’en voulaient pas. Jed Martin, en les découvrant après sa mort, reconnaît toutefois qu’elles sont objectivement irréalisables, et j’ai, dans un article antérieur, reproché à Houellebecq de finalement donner raison aux fonctionnalistes - ou, du moins, de se résigner à leur omnipotence.
 
À Barcelone, j’ai pu voir qu’Antoni Gaudí évidemment n’était pas dans ce cas, puisque lui aussi concevait des formes étranges et a priori irréalisables. La basilique de la Sainte-Famille à cet égard est particulièrement frappante. Car il savait lui-même qu’elle ne pourrait jamais être achevée avant sa mort. On ne l’a d’ailleurs pas encore finie, plus d’un siècle après. Mieux encore, Gaudí concevait l’œuvre réalisée, matérialisée, comme ne montrant jamais qu’une partie de ce que l’artiste avait pu concevoir. L’œuvre, s’étirant vers l’infini, restait à jamais inachevée. Selon Georges Gusdorf, c’est l’essence du romantisme.
 
On saisit alors ce que n’ont pas pu comprendre les fonctionnalistes: administrateurs plus qu’artistes, ils obligeaient à ne projeter que des œuvres pouvant être physiquement terminées dans un délai raisonnable. L’idée de l’œuvre close est une marque éminente de classicisme; l’adaptation du discours au scientisme ne fait que le dissimuler superficiellement.
 
Rien n’empêchait, de fait, de bâtir au moins des fragments de ce qu’avait fantastiquement imaginé le père de Jed Martin. Mais la réalité est autre que celle qu’a dite Houellebecq: la question n’est pas celle de l’irréalisable, mais de la haine de l’imagination qui dépasse les limites du sensible.
 
C’est pour cette raison qu’on peut dire que Paris reste une ville fondamentalement classique, et que Barcelone est romantique. Peu importe qu’on s’y embrasse moins sur la bouche, qu’on y vive palau-guell-gaudi-barcelone_11.jpgmoins d’histoires d’amour: Paris est depuis longtemps une cité galante; cela n’a que peu à voir avec le romantisme véritable.
 
Le lien entre le modernisme de Gaudí et le mouvement Arts & Crafts de William Morris a du reste été établi clairement. L’idée de l’artisan transcendé par son feu spirituel par opposition au technicien maître de toutes les lois de la matière, tel qu’il fut glorifié par Eiffel, est présente chez les deux artistes. Le pendant littéraire existe également: Morris a écrit des poèmes et des romans nourris de littérature arthurienne, de mythologie germanique et celtique, et l’ami de Gaudí Jacint Verdaguer, qui à Barcelone a une place et un monument, a célébré en catalan l’Atlantide à l’origine de l’Espagne et la Catalogne médiévale, avec ses fées et ses chevaliers.
 
Cela a existé aussi en France, si l’on veut; mais cela n’a pas fleuri comme en Catalogne. Cela y est resté anecdotique. À la rigueur, et toute proportion gardée, il y a davantage de rapports avec ce qui s’est passé en Savoie - l’abbaye d’Hautecombe, le pont Charles-Albert aux gorges de la Caille, les romans gothiques de Jacques Replat, la poésie dialectale d’Amélie Gex… On y a plus regardé le rêve à réaliser que la réalisation à effectuer.

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