28/08/2014

L’art de Frazetta

frank_frazetta_newworld.jpgFrank Frazetta (1928-2010) fut un peintre populaire, illustrant des écrivains de fantasy américains, surtout Robert E. Howard, qu’il adorait, et Edgar Rice Burroughs: deux créateurs de héros sauvages à l’ancienne, affrontant la jungle du monde, défiant les dieux déchus, conservant dans leur cœur la fraîcheur primitive et passant dans les cités décadentes, avides de magie noire, sans en être entamés. Ils incarnaient les forces de volonté émanant des profondeurs de l’âme et surmontant la résistance du monde extérieur, décadent et déchu.
 
Or, Frazetta sut les représenter en leur laissant une dimension symbolique, sut les saisir au sein d’une mythologie. Il le fit en les plaçant dans un monde onirique, fait de couleurs vives, de contrastes forts, de lignes floues et de mouvements d’un dynamisme étonnant, rappelant l’art baroque.
 
Il fut si bien conscient que ses héros appartenaient à une mythologie nouvelle qu’il créa directement un personnage symbolique fameux, le Death-Dealer, dans un cycle qui le montre effrayant mais au fond utile, salvateur, pareil à un justicier masqué - un Batman archaïque.
 
Il fut un pendant remarquable à la tendance à l’Abstraction lyrique propre à l’art bourgeois - pour ainsi FrankFrazettaDeathDealerVI.jpgdire. Car toute l’illustration populaire, nourrie de science-fiction, de fantasy, est dans ce cas, mais en général, le style est complètement différent de celui des grands artistes: marqué par un réalisme désuet, rappelant l’art pompier, il semble ne rien apporter sur le plan formel, ou s’être arrêté au dix-neuvième siècle. Mais Frazetta avait quelque chose de romantique; ses figures semblaient sortir d’un brouillard - ou, plus exactement, d’un feu qui brûlait au sein d’une brume: il était l’expression de la volonté pénétrant dans le sentiment et y cristallisant des formes accessibles à la raison.
 
Sans doute, les sujets étaient prévus à l’avance, et l’affleurement des héros, de Conan, de Tarzan, de John Carter, au sein de ce brouillard de feu, était une sorte de ruse: il fallait bien, à la fin, que leurs traits se recoupassent avec ce que les écrivains en avaient dit, qu’on leur fît de gros muscles, qu’on donnât à leurs petites amies des formes généreuses. Et par là, encore, il s’est lié à l’art baroque: l’important était d'habiter suffisamment de l’intérieur les figures pour les plonger dans les profondeurs de l’âme, et qu’elles en resurgissent nimbées de rêve. En ce sens, Frazetta avait aussi un lien avec l’art abstrait. Aucune photographie n’aurait pu rendre son univers hiératique, étrange - comme perçu au travers d’un voile. Tout au moins, il avait conservé la leçon d’un Turner, ou d’un Delacroix. C’est ce qui, parmi ses pairs, le mit au sommet, et le rendit l’égal des plus grands.

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