30/08/2014

Roche vive, roche morte

p017.jpgEn lisant Ovide, j’ai appris que, pour les anciens Romains, il y avait une différence fondamentale entre la pierre vive et la pierre morte: la première était celle qu’on trouve à l’état natif, dans la nature, et appartenant au corps de la Terre, saisie dans ses cycles biologiques, la seconde était celle qu’on avait arrachée à ce corps terrestre et placée dans l’ordre humain, qu’on avait soumise à la pensée pour bâtir des maisons ou créer des routes, des meules, qu’on avait placée sous le dieu de la cité. On avait conscience que ce qu’on arrachait à la nature devenait mort, même lorsque c’était inanimé - comme si on s’était servi des os d’un mammifère pour y tailler des flûtes, des flèches! Or, c’est un principe méconnu du monde moderne, qui, en réalité, s’imagine qu’il n’y a pas de différence réelle entre le mort et le vivant, en particulier lorsqu’il s’agit du minéral, qu’il regarde comme fondamentalement mort. Mieux encore, cette conscience antique montre qu’on savait alors qu’on sacrifiait quelque chose de la Terre pour le mettre au service de l’homme: il fallait lui en montrer de la reconnaissance et prendre garde à ne pas tomber dans l’excès, à ne lui prendre que ce qu’elle pouvait reconstituer - comme on prend, en chirurgie, afin d’aider un malade, les éléments d’un corps sain susceptibles de se reformer, ou en tout cas dont l'absence n'est pas susceptible de le mettre en danger.
 
L’homme est passé du côté de la mort: l’activité intellectuelle, loin de créer la vie, l’amoindrit, en soi. Il autour-de-la-roche-du-diable.jpgne peut plus se bâtir en passant par les forces du vivant, comme les légendes racontent qu’il le faisait à l’origine, en ordonnant par ses charmes aux arbres et aux pierres de s’assembler pour l’abriter! Il est contraint de faire d’abord mourir les choses de la nature, avant de se les approprier, comme si la vie n’était rien d’autre que ce qui était soumis à la volonté de la Terre et que, pour contrer celle-ci et s’imposer, l’homme devait commencer par soumettre à la sienne, faite de pensées mortes, quelques-uns de ses éléments.
 
Mais le corps même de l’homme dépend encore de la Terre, lui appartient encore; sa vie ne dépend pas de son intelligence. Ses os sont vivants de la même façon que le calcaire d’une montagne, tant qu’on ne l’en a pas arraché. C’est donc avec parcimonie qu’il doit arracher à la Terre ses éléments, pour ne pas s’affaiblir lui-même. Ce n’est pas son intelligence qui peut créer la vie; elle peut l’améliorer, mais les illusions, à cet égard, peuvent aussi s’avérer mortelles. Ce n’est que lorsqu’elle aura saisi la logique interne à la vie, en plongeant dans les parties de son corps qui sont vivantes, lorsqu’elle aura saisi de l’intérieur les forces qui constituent le squelette, qu’elle pourra bâtir des maisons elles-mêmes vivantes, qui ne nuisent pas à la vie de la Terre. Or, elle en est loin, pour le moment.
 
L’intelligence froide et purement cérébrale, de fait, ne le peut pas. Seule l’intelligence du cœur, organe lié aux rythmes cosmiques, non fermé sur lui-même, en est capable. C’est en ce sens, à mes yeux, qu’André Breton disait que la poésie nouvelle devait déboucher sur une forme de connaissance, objectiver l’inconscient, ce qui émane des profondeurs du corps.

09:14 Publié dans Nature, Spiritualités | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Ce que vous écrivez appartient à la fois à l'Art et à la Connaissance. Puisse-t-on, Rémi Mogenet, l'apprendre aux enfants dès la maternelle.

Écrit par : Myriam Kaiser | 30/08/2014

Merci, Myriam. En tout cas à l'école maternelle on peut apprendre à toucher et à considérer différemment les pierres prises dans la nature et celles qui servent aux maisons. Ensuite on pourra représenter imaginativement la différence, en mettant devant les premières des esprits de la nature ou en les assimilant aux os de la Terre, ou à ses osselets, et en plaçant devant les secondes les projets humains, et en montrant le spectre de l'architecture des bâtiments liant par des fils ces pierres désormais inertes. Car il ne faut pas trop chercher à expliquer intellectuellement dès les plus jeunes années. C'est l'enseignant qui doit avoir en tête ces idées, ou au moins savoir que les anciens les avaient, et les comprendre.

Écrit par : Rémi Mogenet | 30/08/2014

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